Cette fois, le krach est so­cial

Bilan - - Éditorial - MYRET ZAKI Ré­dac­trice en chef

D’     par la vio­lence de l’érup­tion so­ciale en France: après tout, les sta­tis­tiques éco­no­miques de l’Hexa­gone n’in­di­quaient nulle part que d’aus­si nom­breux mé­nages ne par­ve­naient plus à bou­cler les fins de mois. Donc, soit les chiffres mentent, soit les gi­lets jaunes mentent. En réa­li­té, ce­la fait bien une ving­taine d’an­nées que les chiffres éco­no­miques des grands pays ne livrent plus une image fiable des condi­tions de vie de la po­pu­la­tion, en rai­son de chan­ge­ments de mé­thodes sta­tis­tiques ef­fec­tués dès les an­nées 1990 aux Etats-Unis et en Eu­rope. Dès lors, le krach ne peut plus être que so­cial. C’est pour­quoi on as­siste à des dé­bor­de­ments col­lec­tifs, ve­nus ré­in­for­mer le monde, et qui sont dé­sor­mais un in­di­ca­teur plus fiable des vé­ri­tables ni­veaux de vie.

En 2008, la bourse, bien que dé­jà lar­ge­ment ré­gu­lée par la Fed amé­ri­caine, fonc­tion­nait en­core comme un re­flet de la vie éco­no­mique. L’ef­fon­dre­ment des mar­chés a si­gna­lé le dur re­tour à la réa­li­té d’une éco­no­mie im­mo­bi­lière alors hau­te­ment spé­cu­la­tive aux EtatsU­nis. La bourse pou­vait ré­vé­ler en temps réel les dé­rives éco­no­miques. Le krach bour­sier était un in­di­ca­teur avan­cé, qui se confir­mait en­suite par des consé­quences so­ciales tan­gibles et lourdes, à l’ins­tar des plus de 40 mil­lions d’Amé­ri­cains à la soupe po­pu­laire de­puis la crise (42 mil­lions à ce jour). Mais de­puis lors, quelque chose a chan­gé. L’in­ter­ven­tion des banques cen­trales pour re­fi­nan­cer les mar­chés (as­sou­plis­se­ments quan­ti­ta­tifs) a faus­sé les cours du mar­ché obli­ga­taire et sou­te­nu ar­ti­fi­ciel­le­ment les prix des ac­tions. Par ailleurs, plu­sieurs scan­dales ont ré­vé­lé que les taux d’in­té­rêt, les taux Li­bor, les cours de l’or et ceux d’autres mé­taux pré­cieux avaient été ma­ni­pu­lés de­puis de longues an­nées par les prin­ci­pales banques opé­rant sur ces mar­chés. Or, ces prix étaient des in­dices de ré­fé­rence, des points de re­père pour si­tuer la va­leur des mon­naies, des ma­tières pre­mières, des va­leurs mo­bi­lières et, in fine, de l’épargne. Leur brouillage est ve­nu s’ajou­ter à l’opa­ci­té des sta­tis­tiques na­tio­nales qui, de­puis les an­nées 1990, re­flètent de moins en moins l’état réel de l’éco­no­mie en adop­tant des mé­thodes fa­vo­ri­sant un mar­ke­ting avan­ta­geux en com­pa­rai­son aux pays concur­rents. Nous avons par exemple contes­té ici l’in­fla­tion et le chô­mage of­fi­ciels aux Etats-Unis ba­sés sur les mé­thodes des an­nées 1990. On an­nonce un chô­mage amé­ri­cain tom­bé à 3,7%, mais on ou­blie de pré­ci­ser que ce taux est cal­cu­lé sur moins de per­sonnes ac­tives, sa­chant que les chô­meurs dé­cou­ra­gés de long terme ne sont plus in­clus dans les sta­tis­tiques de­puis les an­nées 1990. Si on les ré­in­té­grait, le taux ac­tuel se­rait de 21%, se­lon le site Sha­dow Go­vern­ment Sta­tis­tics.

De même, nous avons ques­tion­né l’an­nonce de pour­cen­tages éle­vés de crois­sance du PIB amé­ri­cain, quand chaque point de cette crois­sance né­ces­site le double ou le triple de dette na­tio­nale sup­plé­men­taire et les moyens ré­duits de l’Etat pour fi­nan­cer la sé­cu­ri­té so­ciale. En France aus­si, les chiffres de l’in­fla­tion et donc du pou­voir d’achat ont leurs dé­trac­teurs. Avant que n’éclate le Mou­ve­ment des gi­lets jaunes, nous ci­tions ici l’ou­vrage Pou­voir d’achat, le grand men­songe de l’éco­no­miste fran­çais Phi­lippe Her­lin qui es­time qu’on mi­ni­mise for­te­ment l’in­fla­tion en France, no­tam­ment en sous-es­ti­mant les coûts du lo­ge­ment, que l’Insee cal­cule à seule­ment 6% du bud­get des mé­nages. De­puis que les chiffres éco­no­miques ne disent plus rien, ou si peu, des réa­li­tés éco­no­miques, le ci­toyen est son propre avo­cat; il ne reste que l’ul­time té­moi­gnage du ter­rain pour nous faire part de la réa­li­té. Peut-on dès lors s’éton­ner des consé­quences?

LES CHIFFRES NE SONT PLUS DES IN­DI­CA­TEURS FIABLES DE L’ÉCO­NO­MIE. DÈS LORS, LA RÉA­LI­TÉ S’IN­VITE BRU­TA­LE­MENT ET C’EST REGRETTABLE

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