Au Cos­ta Ri­ca, la na­ture est reine

Le Matin Dimanche - - VOYAGES -

Né du choc de deux plaques tec­to­niques, ce trait d’union des deux Amé­riques dresse sa crête chao­tique entre mer des Ca­raïbes et océan Pa­ci­fique. De vol­cans en­ve­lop­pés de brume en plages fran­gées de co­co­tiers, de ri­vières lim­pides en man­groves, cap sur un pays où l’on voit la vie en vert. Plus pe­tit que la Bre­tagne et la Nor­man­die réunies, le pays concentre à lui seul 6% des es­pèces ani­males et vé­gé­tales du monde

TEXTES: MA­RIE-AMAL BIZALION PHOTOS: STANILAS FAUTRÉ

Le sur­vol du Cos­ta Ri­ca est en soi un voyage, une le­çon de géo­lo­gie: fines plages our­lant une côte ouest rec­ti­ligne et, à l’est, un lit­to­ral dé­chi­que­té, arêtes dor­sales frois­sées de 116 vol­cans, fleuves qui dé­grin­golent en étoile des hauts som­mets, plon­geant dans une ombre éme­raude les val­lées culti­vées. L’on pressent dé­jà que le pays, mal­gré sa taille mo­deste, ne se lais­se­ra pas si ai­sé­ment sillon­ner.

À San­ta Bár­ba­ra de He­re­dia, à vingt mi­nutes de l’aé­ro­port, se cache l’étape qui donne le ton: la Fin­ca Ro­sa Blan­ca, plan­ta­tion de ca­fé bio­lo­gique et pre­mier lodge la­bel­li­sé éco-hô­tel, te­nue par Glenn Jam­pol, pré­sident de l’as­so­cia­tion na­tio­nale d’éco­tou­risme du Cos­ta Ri­ca. Sur un ter­rain ra­va­gé par les mo­to­cross, sa mère a édi­fié dans les an­nées 1980 une mai­son de maître et des cases tout en courbes, ai­dée par une foule d’ar­tistes – lo­caux, amis, fils… Le parc s’est mué en jungle de fi­cus géants, ba­na­niers et man­guiers as­saillis par des Pe­trea vo­lu­bi­lis, lianes aux grappes de fleurs bleu élec­trique. Nous ob­ser­vons là notre tout pre­mier pa­res­seux, en­rou­lé sur une branche. L’at­ta­chant mam­mi­fère semble mé­lan­co­lique avec des taches noires en vir­gule tom­bant au­tour des yeux, une autre es­quis­sant un sou­rire ti­mide au­tour du mu­seau, son pe­lage ver­dâtre en brins de fi­celle et l’in­fi­nie lan­gueur de ses gestes. C’est l’es­pèce à trois griffes, ap­prend-on. Le cré­pus­cule est sa­lué, pen­dant quelques mi­nutes, par le ta­page té­ta­ni­sant des singes hur­leurs. Suit un si­lence de plomb jus­qu’à l’aube. Nul be­soin de mettre son ré­veil, il est as­su­ré par quelques-unes des 850 es­pèces d’oi­seaux, 250 de mam­mi­fères et presque au­tant de rep­tiles qui peuplent le pays.

Plus pe­tit que la Bre­tagne et la Nor­man­die réunies, le Cos­ta Ri­ca concentre à lui seul 6% des es­pèces ani­males et vé­gé­tales du monde. C’est énorme. Certes, l’éta­ge­ment des re­liefs, les deux océans qui le baignent, les terres fer­tiles et la clé­mence du cli­mat jouent un grand rôle. Mais l’homme aus­si: aler­tés dans les an­nées 1950 par la dé­fo­res­ta­tion mas­sive, le Sué­dois Nils Olof Wess­berg et son épouse Ka­ren ar­rivent à réunir des fonds en 1963 pour ac­qué­rir 13 km2 de fo­rêt pri­maire sur la pé­nin­sule de Ni­coya. La pre­mière ré­serve du pays est née. Wess­berg se­ra as­sas­si­né douze ans plus tard, un meurtre com­man­di­té par les pro­prié­taires ter­riens de la pé­nin­sule d’osa qu’il pro­je­tait de mettre aus­si sous cloche. L’agro­nome cos­ta­ri­cain Ma­rio Bo­za a dû éga­le­ment se battre pour en­rayer le dé­boi­se­ment et créer le pre­mier parc na­tio­nal en 1971. «Au­jourd’hui, la fo­rêt couvre 52% du ter­ri­toire, contre 24% il y a trente ans, et les parcs et ré­serves en pro­tègent près de 30%», énonce Glenn Jam­pol avec fier­té. En outre, l’état a mis en place une sé­rie de me­sures en­vi­ron­ne­men­tales: les agri­cul­teurs sont payés pour re­boi­ser, les pol­lueurs

taxés, la chasse est in­ter­dite par­tout, le pé­trole reste sous terre, la pro­duc­tion d’élec­tri­ci­té verte frôle les 100%. Bref, mal­gré quelques gros couacs in­évi­tables, les pra­tiques éco­lo­giques sont lar­ge­ment en­trées dans les moeurs et le pays est de­ve­nu, pour ses voi­sins, un mo­dèle à suivre. Afin de dé­cou­vrir un maxi­mum de pay­sages en un mi­ni­mum de tra­jet, nous avions es­quis­sé une boucle par­faite entre la cor­dillère cen­trale et la côte Pa­ci­fique Sud. Mais, vu la mé­téo ra­dieuse, comment re­fu­ser une in­cur­sion au nord, dans l’es­poir de sai­sir le río Ce­leste sous son meilleur jour?

En route pour la cas­cade

En par­tant de He­re­dia, pré­voir une petite jour­née de route, car de nom­breux sites mé­ritent une halte; à Sar­chí, ad­mi­rer la co­quette fa­çade de l’église et ses fa­meuses car­re­tas, chars à boeufs en bois peint de cou­leurs vives dont un exem­plaire géant trône sous la halle cen­trale. À Zar­ce­ro, flâ­ner dans un parc de to­piaires en cy­près odo­rant, taillés en élé­phant, pieuvre ou avion: l’ar­tiste Fran­cis­co Al­va­ra­do y a consa­cré sa vie. Lon­ger en­suite le lac Are­nal. En abor­dant la rive nord, une piste à gauche plonge sur un em­bar­ca­dère et offre une vi­sion sai­sis­sante du vol­can Are­nal, cône par­fait et so­li­taire, culmi­nant à

1670 mètres. Pour re­joindre Bi­ja­gua, notre étape, le GPS em­prunte un rac­cour­ci ma­gique par Tier­ras Mo­re­nas. La route 927 se fait piste dé­serte, ser­pente entre des val­lons ver­doyants ponc­tués de mai­sons pim­pantes comme des cha­lets suisses et de pâ­tures à vaches bien grasses. En­fin, Bi­ja­gua. Ch­ris­tine, pro­prié­taire du Te­no­rio Lodge, cultive toutes sortes d’agrumes, cé­drats en forme de main, ci­trons su­crés, pam­ple­mousses géants… Et se fait une joie de pré­sen­ter or­chi­dées – dont l’élé­gante gua­ria mo­ra­da, fleur na­tio­nale de­puis 1939 –, pa­payers à singes au par­fum ex­quis, he­li­co­nias aux fleurs en pince de crabe, en bec de tou­can… Le tou­can fi­gure par­mi les 130 es­pèces d’oi­seaux que la Fran­çaise a ré­per­to­riées sur ses terres. Nous y ver­rons la grande ai­grette, le tan­ga­ra noir à crou­pion rouge vif, nos pre­miers co­li­bris mais en­core un porc-épic ar- bo­ri­cole, très drôle avec son gros nez rose, ses mous­taches raides et une longue queue nue qu’il en­roule au­tour des branches. Tôt le len­de­main, sur la piste ca­ho­teuse qui mène au fa­meux río Ce­leste, les ci­gales zam­ma­ras à robe de den­telle noire et tur­quoise chantent dé­jà à tue-tête. Notre seule ren­contre hu­maine est un vieux cam­pe­si­no à che­val, qui se rend aux champs sui­vi de ses chiens. Cette solitude bien­ve­nue ne du­re­ra pas; au fil des heures, le pu­blic af­flue. Le sen­tier pié­ton est par­fois glis­sant, mais la cas­cade est une im­mense ré­com­pense. An­non­cée par un bruit de ton­nerre, elle sur­git sou­dain entre les feuilles. Sur fond de roc orange vif et de mousses vert fluo, le blanc pur de la trombe d’eau se fra­casse dans une vasque au bleu tur­quoise ir­réel. La lé­gende lo­cale veut que Dieu, après avoir peint le ciel, y ait rin­cé ses pin­ceaux. Moins ro­man­tique, l’ex­pli­ca­tion scien­ti­fique: deux cours d’eau se croisent en amont, l’un char­gé en soufre dont l’odeur ar­rive par bouf­fées au fil de la mon­tée, l’autre en car­bo­nate de cal­cium; leur union pro­voque une ré­ac­tion chi­mique qui donne à la ri­vière cette cou­leur in­croyable – au­tant de phé­no­mènes op­tiques qui dis­pa­raissent en cas de pluie, vous voi­là pré­ve­nus. Le long du sen­tier dansent des mor­phos, pa­pillons bleu iri­sé grands comme la main. Hor­mis quelques lé­zards qui marchent sur l’eau – d’où leur sur­nom de Jé­sus-ch­rist – et un gros scor­pion, on n’aper­çoit peu d’ani­maux.

Iguanes, ca­pu­cins, cerfs, crabes…

Pour en voir plus que de rai­son, di­rec­tion le parc Ma­nuel An­to­nio, le plus vi­si­té du pays. D’au­cuns le traitent d’usine à tou­ristes. Il n’em­pêche, dès les pre­miers pas, notre guide braque son télescope sur un pa­res­seux à deux griffes, des iguanes verts géants et leurs bé­bés, un boa nain, des chauves-sou­ris pla­quées en ligne contre l’écorce d’un arbre, un pa­pillon en train de pondre, au­tant de bes­tioles que nous n’au­rions pu sur­prendre sans aide tant elles se fondent dans le dé­cor. L’idée est donc de s’ini­tier avec le guide à l’ha­bi­tat, la cou­leur, le son, le fruit gri­gno­té qui in­dique une pré­sence, puis d’em­prun­ter en so­lo des che­mins de tra­verse, le tour de la pres­qu’île par exemple, yeux et oreilles aux aguets. Nul be­soin d’être ex­pert pour y ad­mi­rer les cerfs de Vir­gi­nie peu fa­rouches, les crabes noirs aux pattes rouges et vio­lettes ou, en revenant sur la plage, dé­fendre son sac contre une bande de ca­pu­cins, pe­tits singes à tête rose de vieillard, ton­sure noire et rou­fla­quettes blanches, fort mal éle­vés car nour­ris par les vi­si­teurs mal­gré les consignes. La plage Ma­nuel An­to­nio, l’une des plus belles du Pa­ci­fique, co­co­tiers, sable blanc et mer calme, est as­sez fré­quen­tée.

De l’autre cô­té du tom­bo­lo, la plage Es­pa­dilla Sur, grand crois­sant de sable aus­si beau mais dé­sert car plus ex­po­sé aux vagues. Après avoir plon­gé dans ses rou­leaux tièdes, il est temps de tra­cer au sud vers la pé­nin­sule d’osa et son parc na­tio­nal, le Cor­co­va­do, éri­gé en mo­dèle ab­so­lu de bio­di­ver­si­té. Mal­heu­reu­se­ment, le long de la côte, les plan­ta­tions de pal­miers à huile ti­rées au cor­deau s’étirent sur des ki­lo­mètres, ne lais­sant au­cune chance au moindre brin d’herbe de pous­ser; c’est l’une des grandes contra­dic­tions de l’état, ti­raillé entre po­li­tique éco­lo­gique et dé­fense d’in­té­rêts éco­no­miques. La pro­messe d’un monde meilleur ai­dant, en deux heures nous ar­ri­vons à des­ti­na­tion. En­fin, presque. La na­vi­ga­tion com­mence, pai­sible, dans les méandres de la plus grande man­grove d’amé­rique cen­trale, en­tre­lacs de ra­cines de pa­lé­tu­viers mises à nu à ma­rée basse. Le ron­ron du mo­teur berce et couvre par­fois la voix de Ja­cob, notre guide at­ti­tré pour les trois jours à ve­nir. On en re­tient quelques bribes – l’arbre de mai fleu­rit jaune avant la sai­son des pluies, l’ibis, le hé­ron, le tro­gon rouge et vert, cou­sin du my­thique quet­zal, le fou à pieds bleus, mais aus­si crabes, tor­tues et caï­mans pro­fitent du plus riche éco­sys­tème de la pla­nète – tout en mé­di­tant sur les condi­tions de vie des rares pê­cheurs et éle­veurs de bé­tail dont les clai­rières trouent la jungle. Sou­dain, la bouche pin­cée du fleuve ren­contre la mer avec une vio­lence in­quié­tante. Le ba­teau hé­site, tire des bords en évi­tant les écueils avant de trou­ver en­fin une passe, puis file au large de Ba­hia Drake.

De playa Llo­ra­na à playa Si­re­na, en bor­dure du parc Cor­co­va­do, une suc­ces­sion d’anses bor­dées de pal­miers ourlent la pé­nin­sule d’osa.

Ci-des­sus, au centre: en érup­tion de 1968 à 2010, l’are­nal, plus jeune vol­can du pays, culmine à 1670 mètres au-des­sus des plaines de la cor­dillère de Ti­larán. À g.: au­tour du vol­can Are­nal, une quin­zaine de ponts sus­pen­dus à dif­fé­rentes hau­teurs dé­voilent une autre fa­cette de la fo­rêt tro­pi­cale et de sa faune. Le parc Cor­co­va­do est un havre pour les ani­maux sau­vages. Tels cette vi­père de Schle­gel, ser­pent ar­bo­ri­cole pa­ci­fique tant qu’on ne le dé­range pas, ou ce pu­ma, fé­lin clas­sé sur la liste des es­pèces vul­né­rables.

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