Les cham­pi­gnons nous me­nacent Des mu­tants ré­sistent aux fon­gi­cides

Comme les bac­té­ries contre les­quelles les an­ti­bio­tiques sont de moins en moins ef­fi­caces, de plus en plus de cham­pi­gnons mutent en souches ré­sis­tantes aux an­ti­fon­giques.

Le Matin Dimanche - - LA UNE - GE­NE­VIÈVE COMBY Juer­gen Ber­ger

La ca­tas­trophe nous pend au nez, on le sait. La sur­con­som­ma­tion d’an­ti­bio­tiques a ren­du cer­taines bac­té­ries ré­sis­tantes aux trai­te­ments avec, à la clé, des in­fec­tions que l’on n’ar­rive par­fois plus à soi­gner. Ce que l’on sait moins, c’est que la même me­nace existe du cô­té des cham­pi­gnons pa­tho­gènes. Eux aus­si se ré­vèlent de plus en plus ré­sis­tants aux fon­gi­cides.

Si la ques­tion de la ré­sis­tance aux an­ti­fon­giques est moins connue que celle qui concerne les an­ti­bio­tiques, elle est tout aus­si in­quié­tante, rap­pe­lait ré­cem­ment un groupe de cher­cheurs dans un ar­ticle en forme de mise en garde pu­blié dans la re­vue «Science». L’en­jeu est de taille, d’au­tant que cer­tains an­ti­fon­giques uti­li­sés dans l’agri­cul­ture sont les mêmes que ceux qui servent à trai­ter des in­fec­tions en mé­de­cine hu­maine.

C’est l’épan­dage mas­sif et ré­pé­té de fon­gi­cides dans l’en­vi­ron­ne­ment, des­ti­né à pro­té­ger les cul­tures (lire l’en­ca­dré), qui est à l’ori­gine du pro­blème. Comme les bac­té­ries, les cham­pi­gnons sont ca­pables d’éton­nantes adap­ta­tions pour sur­vivre. Face à des fon­gi­cides cen­sés les éra­di­quer, leur gé­nome mute et les rend ré­sis­tants.

Sys­tème im­mu­ni­taire

«À la dif­fé­rence des bac­té­ries qui peuvent trans­mettre ef­fi­ca­ce­ment ces mu­ta­tions d’une bac­té­rie à l’autre, même en l’ab­sence d’an­ti­bio­tique, les cham­pi­gnons ne de­viennent ré­sis­tants à un an­ti­fon­gique qu’en pré­sence de cet an­ti­fon­gique, ce qui rend leur pro­pa­ga­tion un peu moins ra­pide», ex­plique le pro­fes­seur Do­mi­nique San­glard, mi­cro­bio­lo­giste à l’uni­ver­si­té de Lau­sanne et au CHUV, et si­gna­taire de l’ar­ticle pa­ru dans la re­vue amé­ri­caine. Reste que la si­tua­tion est pré­oc­cu­pante et le chal­lenge bien réel en termes de san­té pu­blique. Lorsque les trai­te­ments perdent en ef­fi­ca­ci­té, des in­fec­tions à le­vures re­la­ti­ve­ment ba­nales, comme la can­di­dose (gé­ni­tale, cu­ta­née, buc­cale, etc.), peuvent de­ve­nir ex­trê­me­ment dan­ge­reuses pour des per­sonnes dont le sys­tème im­mu­ni­taire est af­fai­bli. Le nombre de dé­cès dus à des ma­la­dies fon­giques dé­pas­se­rait dé­sor­mais ceux dus au pa­lu­disme et au can­cer du sein, rap­pellent les si­gna­taires de l’ar­ticle de «Science».

Par­mi les cham­pi­gnons qui sus­citent la crainte, le Can­di­da au­ris est à l’ori­gine de plu­sieurs foyers in­fec­tieux et de plu­sieurs dé­cès ces der­nières an­nées. Cette souche mul­ti­ré­sis­tante, iden­ti­fiée en 2009 au Ja­pon, s’est ré­pan­due sur les cinq conti­nents. Elle peut no­tam­ment en­traî­ner une in­fec­tion du sang, des voies uri­naires ou res­pi­ra­toires. Un cas a été do­cu­men­té en Suisse l’an der­nier. Il concer­nait une femme de re­tour d’es­pagne, hos­pi­ta­li­sée à Ge­nève, qui n’a pas sur­vé­cu.

Autre me­nace, plus cou­rante, l’as­per­gil­lus fu­mi­ga­tus. Très ré­pan­du dans notre en­vi­ron­ne­ment, ce cham­pi­gnon est no­tam­ment ac­tif dans la dé­gra­da­tion des ma­tières or­ga­niques. Ses spores se ba­ladent dans l’air. «Nous y sommes ex­po­sés quo­ti­dien­ne­ment», re­lève Do­mi­nique San­glard. Mais lui aus­si peut être à l’ori­gine d’in­fec­tions po­ten­tiel­le­ment mor­telles chez des per­sonnes im­mu­no­dé­pri­mées. «Le cham­pi­gnon peut, par exemple, s’im­mis­cer dans les pou­mons ou dans un autre or­gane, et en dé­truire les struc­tures, pré­vient le mi­cro­bio­lo­giste. Or nous consta­tons qu’il est ca­pable d’ac­qué­rir des ré­sis­tances aux azoles, une classe d’an­ti­fon­giques très uti­li­sés dans l’agri­cul­ture et dans la mé­de­cine hu­maine. Nous ve­nons de pu­blier une étude, me­née en ré­col­tant des échan­tillons de sols dans l’arc lé­ma­nique, qui montre que 10% des souches de ce cham­pi­gnon sont ré­sis­tantes aux azoles et que l’on re­trouve pré­ci­sé­ment ces souches-là chez des per­sonnes in­fec­tées.» Ces re­cherches doivent être élar­gies à l’ensemble de la Suisse.

Le sou­ci, c’est qu’il existe re­la­ti­ve­ment peu de trai­te­ments an­ti­fon­giques à usage mé­di­cal: quatre classes dif­fé­rentes, contre six dans l’agri­cul­ture. Les moyens de dé­fense sont li­mi­tés, parce que l’on s’en tient à des mo­lé­cules qui ne pré­sentent pas de risques en termes de toxi­ci­té pour notre or­ga­nisme. «Les cham­pi­gnons pos­sèdent des cel­lules eu­ca­ryotes – do­tées d’un noyau – qui res­semblent à nos cel­lules hu­maines. Or les fon­gi­cides agissent à tra­vers des cibles cel­lu­laires qu’ils vont at­ta­quer. Il faut donc trou­ver des cibles cel­lu­laires propres aux cham­pi­gnons, sans quoi l’an­ti­fon­gique risque de s’en prendre éga­le­ment aux cel­lules du pa­tient», ex­plique Do­mi­nique San­glard.

Le nombre de nou­velles sub­stances fon­gi­cides iden­ti­fiées a, par ailleurs, beaucoup di­mi­nué ces der­nières dé­cen­nies. «On en trouve de moins en moins, parce qu’on a dé­jà bien ex­ploi­té les mo­lé­cules dis­po­nibles, mais aus­si parce qu’il fau­drait y consa­crer des res­sources très im­por­tantes et que l’in­dus­trie phar­ma­ceu­tique semble s’être tour­née vers des mar­chés plus pro­fi­tables», confie le scien­ti­fique. Alors que faire? Si re­non­cer bru­ta­le­ment aux an­ti­fon­giques re­vient à sa­cri­fier une grande par­tie de la pro­duc­tion agri­cole, il y a ur­gence à les uti­li­ser de ma­nière plus mo­dé­rée et plus ci­blée, in­siste Do­mi­nique San­glard. Et à boos­ter la re­cherche pour iden­ti­fier de nou­velles sub­stances fon­gi­cides, ou du moins trou­ver d’autres moyens de neu­tra­li­ser les cham­pi­gnons, en af­fai­blis­sant leur vi­ru­lence, par exemple, ou en agis­sant sur les mé­ca­nismes à l’oeuvre dans le dé­ve­lop­pe­ment des ré­sis­tances.

«Sur l’arc lé­ma­nique, 10% des souches d’«as­per­gil­lus fu­mi­ga­tus» sont ré­sis­tantes aux azoles, une classe d’an­ti­fon­giques très uti­li­sés»

Do­mi­nique San­glard, mi­cro­bio­lo­giste

Si­mon Fra­ser/science Pho­to Li­bra­ry/get­ty Images

Très ré­pan­du dans nos ré­gions, le cham­pi­gnon «As­per­gil­lus fu­mi­ga­tus» a dé­ve­lop­pé des ré­sis­tances aux an­ti­fon­giques.

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