Sa­ga: la Su­va fête son cen­te­naire

L’as­su­rance ac­ci­dents hel­vé­tique, l’an­cienne CNA de­ve­nue Su­va, fête cette an­née son cen­te­naire. Re­tour sur sa créa­tion.

Bilan - - Sommaire -

O  ’  pas for­cé­ment compte quand tout va bien. Mais en cas mal­heur, la moi­tié des tra­vailleurs suisses peuvent comp­ter sur la Su­va, caisse na­tio­nale suisse d’as­su­rance en cas d’ac­ci­dents. Cette en­tre­prise de droit pu­blic as­sure près de 2 mil­lions d’ac­tifs du sec­teur se­con­daire contre les ac­ci­dents, les ma­la­dies pro­fes­sion­nelles ain­si que les ac­ci­dents du­rant les loi­sirs. Gé­rée par les par­te­naires so­ciaux, la Su­va (connue en Suisse ro­mande sous le nom de CNA jus­qu’en 1996) ne per­çoit au­cune aide de l’Etat. C’est sous la pré­si­dence de Ga­briele Gen­dot­ti, avo­cat et no­taire, que la Su­va a fran­chi le ja­lon d’un siècle d’exis­tence.

L’aven­ture de cette pre­mière grande oeuvre so­ciale qui ap­par­tient à la ge­nèse de la Suisse contem­po­raine a en ef­fet dé­bu­té en 1918.La créa­tion de la Su­va ré­pon­dait alors aux pro­blèmes so­ciaux ap­pa­rus au cours de la se­conde moi­tié du XIXe siècle dans le sillage de l’in­dus­tria­li­sa­tion, comme le sou­ligne l’his­to­rien Ste­fan Ra­gaz. Ega­le­ment jour­na­liste, le Lu­cer­nois a re­tra­cé l’his­toire de la Su­va à l’oc­ca­sion du cen­te­naire du groupe et a réuni les élé­ments ci­tés dans cet ar­ticle.

Ain­si, du­rant cette pé­riode, de nom­breuses fa­milles ont som­bré dans la pau­vre­té. La plu­part des sa­la­riés n’étaient pas pro­té­gés lors­qu’ils n’étaient plus en me­sure de tra­vailler en rai­son d’une ma­la­die ou d’un ac­ci­dent. Avec l’émer­gence du mou­ve­ment ou­vrier qui se dresse face à l’ex­pan­sion du li­bé­ra­lisme au cours des an­nées 1860, la so­cié­té prend conscience de la né­ces­si­té de créer un cadre lé­gal pour pro­té­ger les tra­vailleurs. Trop sou­vent, ces der­niers sont tri­bu­taires du bon vou­loir et des ca­pa­ci­tés fi­nan­cières de leur em­ployeur. A l’ori­gine, la Caisse na­tio­nale a été fon­dée pour l’as­su­rance des tra­vailleurs exer­çant des métiers dan­ge­reux dans l’in­dus­trie et l’ar­ti­sa­nat. En­traient no­tam­ment dans cette ca­té­go­rie la construc­tion, le tra­vail en usine, les che­mins de fer et les routes, ain­si que tous les métiers où les em­ployés étaient en con­tact avec des ex­plo­sifs.

1918, la nais­sance

En 1912, le prin­cipe de l’as­su­rance ac­ci­dent est ac­cep­té en vo­ta­tion par le peuple. Ce qui ouvre ain­si la voie à la fon­da­tion d’une Caisse na­tio­nale suisse d’as­su­rance en cas d’ac­ci­dents ba­sée à Lu­cerne. Mais la Pre­mière Guerre mon­diale met un coup de frein au dé­ve­lop­pe­ment du pro­jet. Ce n’est qu’en 1918 que le siège ac­tuel de la Caisse na­tio­nale est en­fin ache­vé à Lu­cerne au mi­lieu d’une Eu­rope en ruine. Le bâ­ti­ment mo­nu­men­tal per­ché sur la fa­laise de la Fluh­matt a d’abord ser­vi d’hô­pi­tal mi­li­taire.

Pre­mier pré­sident de la Caisse na­tio­nale suisse d’as­su­rance en cas d’ac­ci­dents, Paul Us­te­ri est, comme son contemporain Al­fred Escher, un bâ­tis­seur de la Suisse mo­derne qui cons­truit des ponts et perce des tun­nels. Paul Us­te­ri pré­sente un pro­fil si­mi­laire à ce­lui de l’ini­tia­teur du per­ce­ment du Go­thard, fon­da­teur de Cre­dit Suisse et de Swiss

Life. Ce sont tous deux des po­li­ti­ciens ra­di­caux zu­ri­chois que l’on re­trouve dans toutes les ins­tances de pou­voir de l’époque. Pré­sident du conseil d’ad­mi­nis­tra­tion de la Neue Zür­cher Zei­tung (1917– 1927) et la Banque na­tio­nale suisse (1923– 1927) jus­qu’à la fin de sa vie, Paul Us­te­ri a re­fu­sé de se por­ter can­di­dat au Conseil fé­dé­ral en 1917.

Amé­lio­rer les condi­tions de tra­vail

Il y a cent ans, lorsque la Caisse na­tio­nale com­mence à exer­cer ses ac­ti­vi­tés, la mé­de­cine des ac­ci­dents n’en était qu’à ses bal­bu­tie­ments. Le pre­mier mé­de­cin­chef Da­niele Po­met­ta a joué un rôle es­sen­tiel dans ce cadre. De­ve­nu cé­lèbre sous le nom de «doc­teur des tun­nels» à Brigue, il s’oc­cu­pait des ou­vriers de l’en­tre­prise char­gée de la construc­tion du tun­nel du Sim­plon. En 1918, il pu­blie l’ou­vrage Prin­cipes pour la pra­tique mé­di­cale des ac­ci­dents, où il écrit: «Si les vi­sites mé­di­cales et la four­ni­ture de pres­ta­tions de­viennent trop fré­quentes, le pa­tient peut très fa­ci­le­ment en ve­nir à sup­po­ser que ses bles­sures sont plus graves que ce qu’il pen­sait, ce qui peut avoir des consé-

quences psy­cho­lo­giques dé­sas­treuses.» A l’époque, la mor­ta­li­té sur les chan­tiers est ef­froyable.

La so­cié­té doit aux huit mé­de­cin­schefs de la Su­va d’im­por­tants pro­grès en 100 ans d’his­toire. Tan­dis qu’en 1918, près d’un tiers des tra­vailleurs étaient vic­times d’un ac­ci­dent pro­fes­sion­nel, ils étaient un sur neuf en 1985, et plus qu’un sur seize en 2015.

Autre dan­ger pour la vie des ou­vriers: les ma­la­dies pro­fes­sion­nelles. Elles sur­gissent du néant et il est gé­né­ra­le­ment trop tard lorsque l’on pose le diag­nos­tic. La si­li­cose en est l’exemple le plus si­gni­fi­ca­tif: des mil­liers d’ou­vriers sont morts des sé­quelles tar­dives de leur ex­po­si­tion à la pous­sière de quartz. Des mil­liers d’autres ont su­bi de graves dom­mages aux pou­mons. En Suisse, au­cune ma­la­die pro­fes­sion­nelle, pas même celles liées à l’amiante (voir en­ca­dré), n’a fait au­tant de dé­gâts. La Su­va s’est bat­tue pour que le fo­rage à sec dans les ga­le­ries soit in­ter­dit et que le sable de quartz des sa­bleuses soit rem­pla­cé par un autre com­po­sant.

Les loi­sirs aus­si

S’il y a un do­maine dans le­quel la Suisse est al­lée plus loin que les autres pays, c’est ce­lui des ac­ci­dents du­rant les loi­sirs qui ont été cou­verts par l’as­su­rance dès 1912. Du­rant plu­sieurs dé­cen­nies, un nombre éle­vé d’ac­ci­dents étaient im­pu­tables aux cy­clistes. Jusque dans les an­nées 1950, le vé­lo était en ef­fet le moyen de transport des «pe­tites gens» et re­pré­sen­tait un quart à un tiers des ac­ci­dents non pro­fes­sion­nels. Dès 1990, la Su­va dé­fi­nit la sé­cu­ri­té du­rant les loi­sirs comme nou­veau do­maine d’ac­ti­vi­té. Les ef­forts se concentrent sur le vé­lo, le ski et le football.

L’his­toire de la Su­va est pa­ral­lè­le­ment mar­quée par les pro­grès tech­no­lo­giques. En 1961, la Caisse na­tio­nale se dote d’un pre­mier or­di­na­teur IBM, puis d’un se­cond en 1971. Les écrans ont fait leur ap­pa­ri­tion dès les an­nées 1980.

La lutte contre les abus s’avère un cha­pitre très ré­cent et ré­sulte d’un ar­rêt du Tri­bu­nal fé­dé­ral da­té de 2001 sti­pu­lant: «La Caisse na­tio­nale a fait preuve d’une éton­nante can­deur, d’au­tant plus qu’en quatre ans, l’ou­vrier concer­né a de­man­dé la four­ni­ture de pres­ta­tions à onze re­prises.» L’ar­rêt fai­sait suite au ver­se­ment en 1998 de 25 000 francs à un ou­vrier qui avait dé­cla­ré un ac­ci­dent pro­fes­sion­nel. La dé­cla­ra­tion a fi­na­le­ment été ju­gée abu­sive. La Su­va a dé­ci­dé d’agir en créant en 2007 un ser­vice de co­or­di­na­tion vi­sant à lut­ter contre la fraude à l’as­su­rance. Les res­sources de ce der­nier ont ra­pi­de­ment dou­blé. De­puis 2007, le nombre de cas sus­pects a été mul­ti­plié par vingt.

«Vi­sion 250 vies»

La Su­va contem­po­raine s’ins­crit dans une nou­velle ère qui a dé­bu­té en 1984 avec l’en­trée en vi­gueur de la loi fé­dé­rale sur l’as­su­rance ac­ci­dents (LAA). La pré­ven­tion s’ajoute dès lors aux mis­sions de l’en­tre­prise. La Su­va est ain­si par­ve­nue à ban­nir l’al­cool des chan­tiers dans les an­nées 1990.

Puis en 2010, elle a lan­cé le pro­gramme «Vi­sion 250 vies». L’ob­jec­tif est d’évi­ter 250 ac­ci­dents pro­fes­sion­nels mor­tels et au­tant de cas d’in­va­li­di­té grave en dix ans. Un pro­jet qui s’est avé­ré très fruc­tueux. En 2010, la Su­va en­re­gis­trait une cen­taine d’ac­ci­dents mor­tels par an. Ce chiffre a été ré­duit de moi­tié cinq ans plus tard, en 2015.

Les res­pon­sables po­li­tiques de la ville se sont bat­tus pour ac­cueillir la CNA.Lu­cerne en 1917.

Paul Us­te­ri (1853-1927) a été le pre­mier pré­sident de la Caisse na­tio­nale suisse d’as­su­rance en cas d’ac­ci­dents.

1920 La CNA existe de­puis deux ans.

Da­niele Po­met­ta (ici en 1938), pion­nier de la mé­de­cine des ac­ci­dents.

Fon­de­rie Sul­zer à Win­ter­thour,vers 1910. A l’époque, un tiers des tra­vailleurs étaient vic­times d’un ac­ci­dent pro­fes­sion­nel.

1917 Le bâ­ti­ment de la CNA voit le jour en pleine guerre mon­diale: il sert d’abord d’hô­pi­tal mi­li­taire.

1969 Les ser­vices ad­mi­nis­tra­tifs ont tro­qué la ma­chine à cartes per­fo­rées contre un or­di­na­teur IBM.1988 Bap­tême de l’au­dio­mo­bile à Sion, bus réa­li­sant des exa­mens pré­ven­tifs de l’ouïe au sein des en­tre­prises.Ga­briele Gen­dot­ti,le pré­sident ac­tuel.1988 Le «ca­len­drier pour les ba­raques de chan­tier», est ac­cu­sé à l’époque d’être «sexiste».

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