Quel est le juste prix?

Bilan - - Décryptage - JEAN-PHI­LIPPE BUCHS

A l’ère de la gra­tui­té, du «low cost», de la mul­ti­pli­ca­tion des pro­mo­tions et des soldes, le choix du consom­ma­teur n’a ja­mais été aus­si vaste pour ac­qué­rir des biens et ser­vices à des prix dé­fiant toute concur­rence. Le ma­tin, ce der­nier peut ava­ler un yaourt pour quelques di­zaines de cen­times, puis s’en­vo­ler pour une ca­pi­tale eu­ro­péenne pour une cin­quan­taine de francs et en­fin s’en­dor­mir le soir dans une chambre d’un hô­tel pres­ti­gieux pour quelques cen­taines de francs. Ce même consom­ma­teur pro­fite aus­si des échanges mon­diaux de mar­chan­dises et des pro­grès tech­no­lo­giques. Au cours de ces vingt-cinq der­nières an­nées, les prix des té­lé­vi­seurs, des voi­tures et des or­di­na­teurs, par exemple, ont for­te­ment bais­sé, alors même que leur qua­li­té in­trin­sèque a aug­men­té. En 2018, ces biens n’ont rien de com­pa­rable avec ceux ache­tés en 1993.

Consom­ma­teur schi­zo­phrène

Au­jourd’hui, c’est le rap­port de force qui dé­ter­mine la fixa­tion d’un prix. Les pro­duc­teurs ne font sou­vent pas le poids face à la puis­sance des en­tre­prises de trans­for­ma­tion et des dis­tri­bu­teurs. On le voit au sein de l’Union eu­ro­péenne et en Suisse avec la chute du prix du lait in­dus­triel, dont les consé­quences sont dra­ma­tiques pour de nom­breuses ex­ploi­ta­tions agri­coles, et, au ni­veau in­ter­na­tio­nal, dans le com­merce Nord-Sud.

Cette in­éga­li­té dans l’échange pro­fite aux consom­ma­teurs dont le com­por­te­ment est par­fois schi­zo­phré­nique. Ils sont conscients de la né­ces­si- té de pro­té­ger l’en­vi­ron­ne­ment et les condi­tions de tra­vail, mais surfent sur les sites de l’e-com­merce, achètent au mois de fé­vrier des fraises ré­col­tées dans des condi­tions mi­sé­rables et trans­por­tées par des ca­mions qui pol­luent ou en­core ac­quièrent des vê­te­ments fa­bri­qués dans les fa­briques de la honte. Le com­merce équi­table ou fair trade et les achats di­rects aux pro­duc­teurs lo­caux pro­gressent, mais res­tent à un ni­veau mar­gi­nal dans les échanges. Leurs ac­teurs re­ven­diquent un juste prix.

Ce sont des phi­lo­sophes – Aris­tote et Tho­mas d’Aquin – qui se sont pen­chés sur cette no­tion avec le plus d’acui­té. Pour Aris­tote, le juste prix doit per­mettre aux com­mu­nau­tés hu­maines de vivre. L’ob­jec­tif de l’ac­ti­vi­té éco­no­mique ne vise pas à l’ac­cu­mu­la­tion de ri­chesses. Dans l’oeuvre de Tho­mas d’Aquin, au­cun ac­teur ne doit pro­fi­ter de la si­tua­tion au dé­tri­ment de l’autre. Les deux théo­ri­ciens pos­tu­laient une éga­li­té dans l’échange et une ré­ci­pro­ci­té de ser­vices.

Au­jourd’hui, la mon­dia­li­sa­tion de l’éco­no­mie en­traîne une concur­rence fé­roce, presque sau­vage. De puis­sants lob­bies par­viennent à frei­ner la prise en compte de ce que les éco­no­mistes ap­pellent des ex­ter­na­li­tés né­ga­tives (par exemple les émis­sions de gaz à ef­fet de serre) dans les échanges et les coûts de pro­duc­tion. Or, seule une vé­ri­table po­li­tique dans le do­maine de l’en­vi­ron­ne­ment peut à la fois sou­te­nir la crois­sance et pro­té­ger la pla­nète. Il est en­core temps d’agir!

POUR ARIS­TOTE, L’AC­TI­VI­TÉ ÉCO­NO­MIQUE VISE À FAIRE VIVRE LA PO­PU­LA­TION, PAS À AC­CU­MU­LER DES RI­CHESSES

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