LA LENTE MON­TÉE DU PO­PU­LISME

L’éco­no­miste Da­niel Co­hen montre dans son der­nier ou­vrage com­ment la so­cié­té in­dus­trielle s’est ef­fon­drée sans bruit, lais­sant le po­pu­lisme prendre ra­cine dès les an­nées 1970.

Bilan - - La Bibliothèque - XA­VIER CO­LIN

«C’est toute une ci­vi­li­sa­tion qui s’est ef­fon­drée, celle de la so­cié­té in­dus­trielle, et ce­la, bien qu’en étant les té­moins de ce bou­le­ver­se­ment, nous ne l’avons pas com­pris!» Da­niel Co­hen livre dans son der­nier ou­vrage un «re­tour sur évé­ne­ment» qui tourne à l’exa­men de conscience. Non, nous n’avons pas su ana­ly­ser, ni en temps ni en in­ten­si­té, le fait que nous étions pas­sés en quatre dé­cen­nies d’un monde à l’autre. Point de nos­tal­gie dans l’étude ex­trê­me­ment do­cu­men­tée de l’au­teur. Mais un constat, froid comme l’aveu­gle­ment des classes po­li­tiques et éco­no­miques.

En 230 pages, Da­niel Co­hen va nous ex­pli­quer, d’étape en étape, de dés­illu­sion en dés­illu­sion et de re­non­ce­ment en re­non­ce­ment, la mon­tée de ce mou­ve­ment po­pu­liste que nous fai­sons sem­blant de dé­cou­vrir en ce dé­but du XXIe siècle, alors que le phé­no­mène a pris pro­fon­dé­ment ra­cine dès les an­nées 1970; celles du pre­mier dé­clin in­dus­triel, entre la crise du tex­tile, celle de la mé­tal­lur­gie et des chan­tiers na­vals. «Le po­pu­lisme a rem­pla­cé le gau­chisme comme porte-voix de la contes­ta­tion», es­time ce­lui qui est l’un des fon­da­teurs de l’Ecole d’éco­no­mie de Pa­ris, en ex­pli­ci­tant ain­si sa pen­sée: «Les classes po­pu­laires, au fil des dé­cen­nies, se sont ré­vol­tées tout au­tant contre la gauche ac­cu­sée de laxisme mo­ral que contre la droite qui ne pen­sait qu’à s’en­ri­chir.» La pre­mière s’est mon­trée in­ca­pable de pro­té­ger ses élec­teurs contre la crise, la se­conde a sa­cri­fié le peuple sur l’au­tel de la cu­pi­di­té. Rien que ce­la!

C’est ain­si que le po­pu­lisme eu­ro­péen, ré­cu­pé­rant au pas­sage une ter­mi­no­lo­gie jusque-là peu usi­tée, s’est van­té de pro­mettre à des élec­teurs im­pa­tients et cré­dules un Etat «pour eux», des villes «pour eux» et du tra­vail «pour eux». Le tout sur une double base de dé­tes­ta­tion: celle qui vise «le haut», à sa­voir les élites, et celle qui s’en prend «au bas», à sa­voir, glo­ba­le­ment, les im­mi­grés. L’an­née 2016 au­rait de fait consti­tué l’apo­théose de l’exas­pé­ra­tion crois­sante (vote sur le Brexit, élec­tion de Trump) et l’en­trée du po­pu­lisme dans le réel de la vie po­li­tique.

«Le jour où mon ro­bot m’ai­me­ra»

Le plus grave, re­prend Da­niel Co­hen, en digne re­pré­sen­tant de cette sphère di­gi­tale qu’il aime et dé­cor­tique, ré­side dans le fait que ce po­pu­lisme, cet in­di­vi­dua­lisme, voire cet iso­la­tion­nisme s’in­filtrent dé­sor­mais dans les do­maines les plus «nu­mé­riques» de l’homme mo­derne. En­core un monde qui a dia­mé­tra­le­ment chan­gé de pôle, et que nous n’avons pas su consta­ter ou vou­lu com­prendre. Et l’au­teur de nous ex­pli­quer que la chasse au bon­heur ré­side au­jourd’hui dans la fuite – in­di­vi­duelle – d’une com­mu­nau­té de­ve­nue in­vi­vable, à l’in­verse de ce qui se fai­sait au siècle der­nier, à sa­voir la fuite hors du monde pour vivre, pré­ci­sé­ment, en com­mu­nau­té.

Cha­pitre sa­vou­reux, en­fin, in­ti­tu­lé «le jour où mon ro­bot m’ai­me­ra». «Il ne s’agit pas de sa­voir si le ro­bot au­ra de l’af­fec­tion pour l’homme, s’in­quiète Co­hen, mais plu­tôt de dé­ter­mi­ner si l’être hu­main fi­ni­ra par té­moi­gner de l’af­fec­tion à son ro­bot.» Nous pas­se­rions ain­si, et en­core une fois sans nous en rendre compte, d’un monde à l’autre; d’une ci­vi­li­sa­tion à une autre. Un ter­reau d’in­cer­ti­tude idéal pour une mou­vance po­pu­liste gran­dis­sante jouant po­li­ti­que­ment sur tout ce que Da­niel Co­hen dé­crit et dé­nonce dans sa «chro­nique fié­vreuse d’une mu­ta­tion qui in­quiète».

Da­niel Co­hen,«Il faut dire que les temps ont chan­gé», Edi­tions Al­bin Mi­chel, août 2018, 224 p.

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