L’image et sa laisse

Le Matin Dimanche - - CHRONIQUES - Lio­nel Baier

«Les ca­me­ra­men sont comme des chiens fous. Ils fouinent à gauche et à droite, im­pa­tients, tour­nant l’ob­jec­tif vers ce­lui qui re­mue la queue le plus vite. Ton tra­vail de ci­néaste, c’est de les te­nir en laisse.» Le réa­li­sa­teur qui me don­na ce conseil au dé­but de ma car­rière ac­com­pa­gna ses mots d’un geste ample mi­mant un fouet s’abat­tant sur les côtes saillantes d’un ca­ni­dé apeu­ré. Le chef opé­ra­teur du­dit réa­li­sa­teur se trou­vait à quelques cen­ti­mètres et ne sem­blait plus af­fec­té par cette com­pa­rai­son mé­pri­sante. Plus tard, quand le ci­néaste ne fut plus à por­tée de cor­rec­tion, il me glis­sa à l’oreille: «En vé­ri­té, ce sont les images qui sont des chiennes, pas leurs opé­ra­teurs. Si tu n’y prends pas garde, elles te mordent jus­qu’à l’âme.» Je pense sou­vent à ces mots échan­gés il y a plus de vingt ans, alors qu’au­jourd’hui, nos vies sont en­va­hies par des meutes de chiens af­fa­més, cro­quant mol­lets et coeurs, crot­tant sur les ré­seaux so­ciaux ou dans les pages de cette presse dont on ta­pisse le fond des li­tières pour chat, pen­dant qu’elle est en­core im­pri­mée sur du pa­pier. Des clics et de clacs comme au­tant de coups de crocs pour dire sa peur ou son in­sé­cu­ri­té. Plus per­sonne n’est pro­prié­taire de ces mo­losses aboyant qu’une pho­to vaut bien 1000 mots. C’est pour­tant tout l’in­verse. Une image n’est rien sans le sens que son maître lui donne. Quand le do­cu­men­ta­riste Ray­mond De­par­don ou la plas­ti­cienne So­phie Calle lâchent leurs dogues dans le réel, ils sont re­te­nus par de puis­santes laisses. Cette bride crée une ten­sion dans la main du fil­meur, par­fois même une dou­leur. Cer­tains parlent de mo­rale, d’autres d’éthique. Di­sons sim­ple­ment que de cette corde vi­brant sous les as­sauts du dé­sir naît la com­plexi­té d’un re­gard. Pour un pho­to­graphe ou un ci­néaste, faire une image, c’est po­ser une ques­tion, et croire que les spec­ta­teurs trou­ve­ront la ré­ponse va­lable pour eux. C’est l’in­verse de la dé­la­tion, pro­cé­dé qui s’em­ploie à li­vrer au plus of­frant une vé­ri­té conforme à l’air du temps. Quand Ray­mond De­par­don filme les ma­lades men­taux de San Cle­mente ou les juges de «10e chambre, ins­tants d’au­dience», il ne lâche pas les chiens contre les hô­pi­taux psy­chia­triques ou la jus­tice fran­çaise. Lorsque So­phie Calle suit un homme qu’elle aime, ou vi­site clan­des­ti­ne­ment des chambres d’hô­tel, ce n’est pour en li­vrer les oc­cu­pants à la po­lice. Même si les ac­teurs de ces films do­cu­men­taires, de ces ins­tal­la­tions ne sont pas tou­jours aver­tis ou conscients du fait qu’un ar­tiste est ve­nu leur re­ni­fler l’ar­rière-train, ils n’ont pas été tra­his dans ce qu’ils sont. Les oeuvres aux­quelles ils ont par­ti­ci­pé ne les ont pas déshu­ma­ni­sés, ré­duits à l’état de preuve li­vrable à la vin­dicte po­pu­laire. Alors que pen­ser de l’image-chien d’un jeune homme noir ap­puyé contre le mur d’une rue lau­san­noise que nous avons vu et re­vu dans la presse? Elle aboie, écume. Son maître, lui, semble en com­prendre les gro­gne­ments. Pire, son uti­li­té pu­blique. Seul lui peut nous en tra­duire le sens. Dans le fond, il mime la laisse qu’il n’a plus, comme le ci­néaste d’il y a vingt ans qui fouet­tait l’air. Cet homme noir est un dea­ler, de ceux qui échangent de la drogue contre des fa­veurs sexuelles, qui at­tendent les en­fants à la sor­tie des écoles, qui ont sans doute le si­da. Cette image vaut mille posts sur Fa­ce­book. L’image-chien dit tout ce­la. Et ceux qui ne s’in­cli­ne­ront pas de­vant cette pièce à convic­tion, ceux qui ne parlent pas le chien po­li­cier sont des mal pen­sants. Voir des aveugles sans conduite ca­nine. Cette pho­to mal lé­chée faite au zoom nu­mé­rique, n’est pas là pour pro­duire un dia­logue, elle ne fait qu’a-meu­ter. Ceux qui re­fusent cette mé­thode in­digne et s’en in­quiètent pu­bli­que­ment n’ont qu’à faire gaffe à leur jar­ret. Oui, par­fois les images peuvent te mordre jus­qu’à l’âme. Comme le font les bêtes ma­lades ou bles­sées.

Cette chro­nique est as­su­rée en al­ter­nance par Lio­nel Baier, Claude-in­ga Bar­bey, Ch­ris­tophe Gal­laz, Alain Re­be­tez et Fran­çois Schal­ler

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