A l’école des star­tup­peurs vau­dois dans la Si­li­con Val­ley

Conçu au dé­part pour ins­pi­rer l’es­prit d’en­tre­prise aux jeunes Vau­dois, le Si­li­con Val­ley Start-up Camp de la BCV est de­ve­nu un cours pra­tique d’en­tre­pre­neu­riat.

Bilan - - Sommaire - PAR FA­BRICE DELAYE

-  l’en­tre­pre­neu­riat? J’ai long­temps pen­sé que non. Plus exac­te­ment, j’ai en­ten­du nombre d’en­tre­pre­neurs ou d’in­ves­tis­seurs dire que c’était im­pos­sible. Le 6e Si­li­con Val­ley Start-up Camp, pro­gramme conçu et fi­nan­cé par la BCV et mis en oeuvre par Swiss­nex, le con­su­lat scien­ti­fique de la Suisse à San Francisco, m’a don­né tort. En­fin, en par­tie.

D’abord, parce qu’il ne faut ja­mais sous-es­ti­mer la ca­pa­ci­té de jeunes cer­veaux à s’adap­ter ra­pi­de­ment, en par­ti­cu­lier dans une dy­na­mique col­lec­tive. Dans

le cas pré­sent, ils sont dix: six filles et quatre gar­çons de 19 à 25 ans, sé­lec­tion­nés par­mi une soixan­taine de can­di­dats is­sus des hautes écoles et uni­ver­si­tés vau­doises.

Moins de vi­sites, plus de coaches

De Flo­ria Pa­pa­do­pou­los (HEC), qu’on sent ha­bi­tée par une mis­sion, à La­ra Ger­vaise, la ca­dette qui fi­nit l’EPFL à 19 ans en pas­sant par Alex Hor­vatz (EPFL), qui a dé­jà le­vé 30 000 francs, cha­cun a son pro­jet de star­tup. Cer­tains, comme Mé­lo­die Rey (EPFL) ou Yan­nick Val­lat (HES-SO), vont ce­pen­dant le mettre entre pa­ren­thèses. Parce que la pre­mière règle du jeu de ces cinq jours d’ate­liers et de coa­ching est de for­mer des équipes.

Res­pon­sable du pro­gramme star­tup chez Swiss­nex San Francisco, Ni­cho­las Dun­kel ex­plique que «si dans le pas­sé, le star­tup camp de la BCV mul­ti­pliait les vi­sites dans les en­tre­prises stars de la Si­li­con Val­ley, le pro­gramme a été ré­orien­té vers des ate­liers pra­tiques». A la fin, les jeunes en­tre­pre­neurs vont même de­voir convaincre Phi­lipp Stauf­fer (Fyr­fly), ca­pi­tal-ris­queur, un in­ves­tis­seur pro­fes­sion­nel au­tre­ment dit.

Mais pour­quoi à San Francisco mieux qu’à Lau­sanne? La ré­ponse de Cy­ril Dor­saz, res­pon­sable d’un out­post (ob­ser­va­toire de l’in­no­va­tion) pour le groupe Va­lo­ra dans la Si­li­con Val­ley, est sans ap­pel: «La Si­li­con Val­ley, c’est sur un ter­ri­toire équi­valent à ce­lui de l’arc lé­ma­nique, une po­pu­la­tion de 7 mil­lions de per­sonnes, 6000 en­tre­prises tech­no­lo­giques, plus de 60 in­cu­ba­teurs et de 20 à 30 évé­ne­ments par soir.» Il ajoute à cette den­si­té l’im­por­tance des ta­lents («Google re­çoit deux mil­lions de CV par an») et de l’ar­gent («la moi­tié des 60 mil­liards de ca­pi­taux le­vés par les star­tups amé­ri­caines l’an der­nier l’ont été dans la Si­li­con Val­ley»).

Si elle était des­ti­née à

«dé­my­thi­fier la Si­li­con

Val­ley», la pré­sen­ta­tion de

Cy­ril Dor­saz a de quoi in­ti­mi­der nos étu­diants. Sauf qu’ils vont avant tout in­ter­pré­ter les in­for­ma­tions qui leur sont don­nées en termes d’op­por­tu­ni­té. «Elles semblent in­fi­nies, ici, si on montre de l’ini­tia­tive et de la per­sis­tance», confie San­dra Ue­bel­hart (HEC). «Il faut sa­voir les at­tra­per, c’est-à-dire se dé­mar­quer, en pré­sen­tant un pro­jet ou en­core en po­sant des ques­tions mar­quant l’in­té­rêt pour l’autre», pré­cise Da­na Ghosn (EPFL).

C’est vrai à condi­tion de res­pec­ter deux ca­rac­té­ris­tiques cultu­relles de la «Val­ley» qui ont beau­coup frap­pé La­ra Ger­vaise: l’idée que le ré­seau­tage est un art de vivre et celle du «give back», la vo­lon­té de rendre en sou­te­nant à son tour les jeunes en­tre­pre­neurs.

Ce give back, c’est ce qu’ap­portent les dif­fé­rents coaches ras­sem­blés par Swiss­nex. Co­fon­da­teur de la pla­te­forme At­lasRun, qui met en re­la­tion spon­sors, causes à dé­fendre et cou­reurs à pied, Oli­vier Kae­ser in­siste sur l’avan­tage du sta­tut d’étu­diant pour dé­mar­rer sa pre­mière boîte. «Fa­ce­book a com­men­cé à Har­vard. Les cam­pus sont de bons lieux pour faire des es­sais dans un en­vi­ron­ne­ment bien­veillant», ex­plique-t-il. Avant de rap­pe­ler qu’ici, men­tion­ner sa star­tup ra­tée est por­té comme une mé­daille sur son CV. «Ja­mais au­pa­ra­vant, je n’au­rais sou­hai­té ra­ter, s’étonne Alex Tran (ECAL). Il est ten­tant de vou­loir ab­so­lu­ment tout pré­voir afin d’aug­men­ter ses chances de réus­sir. C’est in­croyable de consta­ter que ce qui prime ici, avant tout, c’est l’op­por­tu­nisme, l’en­ga­ge­ment et la sérendipité.»

Les ver­tus du boots­trap­ping

Spé­cia­liste de l’open source et fon­da­teur de Twi­ki, Pe­ter Thoe­ny in­siste, lui, sur les ver­tus du boots­trap­ping. Certes, ce­la si­gni­fie «en gros, ne pas avoir de sa­laire et vivre sur le ca­na­pé d’amis». Mais cette au­to­suf­fi­sance force aus­si la dé­brouille. Par exemple, on peut par­fai­te­ment tes­ter ma­nuel­le­ment un nou­veau pro­duit ou un nou­veau ser­vice pour va­li­der qu’il y a bien une de­mande avant de l’au­to­ma­ti­ser au tra­vers d’une ap­pli­ca­tion.

Tech­niques quand il s’agit de choi­sir le sta­tut de son en­tre­prise (la De­la­ware C Corp a la cote, se­lon la ju­riste Lind­sey Mi­gna­no), les conseils re­lèvent sou­vent du bon sens. «In­utile de se pré­oc­cu­per d’in­cor­po­rer sa boîte tant qu’on n’a pas de fac­ture à faire payer ou de ca­pi­taux le­vés. Et mieux vaut choi­sir la struc­ture la plus simple», ex­plique Gi­deon Marks, en­tre­pre­neur en sé­rie et coach au Google Launch­pad, pro­gramme d’ac­cé­lé­ra­tion du lea­der des mo­teurs de re­cherche. Pour lui, l’en­tre­pre­neur doit aus­si «mettre en place une culture du dé­brie­fing où l’on se parle fran­che­ment».

Tu­dor Cie­res­cu (ECAL) re­tient en plus «l’im­por­tance du lan­gage cor­po­rel qui doit don­ner un sen­ti­ment d’ou­ver­ture et des contacts vi­suels lors des pitches». On en a

«C’EST IN­CROYABLE DE

CONSTA­TER QUE CE QUI

PRIME ICI, AVANT TOUT,

C’EST L’OP­POR­TU­NISME,

L’EN­GA­GE­MENT

ET LA SÉRENDIPITÉ»

l’illus­tra­tion le soir même au sein de l’in­cu­ba­teur Gal­va­nize. Lors de sa confé­rence sur l’art de la per­sua­sion, Ga­briel Mon­cayo, CEO de la star­tup Al­ways Hi­red, ex­plique comment il a dé­ri­vé des pro­grammes de té­léa­chat de la chaîne QVC un art de la vente ba­sé sur quatre fac­teurs d’im­pul­sion: «Créer un sen­ti­ment d’ur­gence, jouer sur la peur de ra­ter quelque chose, uti­li­ser les ré­fé­rences d’autres clients et afficher une cer­taine in­dif­fé­rence.»

Au fur et à me­sure, ces conseils in­fusent chez les star­tup­peurs ro­mands. De­vant le ca­pi­tal-ris­queur Phi­lipp Stauf­fer, leurs slides se sont pré­ci­sées et leurs pitches af­fir­més. Le pro­jet de Ch­loe Dick­son (EPFL) et de Mé­lo­die Rey a re­bon­di sur la ques­tion de Gi­deon Marks de sa­voir «s’il ré­sout un pro­blème qu’on a soi ou au contraire que tout le monde ren­contre. On n’ob­tient pas d’at­ten­tion si on ne règle pas un pro­blème.» Simple ap­pli­ca­tion de mise en re­la­tion pour cy­clistes, leur pro­jet s’est ain­si s’élar­gi à tous les sports, à la pos­si­bi­li­té de contac­ter des coaches, et a trou­vé son nom: Spor­ta­tiscs. Idem pour le pro­jet sans nom au dé­part de Flo­ria Pa­pa­do­pou­los et de Tu­dor Ciu­res­cu qui de­vient Bab­bler: «Un Net­flix de conte­nu édu­ca­tif pour les en­fants au­tistes par des ar­tistes et des psys.» Alex Hor­vath met lui en avant le fu­tur «Dys­on des poi­gnées de porte» à par­tir de celles, an­ti­sep­tiques, qu’il pré­voit avec Clean­mo­tion.

De leur cô­té, Alex Tran et La­ra Ger­vaise ont quan­ti­fié l’am­pleur du pro­blème abor­dé comme on le leur a de­man­dé. Ils ont ajou­té des fonc­tion­na­li­tés à leur app In­gre­dibles, des­ti­née à trou­ver une re­cette de cui­sine à par­tir des in­gré­dients qu’on a chez soi afin, entre autres, de di­mi­nuer le gas­pillage ali­men­taire. Yan­nick Val­lat et Da­na Ghosn ont choi­si «leur mar­ché ré­cep­tif» – ce­lui des étu­diants – pour va­li­der Su­per­chef, leur ap­pli­ca­tion de mise en re­la­tion de cui­si­niers avec ceux qui n’ont pas le temps de pré­pa­rer leurs re­pas.

Mo­dèles d’af­faires ou deep­tech?

Etant don­né le peu de temps qu’ils ont eu pour re­tra­vailler leurs pro­jets, la vi­tesse d’adap­ta­tion et d’amé­lio­ra­tion des star­tup­peurs vau­dois frappe. Som­mée de pré­ci­ser la va­leur de son pro­jet Flow­lin de smart de­vice pour évi­ter les dis­trac­tions nu­mé­riques et réelles sur le lieu de tra­vail, San­dra Ue­bel­hart a même cal­cu­lé le coût, pour une en­tre­prise, de la perte de pro­duc­ti­vi­té liée aux dis­trac­tions qui in­ter­rompent les em­ployés en moyenne 48 fois par jour.

Au to­tal, l’ex­pé­rience est en­ri­chis­sante. Mais que va-t-il en res­ter? Par­ti­ci­pant au SVSC il y a trois ans et ren­con­tré chez Swiss­nex, Si­mon Favre ex­plique comment cette pre­mière ex­pé­rience lui avait mon­tré que «c’est pos­sible de créer sa star­tup et de le­ver de l’ar­gent à par­tir du mo­ment où on a un dé­but de réus­site». Ayant de­puis créé sa boîte Ju­niorCon­nect, il ajoute: «C’est aus­si une bonne ma­nière de se rendre compte que les pro­jets ici ne sont pas plus pro­met­teurs qu’en Suisse.»

C’est exact, et ce­la sou­ligne pro­ba­ble­ment aus­si une des amé­lio­ra­tions pos­sibles de ce pro­gramme. Comme le ré­sume Mé­lo­die Rey: «Une se­maine a suf­fi pour nous faire com­prendre ce que veulent les in­ves­tis­seurs: une bonne équipe qui croit en son pro­jet et sait le pit­cher, un mar­ché ci­blé qui va per­mettre des bé­né­fices ra­pides et un pro­duit plus ou moins bon mais qui crée­ra de la de­mande.» Tout est dans ce «plus ou moins bon». Car comme le re­lève Flo­ria Pa­pa­do­pou­los: «Je pense que ça au­rait été in­té­res­sant de par­ler aus­si de «qua­li­té suisse.»

De fait, la plu­part des in­ter­ve­nants sé­lec­tion­nés par Swiss­nex ont pri­vi­lé­gié les mo­dèles d’af­faires in­no­vants aux tech­no­lo­gies de rup­ture. Ce­la se com­prend. C’est la di­rec­tion qu’a prise la Si­li­con Val­ley de­puis l’émer­gence du smart­phone et des ré­seaux so­ciaux. De­puis dix ans, les in­ves­tis­seurs pri­vi­lé­gient le re­tour sur in­ves­tis­se­ment ra­pide d’une app à des tech­no­lo­gies plus am­bi­tieuses. Mais est-ce vrai­ment la voie à suivre en Suisse, où la qua­li­té et la pro­fon­deur des tech­no­lo­gies is­sues en par­ti­cu­lier des hautes écoles nous donnent un avan­tage?

L’exemple de Sky­deck, der­nier in­cu­ba­teur de l’Uni­ver­si­té de Ber­ke­ley, est éclai­rant. Cette struc­ture ne veut en ef­fet pas in­ves­tir dans le pro­chain Snap­chat mais dans les «deep­techs» (in­no­va­tions de rup­ture). Sa­chant que la moi­tié des étu­diants du SVSC 2018 sont à l’EPFL et la plu­part des autres dans les tech­no­lo­gies de l’in­for­ma­tion, ils ont eux aus­si les moyens de faire mieux à terme qu’une app. Certes, la créa­tion d’une star­tup pour un ser­vice mo­bile leur ap­por­te­ra de l’ex­pé­rience. Mais ce se­rait dom­mage de tour­ner le dos à l’in­no­va­tion tech­no­lo­gique quand elle s’ap­prête à re­ve­nir en force comme en té­moigne la créa­tion du Sky­deck à Ber­ke­ley ou de son pen­dant The En­gine au MIT qui tournent le dos à l’in­no­va­tion «mo­dèle d’af­faires» qui a épui­sé beau­coup de pistes de­puis dix ans.

Agés de 19 à 25 ans, les jeunes par­ti­ci­pants sont is­sus des hautes écoles et uni­ver­si­tés vau­doises.

Pour la 6e édi­tion, le pro­gramme du camp a été ré­orien­té vers des ate­liers pra­tiques.

Ins­ti­tut de de­si­gn Has­so Platt­ner (d.school) à l’Uni­ver­si­té de Stan­ford.

Pré­sen­ta­tion de Sky­deck, in­cu­ba­teur de l’Uni­ver­si­té de Ber­ke­ley qui in­ves­tit dans les in­no­va­tions de rup­ture.

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