5 bou­gie pour la Jour­née mon­diale de l’éthique

Bilan - - Regard Oblique - PAR PAUL DEMBINSKI

L  est cé­lé­brée la Jour­née mon­diale de l’éthique – World Ethics Day. Cette ini­tia­tive, lan­cée en 2014 à l’oc­ca­sion du 100e an­ni­ver­saire du Car­ne­gie Coun­cil, était au dé­but confi­née au seul do­maine des re­la­tions in­ter­na­tio­nales. Elle s’est éten­due de­puis peu vers l’éco­no­mie et la fi­nance, avec l’ar­ri­vée de deux par­te­naires aux di­men­sions mon­diales: le CFA Ins­ti­tute et l’As­so­cia­tion of Char­te­red and Cer­ti­fied Ac­coun­tants. Cette ex­ten­sion du champ ré­pond à un sen­ti­ment lar­ge­ment par­ta­gé que le monde ac­tuel est en train de sa­cri­fier au «com­ment» la ques­tion du «pour­quoi». Qu’il s’agisse de la mé­de­cine de pointe, du big da­ta ou de l’en­vi­ron­ne­ment, les ques­tions fon­da­men­tales passent au se­cond plan. Le pro­grès est constat et in­tem­pes­tif, alors que la ré­flexion a be­soin de temps et de re­cul. L’asyn­chro­nie entre les deux a tou­jours exis­té, mais au­jourd’hui elle est par­ti­cu­liè­re­ment pré­oc­cu­pante.

L’ac­ti­vi­té fi­nan­cière est un bon exemple. Du­rant les an­nées d’eu­pho­rie – 1974-2007 –, elle s’est dé­ve­lop­pée sans au­cun en­ca­dre­ment par un ques­tion­ne­ment en termes de va­leurs. Il a fal­lu que la crise sur­vienne en 2007 pour que les la­cunes com­mencent à être iden­ti­fiées. Dix ans après, nous sommes loin du compte. C’est bien dans cet es­prit que le World Ethics Day a été ins­tau­ré.

De la mo­rale à la règle écrite

Il ne s’agit pas de pro­po­ser des ré­ponses toutes faites mais d’en­cou­ra­ger le ques­tion­ne­ment sur l’es­sen­tiel, à sa­voir le sens de nos ac­ti­vi­tés. En ef­fet, les temps où ré­gnait la mo­rale sont ré­vo­lus. La mo­rale en tant qu’en­semble de règles trans­mises de gé­né­ra­tion en gé­né­ra­tion pour ré­gler les com­por­te­ments in­di­vi­duels est en perte de vi­tesse. Les lois, rè­gle­ments et pro­cé­dures prennent le re­lais. Ils sur­gissent de toute part – dans la vie pu­blique, les en­tre­prises et aus­si dans la so­cié­té ci­vile. Ils ré­pondent à un seul be­soin: rap­pe­ler – comme le fai­sait la mo­rale - les prin­cipes du «vivre en­semble» et ain­si évi­ter l’anar­chie ou plus exac­te­ment l’ano­mie, l’ab­sence de normes par­ta­gées. D’une règle im­pli­cite, on est pas­sé à un uni­vers de po­li­ciers, juges et avo­cats avec leurs pa­lettes de sanctions et de ré­com­penses. Pour­tant, ni la mo­rale ni la règle écrite ne sont la pa­na­cée; ni l’une ni l’autre n’épuisent la ques­tion éthique.

Ethique rime avec di­lemme et doute sur la voie à suivre, le com­por­te­ment à adop­ter dans la vie pri­vée, mais aus­si pro­fes­sion­nelle. Le di­lemme sur­vient quand des «va­leurs» se trouvent en ten­sion, pour ne pas dire en conflit. Si le «re­flexe» éthique, genre de bous­sole in­née qui nous pousse vers le bien plu­tôt que le mal, reste lar­ge­ment opé­ra­tion­nel dans la vie pri­vée, il est plus dis­cret dans la vie pro­fes­sion­nelle et ce­la pour deux rai­sons. La pre­mière tient à la den­si­té tech­nique des si­tua­tions pro­fes­sion­nelles: le di­lemme éthique reste long­temps ca­ché sous des couches épaisses de tech­ni­ci­té et de dis­cours tech­no­cra­tique. C’est ain­si qu’il re­çoit sou­vent une ré­ponse tech­nique et passe in­aper­çu. Au fil des ans, l’ins­tinct éthique s’atro­phie. La deuxième rai­son est per­son­nelle: par­fois le doute sur­git sans que le groupe, l’en­tou­rage im­mé­diat, de l’ac­teur le per­çoive aus­si. Ce­lui qui sou­lève la ques­tion face à une tran­sac­tion, à une dé­ci­sion de prise en charge ou de son re­fus se heurte à l’in­com­pré­hen­sion – par­fois même à la ré­pro­ba­tion – des col­lègues. Il hé­site par­fois à per­sé­vé­rer.

La Jour­née mon­diale de l’éthique a pour mis­sion d’en­cou­ra­ger les dé­bats, les études de cas, les confron­ta­tions d’opi­nions per­met­tant à cha­cun non pas uni­que­ment de «se faire une idée», mais de conso­li­der dans son for in­té­rieur une sta­ture – tou­jours en évo­lu­tion – de prise en charge de tels di­lemmes. En ef­fet, avant d’être so­ciale, l’éthique est per­son­nelle. Elle s’éla­bore au fil des ex­pé­riences et des ré­flexions. Le phi­lo­sophe Paul Ri­coeur par­lait sou­vent de «vi­sée éthique», terme qui im­plique à la fois ef­fort et per­sé­vé­rance. Il est sou­hai­table que la Jour­née mon­diale de l’éthique prenne place dans tous les ca­len­driers de tous les mi­lieux, mé­tiers et contextes pro­fes­sion­nels. Le pro­chain ren­dez-vous est fixé au 18 oc­tobre 2019.

«Ethique rime avec di­lemme et doute sur la voie à suivre, dans la vie pri­vée, mais aus­si pro­fes­sion­nelle»

 .  est éco­no­miste, pro­fes­seur à l’Uni­ver­si­té de Fri­bourg et di­rec­teur de l’Ob­ser­va­toire de la fi­nance à Ge­nève.

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