Gi­lets jaunes et in­gé­rence amé­ri­caine: opi­nion

Le Mou­ve­ment des gi­lets jaunes a li­bé­ré une pa­role po­li­tique po­pu­laire et dé­mo­cra­tique qui semble ir­ré­ver­sible alors qu’Em­ma­nuel Ma­cron est dos au mur éco­no­mi­que­ment. Opi­nion.

Bilan - - La Une - PAR AR­NAUD DOTÉZAC

LE PRÉ­SIDENT ME­SURE MIEUX QUE QUI­CONQUE SON IN­CA­PA­CI­TÉ À FAIRE RE­CU­LER LE CHÔ­MAGE, PRIN­CI­PALE CAUSE DE LA SI­TUA­TION AC­TUELLE

D’abord dé­dai­gnés par le pou­voir et mo­qués par les mé­dias do­mi­nants, mais éga­le­ment sno­bés par les syn­di­cats, les gi­lets jaunes (GJ) ont néan­moins du­ré et réus­si à ral­lier 70% de leurs com­pa­triotes, pour fi­na­le­ment obli­ger le gou­ver­ne­ment à concé­der un pre­mier re­cul in­ima­gi­nable un mois plus tôt: l’an­nu­la­tion des taxes sur les car­bu­rants. Dé­but dé­cembre, même la ré­in­tro­duc­tion de l’ISF ne sem­blait plus ta­boue au sein du Conseil des mi­nistres.

Mal­heu­reu­se­ment, c’était dé­jà trop tard. Hé­lène Ha­melle, spé­cia­liste en com­mu­ni­ca­tion de crise, fait re­mar­quer qu’aux pre­mières «re­ven­di­ca­tions de re­trait de taxes et de hausse de sa­laire», se sont ajou­tées des de­mandes de «trans­for­ma­tions de fond en comble» du contrôle des fi­nances pu­bliques par le peuple et plus en­core, de tout le sys­tème de re­pré­sen­ta­tion dé­mo­cra­tique. Elle constate donc le «dé­ca­lage» des conces­sions du pre­mier mi­nistre Edouard Phi­lippe. En re­tard d’au moins deux trains dans la dy­na­mique de crise, elles ne pou­vaient donc être suf­fi­santes. A l’heure où nous met­tons sous presse, la France s’avance donc vers son acte V des gi­lets jaunes, là où le gou­ver­ne­ment, qui s’est ren­du in­au­dible, es­pé­rait créer «l’apai­se­ment».

La plaie du chô­mage

Pour au­tant, le pou­voir est-il sin­cère lors­qu’en pa­ral­lèle, le mi­nistre de l’In­té­rieur an­nonce une stra­té­gie de ré­pres­sion ren­for­cée et que le pré­sident Ma­cron par­court sym­bo­li­que­ment les ca­sernes des forces de sé­cu­ri­té comme le fe­rait un gé­né­ral avant la ba­taille? Il sait par­fai­te­ment que sa com­mu­ni­ca­tion ne fonc­tionne plus, comme l’a mon­tré sa marche im­promp­tue ave­nue Klé­ber à Pa­ris, sous les huées, tan­dis qu’il était gra­ve­ment in­sul­té lors de son dé­pla­ce­ment en ca­ti­mi­ni au Puy-en-Ve­lay.

Alors, à ce­lui qui est plus énarque que ban­quier pro­fes­sion­nel, il reste «l’Etat», comme l’illustre son tweet du 4 dé­cembre: «A tra­vers vous, c’est l’Etat qui a été at­ta­qué. Mais qui d’autre que l’Etat ré­pond à la co­lère de cha­cun? Qui éduque? Qui soigne? Qui aide?

C’est vous. Je ne lais­se­rai ja­mais at­ta­quer l’Etat pour cette rai­son.

Votre tris­tesse, je la par­tage. Je suis fier de vous.»

Mais dans ce mes­sage pu­blic en forme de ha­rangue, pas un mot pour l’oc­to­gé­naire tuée d’une gre­nade per­due à Mar­seille, alors qu’elle fer­mait ses vo­lets. Pas un mot non

plus pour les 8,8 mil­lions de Fran­çais ga­gnant moins de 1000 eu­ros par mois, dont la voix est jus­te­ment por­tée par les gi­lets jaunes.

Il se sait en ef­fet dos au mur éco­no­mi­que­ment et me­sure mieux que qui­conque son in­ca­pa­ci­té à aug­men­ter le taux d’em­ploi fran­çais (10 points d’écart avec l’Al­le­magne, près de 15 avec la Suisse) qui est la prin­ci­pale cause de la si­tua­tion ac­tuelle.

Il est donc pos­sible que le si­lence mo­men­ta­né du pré­sident tra­duise le choix dé­jà fait de «la conti­nui­té de l’Etat» face à ces «gens qui ne sont rien»; ces «fai­néants» qui n’ont qu’à «tra­ver­ser la rue (pour trou­ver) du bou­lot»; ces «Gau­lois ré­frac­taires» qui «ne savent pas la chance qu’ils ont» et fe­raient mieux de «ne pas se plaindre».

L’op­tion du rap­port de force, dont l’ar­ticle 16 de la Cons­ti­tu­tion lui don­ne­rait, dans le pire des cas, la base lé­gale en lui don­nant les pleins pou­voirs, est donc sur la table.

Une di­lu­tion dans l’Eu­rope

Car au-de­là des en­jeux éco­no­miques pour un meilleur «reste à vivre», c’est bien la re­prise en main de sa propre sou­ve­rai­ne­té par cette «France pé­ri­phé­rique» (titre pro­phé­tique de l’ou­vrage du géo­graphe Chris­tophe Guilluy pa­ru en 2014), qui pose le plus grand pro­blème à Em­ma­nuel Ma­cron.

Elle vien­drait en ef­fet anéan­tir tous ses plans pour une ac­cé­lé­ra­tion de la di­lu­tion de la France au sein de l’Union eu­ro­péenne, ce qui consti­tue, en fait, son vé­ri­table «cap» et la clé de lec­ture de sa ges­tion de la ré­volte ac­tuelle. C’est son dé­pu­té LREM Au­ré­lien Ta­ché qui en a ven­du la mèche, presque par in­ad­ver­tance, sur le pla­teau TV de Thier­ry

Ar­dis­son. Il y ré­vé­lait en ef­fet que «le fait de trans­fé­rer une grande par­tie de la sou­ve­rai­ne­té na­tio­nale au ni­veau eu­ro­péen, c’est le coeur de ce que l’on va pro­po­ser aux élec­tions eu­ro­péennes».

Voi­là qui donne un sens très im­mé­diat au com­bat ély­séen contre le «re­pli na­tio­na­liste», «la lèpre qui monte» et autres «che­mises brunes ca­chées sous les gi­lets jaunes», se­lon les termes fort mal re­çus du mi­nistre des Comptes pu­blics Gé­rald Dar­ma­nin. En d’autres termes, le pré­sident n’ac­cep­te­ra pas qu’on lui re­tire des mains le pro­jet de sa vie: la fu­sion-ab­sorp­tion de la com­pa­gnie France, au sein d’une plus grande struc­ture amie.

Et les choses se pré­cisent. An­ti­ci­pant la ma­ni­fes­ta­tion à Pa­ris du 8 dé­cembre, le mi­nistre de l’In­té­rieur Chris­tophe Cas­ta­ner a ex­pli­qué aux sé­na­teurs qu’il n’y au­ra plus de «dis­tinc­tion entre les ma­ni­fes­tants et les cas­seurs» et que les gi­lets jaunes de­vront donc as­su­mer «d’être une force d’in­ter­po­si­tion» entre les cas­seurs et la po­lice.

En clair, c’est l’op­tion de la ré­pres­sion maxi­male qui a dé­jà été dé­ci­dée, dont les heurts du 1er dé­cembre n’étaient qu’une ré­pé­ti­tion gé­né­rale as­su­mée, comme l’a très bien ex­po­sé le dé­mo­graphe Em­ma­nuel Todd, en par­lant de «stra­té­gie du chaos» sur le pla­teau de France 2.

Reste la mise en garde énig­ma­tique d’Em­ma­nuel Ma­cron, ex­pri­mée de­puis les cales d’acier du porte-avions Charles-de-Gaulle, le 13 no­vembre: «Je dis juste aux Fran­çais, on est en train de vous men­tir et vous ma­ni­pu­ler.» Qui men­ti­rait à qui? Qui ma­ni­pu­le­rait qui? Une piste mé­rite une cer­taine at­ten­tion. Rap­pe­lons-nous les pa­roles de Steve Ban­non, qui de­meure l’am­bas­sa­deur of­fi­cieux de Do­nald Trump, rap­por­tées par Va­leurs ac­tuelles le 13 juillet 2018: «Ma­cron consacre toute son éner­gie à es­sayer de conte­nir la vague po­pu­liste (…). Mais il est im­pos­sible de la stop­per. La date de pé­remp­tion de Ma­cron ap­proche à grands pas!»

EM­MA­NUEL MA­CRON

A LE CHOIX DE TEN­TER

LE COUP DE FORCE,

AC­CEP­TER DE CHAN­GER

LES INS­TI­TU­TIONS

OU DÉ­MIS­SION­NER

In­gé­rence russe? Non ....

Lorsque l’on connaît le sa­voir-faire amé­ri­cain en ma­tière de ré­vo­lu­tions de cou­leur, on peut émettre l’hy­po­thèse rai­son­nable qu’entre le Brexit et l’ar­ri­vée au pou­voir du gou­ver­ne­ment po­pu­liste ita­lien, tous deux ai­dés avec suc­cès par Ban­non, une nou­velle ver­sion de ces ré­vo­lu­tions pour­rait être très dis­crè­te­ment à l’oeuvre, via les ré­seaux so­ciaux.

L’em­pres­se­ment in­com­pré­hen­sible de Ma­cron à in­clure les Etats-Unis au rang des en­ne­mis dont l’Eu­rope doit se «pro­té­ger» mi­li­tai­re­ment au même titre que la Rus­sie et la Chine s’ex­plique en re­vanche par­fai­te­ment au re­gard d’une mon­tée po­pu­liste par trop fa­vo­rable à Trump.

Le pré­sident amé­ri­cain n’a certes pas man­qué de qua­li­fier d’in­sul­tants les pro­pos de Ma­cron. Mais c’est son mes­sage twee­té à son re­tour des cé­ré­mo­nies du 11 no­vembre qui est ici le plus per­ti­nent. Il rap­pe­lait au pré­sident fran­çais sa «très faible cote de po­pu­la­ri­té en France, 26%, et un taux de chô­mage de près de 10%». Ce fai­sant, il pré­di­sait exac­te­ment les deux re­ven­di­ca­tions de fond des gi­lets jaunes re­la­tives à l’illé­gi­ti­mi­té de sa pré­si­dence et à son échec so­cial.

Quant aux in­ves­tis­seurs, ils parlent dé­jà de la «bulle Ma­cron» (Marc Toua­ti). Bref, ils le lâchent.

Une chose est sûre, la do­ci­li­té des classes moyennes iso­lées et ré­si­gnées est bel et bien ré­vo­lue, de sorte qu’Em­ma­nuel Ma­cron n’a d’autre choix que le coup de force, l’ac­cep­ta­tion de nou­velles ins­ti­tu­tions proches du mo­dèle suisse ou la dé­mis­sion.

Face aux dé­bor­de­ments lors des ma­ni­fes­ta­tions des gi­lets jaunes, le gou­ver­ne­ment a choi­si l’op­tion de la ré­pres­sion maxi­male.

Le 2 dé­cembre 2018, le pré­sident Ma­cron et son mi­nistre de l’In­té­rieur (à droite) ont es­suyé des huées lors de leur vi­site des com­merces van­da­li­sés de l’ave­nue Kle­ber à Pa­ris.

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