Lé­gi­ti­mi­té, le cre do de Vla­do

Mar­di, le sé­lec­tion­neur de l’équipe de Suisse va peut-être ren­trer dans l’his­toire en se qua­li­fiant pour un quart de fi­nale. Et cer­tains doutent en­core…

Le Matin Dimanche - - COUPE DU MONDE - TOGLIATTI DA­NIEL VISENTINI da­niel.visentini@le­ma­tin­di­manche.ch

À tou­jours de­voir faire la dé­mons­tra­tion de ses com­pé­tences, on en conçoit sans doute un sen­ti­ment cu­rieux qui mêle l’hu­mi­li­té à la las­si­tude. Il faut consi­dé­rer Vla­di­mir Petkovic pour ce qu’il est: un en­traî­neur pro­fes­sion­nel, le sé­lec­tion­neur en chef de l’équipe de Suisse de­puis quatre ans, ce­lui qui n’a per­du qu’un seul match sur les 25 der­niers dis­pu­tés, cet homme qui se tien­dra de­vant les siens mar­di soir à Saint-pé­ters­bourg pour en­trer dans l’his­toire en éli­mi­nant la Suède en hui­tième de fi­nale du Mon­dial. Mais il faut aus­si me­su­rer le che­min par­cou­ru pour en ar­ri­ver là, pour qu’une forme de re­con­nais­sance s’ins­talle en­fin, sans que ja­mais en­core, pour­tant, elle ne se donne comme on porte une ac­co­lade à un ami, sans ar­rière-pen­sée.

C’est peut-être pour ce­la qu’il a été le pre­mier à mar­te­ler un man­tra que, de­puis, tous les joueurs ont re­pris: «Écrire l’his­toire». Il le sait mieux que per­sonne: écrire l’his­toire, c’est en­trer en elle et c’est ins­crire une fois pour toutes une tra­jec­toire. Une cré­di­bi­li­té. Dans les rues de Sa­ra­je­vo, le jeune Vla­do cour­rait dé­jà der­rière ce re­gard qui ap­prouve, qui bé­nit, qui ab­sout. Au­jourd’hui en­core. Seule­ment voi­là: quand on est un en­traî­neur de foot­ball sans bé­né­fi­cier, pour as­seoir sa cré­di­bi­li­té, d’une car­rière au moins hon­nête der­rière soi, alors tout est for­cé­ment plus compliqué. Vla­di­mir Petkovic n’au­ra ja­mais été qu’un bon joueur, sans plus, pas même ti­tu­laire en pre­mière di­vi­sion, en ex-you­go­sla­vie ou en Suisse. Al­lez vous po­ser dans un ves­tiaire en ex­pli­quant à un in­ter­na­tio­nal comment tou­cher le bal­lon sans avoir vous-même ja­mais at­teint son ni­veau d’ex­cel­lence. Le rap­port de force est là, Petkovic en connais­sait la règle dès le dé­but. Jus­te­ment le dé­but…

C’est par exemple re­prendre l’équipe de Suisse en 2014, après un cer­tain Ott­mar Hitz­feld dont le cha­risme, à tort ou à rai­son, éclip­sait tout ques­tion­ne­ment sur la com­pé­tence; c’est être nom­mé avec le sen­ti­ment fur­tif de ne re­pré­sen­ter que le troi­sième choix, Lu­cien Favre ayant fait sa­voir qu’il n’était pas in­té­res­sé et Mar­cel Kol­ler ayant fi­na­le­ment re­fu­sé; c’est sa­voir tout ce­la et se lan­cer tout de même. Parce que, si le scep­ti­cisme est conta­gieux, il ne gagne ja­mais ce­lui dont il est l’ob­jet.

«J’ai tou­jours dû faire mes preuves»

«Je ne me suis ja­mais fait de sou­ci au­tour de ma po­si­tion de sé­lec­tion­neur, de ma ca­pa­ci­té à l’être, ex­plique d’ailleurs Petkovic. J’ai lu beaucoup de choses, des com­men­taires né­ga­tifs au dé­but, c’est vrai. Mais dans ma car­rière, j’ai pris l’ha­bi­tude de com­po­ser avec les scep­tiques. Par­tout où je suis pas­sé, j’ai tou­jours dû faire mes preuves.» Jus­qu’à l’écoeu­re­ment, de­voir faire éta­lage de ses ca­pa­ci­tés. Sa­voir le che­min mais de­voir gui­der presque de force ceux qui veulent fer­mer les yeux. Une in­jus­tice? «Non, parce qu’à la fin, c’est in­té­res­sant de voir ce qui reste, as­sure-t-il. Quand je re- tourne à Berne ou à Rome (ndlr: il a en­traî­né YB et la La­zio), et j’es­père que ce­la se­ra aus­si le cas quand je ne se­rai plus le sé­lec­tion­neur de l’équipe de Suisse, je vois les gens qui viennent vers moi avec des sen­ti­ments po­si­tifs. C’est juste mal­heu­reux que cette re­con­nais­sance ar­rive sou­vent après mon dé­part. Mais je dois avouer qu’en Suisse, ac­tuel­le­ment, je sens bien que les choses ont dé­jà évo­lué dans le bon sens, me concer­nant.»

Ge­nèse d’une cré­di­bi­li­té: deux pre­mières an­nées pour po­ser ses idées, pour sa­voir comment et avec qui les ap­pli­quer; deux ans de plus, de­puis l’eu­ro 2016, pour ache­ver de convaincre. D’abord ses joueurs, le plus simple, le pro­jet était sé­dui­sant. En­suite l’en­tou­rage, le pu­blic, les scep­tiques. Petkovic est par­fois trou­blant quand il évoque le be­soin d’union au­tour de l’équipe na­tio­nale. Ce be­soin d’amour, même s’il ne l’énonce pas ou­ver­te­ment. Une en­vie de re­con­nais­sance en­core et tou­jours qui, au moins au­tant que son pro­fes­sion­na­lisme, le ca­rac­té­rise.

«En tant qu’en­traî­neur on ne peut vivre qu’au tra­vers des ré­sul­tats, ils sont im­por­tants, pré­cise-t-il. Mais quand un en­traî­neur ou un sé­lec­tion­neur peut mettre en avant ses idées, son style et don­ner les clés à une équipe, quand ce­la se re­marque et est ap­pré­cié, oui, c’est agréable à vivre. Ce­la si­gni­fie qu’on a une phi­lo­so­phie de tra­vail, que l’on ap­plique et que ce­la fonc­tionne.»

Hé­ros ou zé­ro

Il en est là au­jourd’hui, à la veille d’en­trer pour tou­jours dans l’his­toire du foot­ball suisse. Mais en­core à de­voir faire la dé­mons­tra­tion qu’il peut jus­te­ment être cet homme-là. Fra­gi­li­té du sta­tut. Si la Suisse se qua­li­fie pour les quarts de fi­nale de ce Mon­dial, il se­ra éle­vé au rang des géants. Si la Suisse échoue une nou­velle fois en hui­tième de fi­nale, il se­ra ce tech­ni­cien qui n’avait fi­na­le­ment pas ce qu’il fal­lait, même s’il a fait du bon bou­lot. Si son 4-2-3-1 dé­bou­lonne les Sué­dois, il se­ra maître tac­ti­cien, éter­nel­le­ment, et on ne parle même pas de la suite, si le rêve russe de­vait en­core gros­sir après. Si son sys­tème est joyeu­se­ment pié­ti­né par la horde scan­di­nave, il se­ra voué aux gé­mo­nies pour n’avoir pas su an­ti­ci­per, pour avoir lais­sé Licht­stei­ner et Schär se faire aver­tir contre le Cos­ta Ri­ca, pour avoir iso­lé Sha­qi­ri sur la droite plu­tôt que de lui avoir don­né carte blanche en le pla­çant der­rière l’at­ta­quant. Ou le contraire de tout ce­la. Peu im­porte, le per­dant a tou­jours tort et le vain­queur écrit l’his­toire, c’est plus vrai que ja­mais.

Mais au mi­lieu, il y a au­ra tou­jours un homme, vrai, Vla­di­mir Petkovic. Il a fait ses preuves, il faut le dire et s’y te­nir. Si mar­di soir, une dé­ci­sion dou­teuse d’un ar­bitre exi­lé de­vant son écran à Mos­cou de­vait au nom de la VAR faire le drame de la Suisse, ce­la n’y chan­ge­rait rien: il y a un pro­fes­sion­nel qui a su, de­puis deux ans et après un pa­tient tra­vail, ou­vrir des pers­pec­tives, im­po­ser des idées neuves, don­ner à la Suisse du vo­lume, de l’en­ver­gure. Une gueule!

Bien sûr, il le de­vine bien, le ré­sul­tat tant at­ten­du va­li­de­rait tout ce­la mieux qu’au­cune dé­mons­tra­tion. Le ré­sul­tat: la ligne qui dit et qui prouve, mieux qu’un dis­cours. Il le ré­pète une der­nière fois. «J’ai de grandes am­bi­tions. J’en ai tou­jours eu et j’en au­rai tou­jours. Ce se­rait beau que plus tard on se sou­vienne de cette équipe et de son en­traî­neur pour les ré­sul­tats ob­te­nus.» Qu’à ce­la ne tienne, alors, «Mis­ter» Petkovic.

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