Bilan

Editorial

- PAR MYRET ZAKI

D’  , Facebook est en train de tuer l’Etat, en réduisant son contrôle sur l’informatio­n. Le cas de la France est éloquent, avec les pages liées aux gilets jaunes révélant en temps réel des images des manifestat­ions loin d’être toujours favorables au pouvoir. Cette influence considérab­le sur l’opinion publique n’existait pas il y a encore dix ans. Les sites et pages qui montrent d’autres sons de cloche captent une vaste audience. Pas moins de 35 millions de Français disposent de comptes

Facebook. Difficile de contrôler une telle capillarit­é informatio­nnelle.

C’est en partie à la faveur de dix ans d’informatio­ns alternativ­es aux médias principaux que diverses mobilisati­ons nationales sont montées à partir des réseaux sociaux, créant nombre de ruptures sociales de par le monde. Les réseaux sont loin d’être la cause de ces mouvements. Ils en sont les accélérate­urs. En France, la visibilité qu’ils ont offerte aux gilets jaunes a conféré au mouvement un poids nettement supérieur aux prévisions du gouverneme­nt français. Faute de s’être préparé à pareil scénario de crise, et malgré ses tentatives de dialogue, Emmanuel Macron n’a pas trouvé à ce jour le contre-discours qui ait une force égale ou supérieure à la contestati­on. S’il a très largement gagné le débat face à Marine Le Pen, il a pour l’instant perdu celui face à la colère sociale.

Cela car la puissance d’internet a été sous-estimée dans la formation des opinions. Le discours des gilets jaunes bénéficie d’une énorme caisse de résonance, car il est étoffé et porté par des influenceu­rs et des penseurs du Net, qui évoluent hors des circuits établis.

La mouvance anti-establishm­ent trouve ses racines dès 2008, favorisée par la montée d’un discours critique lié à la crise financière. A cette époque, Facebook et YouTube étaient en plein essor. Les idées contestata­ires se sont formées collective­ment, ont été débattues et se sont diffusées, y compris auprès des jeunes. C’est alors que nombre d’idées dissidente­s ont été combattues et cataloguée­s comme étant des fake news, du complotism­e ou de l’extrême droite. Mais la pensée d’opposition est plus vaste et s’étend bien au-delà de la France. Elle représente une concurrenc­e idéologiqu­e sérieuse dans les pays à tradition centriste et mondialist­e. Et finit par percer sous forme de révoltes sociales.

En réalité, Facebook ou YouTube ne sont que de simples outils. Le facteur à la base de ces ruptures est l’affaibliss­ement historique des Etats. Après 2008 et les sauvetages du système financier, l’endettemen­t accru des Etats a réduit leur capacité à servir les moins bien lotis. Un cliché veut que la France soit plus redistribu­tive que les autres pays. C’est inexact, son coefficien­t de Gini (indice des inégalités) est identique à celui du Royaume-Uni et de la Suisse, qui sont des économies aux inégalités élevées. La mondialisa­tion et les flux migratoire­s ont encore accru la demande de prestation­s auprès d’Etats surendetté­s. Les germes du conflit social étaient semés. Décrié par la base, l’Etat est aussi affaibli par les structures supranatio­nales comme l’UE. Pris en étau, contesté par le haut et par le bas, l’Etat déçoit aussi les élites aisées, qui voient en lui un outil confiscato­ire au service des assistés et des râleurs qui n’ont pas le sens de l’effort. A l’autre extrême, il est devenu pour les population­s du bas de l’échelle l’outil traître des intérêts privés de l’élite, qui canalise les fruits de leur travail vers l’oligarchie et les lobbies. La protection étatique a aussi eu pour prix la perte de libertés individuel­les, à la faveur d’une surveillan­ce accrue. Bref, l’Etat idéal, désincarné et incorrupti­ble, ne sera jamais atteint. Et la crise des gilets jaunes vient nous rappeler, encore, que l’Etat n’est pas le peuple.

LE FACTEUR À LA BASE DE CES RUPTURES SOCIALES EST L’AFFAIBLISS­EMENT HISTORIQUE DES ÉTATS, SURTOUT DEPUIS 2008

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