LE LI­BÉ­RA­LISME EST-IL DÉ­PAS­SÉ?

LA CRI­TIQUE DU CAPITALISME LI­BÉ­RAL ET DE SES COÛTS SO­CIAUX ET EN­VI­RON­NE­MEN­TAUX DE­VIENT MAINS­TREAM. RA­DI­CALE OU MO­DÉ­RÉE, ELLE ALI­MENTE LES PEN­SEURS DE LA DÉ­CROIS­SANCE.

Bilan - - Dossier -

A  s par­lions de la faible pro­gres­sion des sa­laires moyens dans le Bi­lan du 19 sep­tembre, qui contraste avec la forte pro­gres­sion des ren­de­ments du ca­pi­tal, la conscience s’ac­croît quant au fait que la crois­sance qu’offre le li­bé­ra­lisme ne ruis­selle que peu sur la ma­jo­ri­té des ci­toyens. Dès lors, la cri­tique du li­bé­ra­lisme et du capitalisme oc­cupe de plus en plus les pen­seurs et au­teurs, y com­pris quel­que­suns d’obé­dience clai­re­ment li­bé­rale qui es­timent dé­sor­mais que le li­bé­ra­lisme a tra­hi ses propres prin­cipes. Le thème de la dé­crois­sance, qui avait sur­gi dans l’après­krach de 2008, pour re­tom­ber en­suite en marge des cou­rants do­mi­nants, opère un re­tour en force et ins­pire une lit­té­ra­ture foi­son­nante: alors qu’au­cun krach bour­sier n’est in­ter­ve­nu de­puis 2008 pour res­sus­ci­ter la cri­tique, c’est la pers­pec­tive d’un «krach» so­cial et en­vi­ron­ne­men­tal qui s’est char­gée, cette fois, de ral­lu­mer la mèche du dé­bat.

Le li­bé­ra­lisme n’est plus li­bé­ral

Au sein de la pen­sée do­mi­nante, le su­jet de la dé­crois­sance n’est plus ta­bou. Mi­sep­tembre, alors même que les in­dices bour­siers étaient au plus haut de tous les temps, le Par­le­ment eu­ro­péen a consa­cré une confé­rence au monde «post­crois­sance». Nombre de thèses se concentrent sur les coûts vé­ri­tables (so­ciaux et en­vi­ron­ne­men­taux) du capitalisme li­bé­ral, qui en font un sys­tème non sou­te­nable.

De son cô­té, The Eco­no­mist se lance dans une cri­tique de ce qu’est de­ve­nu le li­bé­ra­lisme. Dans un éditorial in­ti­tu­lé «Un ma­ni­feste pour re­nou­ve­ler le li­bé­ra­lisme» du 15 sep­tembre, l’heb­do­ma­daire an­glais re­con­naît ce qu’on ne voit pas dans les in­dices bour­siers: il n’y a plus grand­chose de li­bé­ral dans le li­bé­ra­lisme. «Les élec­teurs oc­ci­den­taux ont com­men­cé à dou­ter que le sys­tème li­bé­ral fonc­tionne en leur fa­veur ou qu’il soit équi­table.» L’éditorial constate que le li­bé­ra­lisme a per­du de vue ses propres va­leurs de base, n’a plus le sens de l’in­té­rêt com­mun qu’il avait à ses ori­gines, a mis en place des pri­vi­lèges et passe-droits pour classes su­pé­rieures, des co­op­ta­tions entre élites, pos­tures plus aris­to­cra­tiques que li­bé­rales; il a tra­hi en­core ses prin­cipes fon­da­teurs en sau­vant des éta­blis­se­ments en faillite avec l’ar­gent de l’Etat, a per­du sa ca­pa­ci­té dis­rup­tive à se ré­for­mer et à s’ou­vrir à la cri­tique et au dé­bat, s’est mué en tech­no­cra­tie li­bé­rale ul­tra­ré­gu­la­trice et n’a pas ré­par­ti équi­ta­ble­ment à tra­vers la po­pu­la­tion les gains de la glo­ba­li­sa­tion, faillis­sant ain­si à sa pro­messe pre­mière, celle d’une pros­pé­ri­té pour tous.

Le constat de l’entre-soi des élites est re­joint par Alain Cot­ta, dans son der­nier ou­vrage L’hy­per­ca­pi­ta­lisme mon­dial. L’éco­no­miste et pro­fes­seur à l’Ecole des hautes études com­mer­ciales de l’Uni­ver-

si­té Pa­ris-Dau­phine constate que l’hy­per­ca­pi­ta­lisme pro­gresse et que son prix est la cor­rup­tion, les in­éga­li­tés crois­santes et l’émer­gence d’une su­per­oli­gar­chie, nou­velle classe féo­dale ap­puyée sur les classes moyennes, avec en marge une classe d’ex­clus qui re­pré­sen­te­rait près d’un cin­quième de la po­pu­la­tion mon­diale. La si­tua­tion est fa­vo­ri­sée par la re­dis­tri­bu­tion des bé­né­fices des en­tre­prises en fa­veur des ac­tion­naires et aux dé­pens du sa­la­riat: McDo­nald’s a uti­li­sé 21 mil­liards de dol­lars de bé­né­fices entre 2015 et 2017 pour ra­che­ter ses propres ac­tions et les faire ain­si mon­ter (fa­vo­ri­sant les ac­tion­naires), au lieu de pri­vi­lé­gier une aug­men­ta­tion an­nuelle de sa­laire qui au­rait re­pré­sen­té 4000 dol­lars par em­ployé sur la même pé­riode. Les sa­la­riés de Star­bucks au­raient per­çu 7000 dol­lars de plus, et ceux de Home De­pot 18 000 de plus, si cet ar­gent n’avait ser­vi à ra­che­ter les titres pour en ac­croître la va­leur ca­pi­ta­lis­tique, se­lon une ana­lyse de la Na­tio­nal Em­ploy­ment Law Project.

Le li­bé­ra­lisme doit-il se re­nou­ve­ler ou mou­rir? C’est ce que plaide The Eco­no­mist, en ap­pe­lant à un re­tour aux sources, loin de l’éli­tisme ac­tuel, qui ré­ha­bi­li­te­rait une «dé­fi­ni­tion in­clu­sive de la li­ber­té», un «li­bé­ra­lisme pour le peuple» et contre les mo­no­poles, qui res­taure le sens de l’in­té­rêt com­mun et le res­pect ci­vique de tous. Il de­vrait même re­prendre à son compte la no­tion de na­tio­na­lisme, sug­gèrent les au­teurs, en y in­suf­flant une fier­té ci­vique in­clu­sive, tout en se pen­chant sur la fis­ca­li­té des mé­nages, les fi­lets so­ciaux, l’édu­ca­tion et l’im­mi­gra­tion.

Un li­bé­ra­lisme plus so­cial et moins féo­dal?

The Eco­no­mist, bible li­bé­rale, pré­tend avoir été fon­dé il y a 175 ans pour prendre le par­ti des pauvres en dé­fen­dant la baisse des prix du pain en An­gle­terre, den­rée dont les in­gré­dients étaient sur­taxés à l’im­por­ta­tion. Aux Etats-Unis, le li­bé­ral Theo­dore Roo­se­velt s’était bat­tu contre les mo­no­poles tel ce­lui du ca­ou­tchouc, rap­pellent les au­teurs. «Au­jourd’hui, avec la même vi­sion, les li­bé­raux doivent se mettre du cô­té des tra­vailleurs pré­caires contre les pa­tri­ciens, conclut le jour­nal. Car le li­bé­ra­lisme ne ga­gne­ra que si ses idées sont les meilleures dans la dif­fu­sion de la li­ber­té et de la pros­pé­ri­té.»

Plus de crois­sance n’est plus la ré­ponse

Mais les théo­ries de la dé­crois­sance ne cherchent pas, quant à elles, à sau­ver l’idée li­bé­rale. Elles cherchent à la dé­pas­ser. Le dogme de la crois­sance est bat­tu en brèche. Mi-sep­tembre, le Par­le­ment eu­ro­péen a réuni des scien­ti­fiques, po­li­tiques et dé­ci­deurs à Bruxelles pour ex­plo­rer la pos­si­bi­li­té d’une «éco­no­mie post­crois­sance» en Eu­rope. Au même mo­ment, un groupe d’uni­ver­si­taires de toute l’Eu­rope a ap­pe­lé à re­ve­nir sur le dogme de la crois­sance, de­ve­nu in­com­pa­tible avec la contrainte éco­lo­gique et le bien-être des peuples.

Le constat est lar­ge­ment par­ta­gé: de­puis sep­tante ans, la crois­sance du PIB s’est éri­gée en ob­jec­tif prio­ri­taire des éco­no­mies eu­ro­péennes, mais l’ef­fet né­faste sur l’en­vi­ron­ne­ment a aug­men­té de fa­çon pro­por­tion­nelle. Le «ruis­sel­le­ment» de ri­chesses vers le bas n’a pas eu lieu: les pro­fits s’ac­cu­mulent dis­pro­por­tion­nel­le­ment en haut et re­des­cendent à peine vers le bas. Les riches de­viennent plus riches et les pauvres se pré­ca­risent. Le nombre de pauvres aug­mente dans les pays dé­ve­lop­pés, ce qui pose ques­tion pour un sys­tème ca­pi­ta­liste cen­sé en­ri­chir le plus grand nombre, qui crée en réa­li­té une classe de chô­meurs de longue du­rée et épuise les res­sources na­tu­relles. Pour ces aca­dé­miques, nous sommes sor­tis de la zone de sé­cu­ri­té en termes de fonc­tion­ne­ment de l’éco­no­mie et met­tons en dan­ger l’hu­ma­ni­té à l’échelle de la pla­nète.

Plus déses­pé­rant, nul signe n’in­dique que l’ac­ti­vi­té éco­no­mique soit en train de ra­len­tir ou de se ré­ajus­ter aux nou­velles réa­li­tés en termes de res­sources. Or, l’éten­due des pro­blèmes so­ciaux, af­firme ce groupe de pen­seurs, n’a plus pour ré­ponse da­van­tage de crois­sance. Elle a pour ré­ponse une dis­tri­bu­tion plus juste du re­ve­nu et de la ri­chesse. Pour­tant, les po­li­tiques me­nées conti­nuent à vou­loir re­lan­cer la crois­sance par la dette, par l’af­fai­blis­se­ment des ré­gu­la­tions en­vi­ron­ne­men­tales, par l’ex­ten­sion des heures de tra­vail et par les coupes dans les sys­tèmes de pro­tec­tion so­ciale. Consé­quences: une so­cié­té di­vi­sée, une dé­mo­cra­tie af­fai­blie, des risques fi­nan­ciers sys­té­miques et une éco­no­mie in­stable.

Des po­li­tiques de dé­crois­sance?

Au sein de la so­cié­té ci­vile et du monde uni­ver­si­taire, le mou­ve­ment post­crois­sance fait son che­min, sous dif­fé­rents in­ti­tu­lés: dé­crois­sance, Post­wachs­tum, stea­dy-state, ou pros­pé­ri­té sans crois­sance, la plu­part re­grou­pés au sein de l’Al­liance des éco­no­mies du bien-être. Leurs tra­vaux sug­gèrent qu’il est pos­sible de me­ner des po­li­tiques en fonc­tion de leur im­pact sur le bien-être hu­main et éco­lo­gique, de ne plus faire de la crois­sance le pre­mier ob­jec­tif, de li­mi­ter l’usage des res­sources et la pro­duc­tion de dé­chets, de prendre des dis­po­si­tions fis­cales ef­fi­caces contre le creu­se­ment des in­éga­li­tés, d’amé­lio­rer la qua­li­té de vie no­tam­ment par une ré­duc­tion du temps de tra­vail grâce aux nou­velles tech­no­lo­gies, de res­tau­rer le vi­vant, et de créer des em­plois suf­fi­sants sans re­cou­rir à la crois­sance éco­no­mique, ce­la à condi­tion que les Etats puissent rompre avec la dé­pen­dance ac­tuelle à la crois­sance et au pro­duc­ti­visme.

Une ré­flexion qui re­joint le constat de l’an­thro­po­logue et éco­no­miste amé­ri­cain Da­vid Grae­ber, dans son es­sai Bull­shit jobs, qui a dé­voi­lé le phé­no­mène des em­plois (y com­pris bien payés) qui pro­li­fèrent mais qui sont par­fai­te­ment in­utiles, nous in­vi­tant à re­voir le sens que nous don­nons col­lec­ti­ve­ment au tra­vail.

La crois­sance, une idéo­lo­gie

L’écri­vain et pen­seur cri­tique Alain de Be­noist, fon­da­teur de la re­vue fran­çaise Elé­ments et re­pré­sen­tant du mou­ve­ment dit de la «Nou­velle Droite», rap­pelle, dans son livre Dé­crois­sance ou tou­jours plus? pa­ru en avril (ré­édi­tion d’un ou­vrage de 2007): «En un siècle, l’homme a consom­mé des stocks que la na­ture avait mis 300 mil­lions d’an­nées à consti­tuer. On sait dé­sor­mais que si tous les ha­bi­tants du globe consom­maient au­tant que les Oc­ci­den­taux, il fau­drait quatre ou cinq pla­nètes sup­plé­men­taires pour cou­vrir nos be­soins en ma­tières pre­mières.»

Pour Alain de Be­noist comme pour les par­ti­sans plus ra­di­caux de la dé­crois­sance, le «dé­ve­lop­pe­ment du­rable» ne suf­fit pas: «Il ne fait, au mieux, que re­pous­ser les échéances. Car 10 voi­tures qui pol­luent beau­coup pol­luent moins que 1 mil­lion de voi­tures qui pol­luent peu», ex­pli­quai­til lors d’un en­tre­tien à Ra­dio Cour­toi­sie.

Pour l’au­teur, la crois­sance est une idéo­lo­gie avant d’être une don­née éco­no­mique, et elle tra­verse toutes les fa­milles po­li­tiques. Or, il fait le même constat que les mou­ve­ments dé­crois­sants eu­ro­péens: le PIB a un coût. Il n’est pas une ri­chesse nette, car les cal­culs ne tiennent pas compte de la dé­gra­da­tion des res­sources na­tu­relles, du coût so­cial (pré­ca­ri­té, ali­men­ta­tion in­dus­trielle, sui­cides, vio­lences, perte du lien so­cial….), du coût en­vi­ron­ne­men­tal (pol­lu­tion), et du coût fi­nan­cier (dette).

Pour lui, pas ques­tion de re­ve­nir à la ma­rine à voile ou à la lampe à huile: un équi­libre existe entre la dé­me­sure et le re­tour à l’âge des ca­vernes. «Me­ner une vie un peu plus fru­gale, ne pas s’en­gouf­frer dans toutes les modes, ne pas perdre sa vie à es­sayer de la ga­gner, ne pas cé­der à la consom­ma­tion de gad­gets.»

Re­nouer aus­si avec des va­leurs dis­tinctes des va­leurs mar­chandes, conclut le phi­lo­sophe et jour­na­liste. «L’Ho­mo eco­no­mi­cus n’existe pas, les êtres sont mo­ti­vés par autre chose que la seule maxi­mi­sa­tion du pro­fit, ils ont des hé­ri­tages, des liens, des croyances.»

Prê­teur sur gage à Londres, au XIXe siècle. Fin sep­tembre 2018, «The Eco­no­mist» ap­pe­lait à un re­tour aux sources du li­bé­ra­lisme, loin de l’éli­tisme ac­tuel, afin de ré­ha­bi­li­ter un «li­bé­ra­lisme pour le peuple».

L’éco­no­miste amé­ri­cain Da­vid Grae­ber, au­teur de l’es­sai «Bull­shit jobs».

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