Les ex­tré­mistes se re­trouvent à Aigle

Ils se pré­tendent pa­triotes et en­tendent ex­pul­ser tous les mi­grants illé­gaux, voire sup­pri­mer le droit d’asile. Des me­sures utiles, se­lon ces pro­sé­lytes de la peste brune, pour dé­fendre la vraie Suisse.

Le Matin Dimanche - - ACTEURS - KURT PELDA

«Pou­tine est un al­lié na­tu­rel dans la lutte contre nos élites po­li­tiques» Un in­di­vi­du d’ex­trême droite

«Vous voyez, ça c’est une me­no­ra», ex­plique la jeune femme à che­veux blonds. Elle pointe du doigt un chan­de­lier à sept branches po­sé dans une niche mu­rale à cô­té de la sté­réo. «C’est un sym­bole ju­daïque. Alors que per­sonne ne vienne me dire que nous sommes des na­zis», ajoute-t-elle. Elle sou­rit, sa voix qua­si cou­verte par le rock d’ex­trême droite qui ré­sonne dans tout le bis­trot. Le ta­touage sur l’avant-bras de cette femme ha­billée de noir contre­dit pour­tant son af­fir­ma­tion. On y lit «Meine Ehre ist meine Treue», dé­ri­vé de la de­vise des SS «mon hon­neur s’ap­pelle fi­dé­li­té». Cette troupe d’élite du IIIE Reich af­fi­chait ain­si sa loyau­té à Adolf Hit­ler.

Une qua­ran­taine de vi­si­teurs sont réunis ici, dans la vieille ville d’aigle (VD). L’en­trée du bis­trot n’est pas si­gna­lée, rien n’in­dique qu’une ren­contre de néo­na­zis s’y dé­roule. Ques­tion dis­cré­tion, les ex­tré­mistes de droite sont très prudents. À l’in­té­rieur, les T-shirts et les ta­touages ne per­mettent pas de dou­ter des opi­nions po­li­tiques d’une ma­jo­ri­té de par­ti­ci­pants: la ren­contre an­non­cée sur Fa­ce­book par Ré­sis­tance Hel­vé­tique (RH), grou­pe­ment d’ex­trême droite, est un ren­dez-vous de durs à cuire néo­na­zis et d’autres mou­vances proches. On y trouve un ham­mers­kin (su­pré­ma­ciste blanc), bou­cher di­plô­mé, sur­nom­mé «But­cher». Ce qua­dra­gé­naire mus­clé s’est fait ta­touer une croix gam­mée à l’ar­rière de son crâne ra­sé. Un homme net­te­ment plus jeune tout de noir vê­tu re­trousse ses manches pour mon­trer fiè­re­ment à sa voi­sine blonde le ta­touage en haut de son bras: un com­pas ru­nique (veg­vi­sir), autre sym­bole en vogue chez les ex­tré­mistes de droite. Sur le T-shirt d’un adepte du fu­sil d’as­saut, on voit les contours de la Suisse gar­nis d’un FASS 90 de l’ar­mée. De grosses lettres blanches pro­clament: De­fend Hel­ve­tia. Il s’agit de se dé­fendre contre les «en­va­his­seurs» mu­sul­mans et mo­ri­cauds.

Obéis­sants, skin­heads et mus­clés vont fu­mer de­hors de­vant la porte de bois mas­sif. Comme le bis­trot n’a pas de pa­tente de vente d’al­cool, cha­cun paie ce qu’il veut au bar. On a le choix entre de la bière Tell en boîte de la Co­op et du blanc vau­dois dans des go­be­lets en plas­tique.

En Suisse, Ré­sis­tance Hel­vé­tique est le grou­pe­ment le plus ac­tif tout à droite sur l’échi­quier po­li­tique. Fon­dé en 2014 – no­tam­ment par d’an­ciens af­fi­liés au Par­ti na­tio­na­liste suisse (PNS) – il s’est ré­pan­du du Va­lais au can­ton de Vaud puis jus­qu’à Ge­nève. Le pro­gramme est lim­pide: in­ter­dic­tion des par­tis po­li­tiques, ex­pul­sion des mi­grants en si­tua­tion illé­gale et sup­pres­sion de fac­to du droit d’asile. Ajou­tez-y la na­tio­na­li­sa­tion des en­tre­prises d’im­por­tance stra­té­gique, des en­traves au com­merce et l’in­ter­dic­tion d’im­por­ter de la viande ka­sher ou hal­lal. Fi­dèle à ses ori­gines ul­tra­ca­tho­lique, RH est contre tout avor­te­ment, sans ou­blier l’aide au sui­cide.

Pa­trouilles mus­clées à Ge­nève

Ces «ré­sis­tants» in­quié­tants se sont fait connaître par des pa­trouilles mus­clées or­ga­ni­sées à Ge­nève. Si­gna­lées par des bras­sards rouges à croix blanche, elles sont cen­sées pro­té­ger la po­pu­la­tion. Ayant dé­fi­lé en sou­tien au pré­sident sy­rien, le grou­pus­cule a aus­si par­ti­ci­pé à des ma­ni­fes­ta­tions contre les mu­sul­mans en cla­mant: «L’is­lam hors d’eu­rope». Ses mi­li­tants sont très ac­tifs sur Fa­ce­book où la page RH, à la pré­sen­ta­tion très pro­fes­sion­nelle, affiche presque 10 000 likes. À titre de com­pa­rai­son, la page ro­mande du PNS ar­rive à peine à 3300.

Au bar, un in­di­vi­du ex­plique au re­por­ter, en­tré in­co­gni­to au bis­trot, les avan­tages d’une al­liance entre les «pa­triotes» ex­tré­mistes et la Rus­sie. «Pou­tine est un al­lié na­tu­rel dans la lutte contre nos élites po­li­tiques.» Mé­fiant, un homme plus âgé et plus maigre de­mande au jour­na­liste s’il est bien ca­tho­lique. Puis il tresse les louanges d’une Eu­rope des na­tions, des clans et des tri­bus. Il s’agit de com­battre ensemble les dan­gers de l’im­mi­gra­tion de pa­ra­sites abu­sant des ser­vices so­ciaux.

Vê­te­ments et co­li­fi­chets iden­ti­daires

Dans une an­nexe, on dé­couvre sur une table des vê­te­ments et des co­li­fi­chets. On vend des T-shirts or­nés de slo­gans iden­ti­taires et de têtes de mort ou de ma­chettes croisées. Avec des ins­crip­tions telles que «100% pure haine» ou les chiffres 88 et 14. Ces nombres sont des codes néo­na­zis. 8 si­gni­fie H, soit la hui­tième lettre de l’al­pha­bet; HH cache ain­si «Heil Hit­ler». Le se­cond chiffre fait al­lu­sion à une phrase en an­glais de 14 mots. Il existe plu­sieurs va­riantes de cette de­vise, mais en sub­stance, on y parle tou­jours de sau­ver la race blanche me­na­cée par des «sous­hommes».

Ici, on peut aus­si ac­qué­rir des ma­ga­zines fran­çais ap­par­te­nant au porte-pa­role de Ré­sis­tance Hel­vé­tique, Da­vid Rouiller. Il est âgé de 45 ans et sa des­ti­née est sin­gu­lière: il est par­ti dans le nord de l’irak en 2001 pour lut­ter avec le PKK (Par­ti des tra­vailleurs kurdes) contre les Turcs. Mais à son re­tour en Suisse, il change de camp et fait par­tie des pre­miers membres de RH.

Pas­cal Ju­nod, avo­cat ge­ne­vois chantre de la Nou­velle Droite fait une brève ap­pa­ri­tion. Il est connu pour mi­ni­mi­ser l’ho­lo­causte (une af­faire peu im­por­tante, avait-il dé­cla­ré au quo­ti­dien an­glais «The Guar­dian»). À la fin des an­nées 1990, Ue­li Mau­rer, alors pré­sident de L’UDC, avait de- man­dé son ex­pul­sion vu ses opi­nions trop ra­di­cales. Ain­si, RH a uni an­ciens et nouveaux ex­tré­mistes.

À si­gna­ler, en­fin, la pré­sence de per­son­nages plus dans la norme, comme le fon­da­teur de RH, Sa­muel Klay, et le Va­lai­san Jim­my Del­lea, an­cien du PNS et aus­si un des pre­miers membres de RH. La ving­taine, yeux verts, barbe clair­se­mée et coupe brosse, il ne fait pas tache. Il ex­plique tout fier qu’il est des au­teurs des textes qui ont été pu­bliés sur la page Fa­ce­book de RH. Il a fait ses gammes de pro­pa­gan­diste en France. Il ne dit pas avec qui, mais il est connu que RH est en che­ville avec le groupe fran­çais néo­fas­ciste Bas­tion So­cial. Del­lea s’est pré­sen­té sur les ré­seaux so­ciaux comme «em­ployé de com­merce/mi­li­taire». En ef­fet, en 2016, il a été bom­bar­dé pre­mier lieu­te­nant d’in­fan­te­rie, deux ans après la créa­tion de RH. «Je suis of­fi­cier à l’ar­mée, c’est vrai, ex­plique-t-il, et j’en suis fier. Mais cette ex­pé­rience est dé­sor­mais du pas­sé: j’ai ter­mi­né mon ser­vice mi­li­taire et je ne par­ti­cipe pas à des cours de ré­pé­ti­tion. J’ai aus­si quit­té RH il y a plus d’un mois, je ne crois pas qu’un quel­conque chan­ge­ment soit pos­sible dans notre monde et j’ai dé­ci­dé de chan­ger de vie.»

Les au­to­ri­tés se­raient-elles en­clines à sous-es­ti­mer les dan­gers de l’ex­trême droite chez nous? De­puis quelques an­nées, le Ser­vice de ren­sei­gne­ment de la Con­fé­dé­ra­tion (SRC) note un net re­cul des ac­ti­vi­tés vio­lentes de l’ex­trême droite. Les ex­tré­mistes dan­ge­reux de ce bord-là se­raient entre 200 et 300, tan­dis qu’à l’ex­trême gauche, on en comp­te­rait trois à quatre fois plus, es­timent des ex­perts in­dé­pen­dants. Reste que le PNOS, la ver­sion alé­ma­nique du PNS, a an­non­cé, lors de sa der­nière as­sem­blée gé­né­rale, une aug­men­ta­tion du nombre de ses membres l’an der­nier, de 450 à 740. Beaucoup d’ex­tré­mistes de droite pos­sèdent des armes à feu, tout à fait lé­ga­le­ment. La haine vir­tuelle est là, sur In­ter­net, elle peut s’ex­pri­mer un jour con­crè­te­ment.

Oli­vier Maire/keys­tone

Le Ser­vice de ren­sei­gne­ment de la Con­fé­dé­ra­tion (SRC) es­time le nombre de sym­pa­thi­sants de l’ex­trême droite à 200 ou 300 per­sonnes.

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