À Le chêne

«Le Ma­tin Di­manche» vous pro­pose une mi­ni­sé­rie es­ti­vale in­ti­tu­lée «Mon arbre de coeur». C’est ce somp­tueux feuillu qui ouvre le bal.

Le Matin Dimanche - - NATURE - GI­SÈLE VOEGELI

peine plus gros qu’une noi­sette, un gland em­bar­qué dans le bec d’un bel oi­seau sur­vole le pay­sage, ne sa­chant en­core quelle se­ra sa terre d’ac­cueil. Ses nom­breux congé­nères n’ont pas eu beau­coup de chance. Ils ont été ré­duits en pu­rée sur la route, noyés dans la ga­doue, ou ils ont abri­té un pe­tit cha­ran­çon en leur sein et ont été gri­gno­tés avant d’avoir le temps de s’en aper­ce­voir. Ne par­lons même pas des cen­taines de vic­times tom­bées sous les crocs acé­rés des cam­pa­gnols et écu­reuils. Peu im­porte, le gland qui nous oc­cupe ici fait son bap­tême de l’air por­té par un geai étour­di qui le laisse choir au lieu de l’en­glou­tir. C’est au beau mi­lieu d’une haie vive qu’il fi­nit son voyage. La terre y est meuble, l’en­droit as­sez dis­cret pour échap­per au re­gard des pe­tits ron­geurs

Une seule ur­gence vi­tale: la course de vi­tesse vers la lu­mière pour ga­gner une place au so­leil. Cinq ans plus tard, notre res­ca­pé ri­va­lise en taille tant sur sa gauche avec l’au­bé­pine que sur sa droite avec une char­mil­le et, alors qu’il se ques­tionne sur l’étrange si­mi­la­ri­té de hau­teur de ses voi­sins, il goûte pour la pre­mière fois de sa vie à la lame du taille-haie. C’était donc ça, réa­lise-t-il: ici, on est libre de gros­sir, mais pas de gran­dir. Pour sûr, je n’at­tein­drai ja­mais les qua­rante mètres de mon res­pec­table gé­ni­teur. Dom­mage, néan­moins je vis ap­pré­cié de mes hôtes et en­tou­ré de mes congé­nères.

De­ve­nir chêne

Si, dans les ré­gions plus douces, chênes verts et chênes-lièges peuplent les gar­rigues, notre chêne à nous, ce­lui qui pousse spon­ta­né­ment pour peu qu’on lui en laisse le loi­sir, ce­lui-là, une fois adulte, n’a pas d’égal. Longs troncs et cimes res­ser­rées, les chênes pé­don­cu­lés (Quer­cus ro­bur) struc­turent nos fo­rêts. En li­sière, ils se dis­tinguent par leurs bras noueux sur­plom­bés d’un bran­chage plus éta­lé. Mais iso­lés, là où ils n’ont pas à jouer des coudes, ils des­sinent nos pay­sages cham­pêtres, dres­sant leurs fûts mas­sifs et leurs houp­piers épa­nouis au mi­lieu de nulle part.

Leurs mor­pho­lo­gies tor­tueuses et par­fois tor­tu­rées par les aléas du temps ap­pellent nos re­gards. Qui, à la suite d’une ren­contre avec un chêne de charme, n’a ja­mais rê­vé d’y grim­per, n’a ja­mais col­lé son corps contre son écorce cos­sue, trans­for­mé les pe­tites cu­pules de ses fruits en pipes ou dé­cal­qué ses feuilles den­te­lées?

Une vie en com­mu­nau­té

En li­ber­té, ce somp­tueux feuillu est sans conteste – avec le chêne ses­sile (Quer­cus pe­traea) dont il se dis­tingue par de sub­tiles dif­fé­rences de feuilles – le plus grand et le plus ré­pan­du de tous les chênes d’eu­rope oc­ci­den­tale. Ayant une longue pers­pec­tive de vie de­vant lui, ce n’est qu’à par­tir de la cin­quan­taine qu’il se dé­cide à pro­duire des fruits, et c’est là que la dis­sé­mi­na­tion par­ti­ci­pa­tive com­mence. Les écu­reuils, aus­si acro­bates que tête en l’air, ou­blient un bon tiers de leurs ré­coltes de-ci et de-là. Les san­gliers fouis­seurs en en­terrent une par­tie. Du cô­té des geais, la col­la­bo­ra­tion passe par les airs. Cha­cun de ces consom­ma­teurs contri­bue à sa ma­nière au dé­ve­lop­pe­ment des chê­naies comme au plan­tage de chênes iso­lés. Tous ne de­vien­dront pas cen­te­naires, mais tous s’ins­cri­ront dans la spi­rale de la bio­di­ver­si­té. Feuilles et pol­len sont à leur tour pri­sés par mille et un in­sectes plus ou moins spé­cia­li­sés qui, en cas­cade, nour­rissent eux­mêmes mu­sa­raignes, fau­vettes et autres in­sec­ti­vores. Plus le chêne prend de l’âge, plus il se mé­ta­mor­phose en HLM ac­cueillant de haut en bas: pics-verts et épeiches, hu­lottes, sit­telles, loirs, écu­reuils, la­pins, mus­car­dins et même avec un peu de chance le dis­cret blai­reau.

Dès l’au­tomne, Ho­mo sapiens se joint se­crè­te­ment à la com­mu­nau­té de l’arbre. Bâ­ton dans une main et pa­nier dans l’autre, il n’est pas rare de l’aper­ce­voir fouillant le riche sub­strat de feuilles mortes en quête de quelques bo­lets.

Chêne de coeur

Au­jourd’hui, rares sont les jar­dins en­core à même d’hé­ber­ger de si grands arbres ailleurs que dans une haie vive. Mais d’autres es­paces sont prêts à ac­cueillir ce feuillu: parcs de ville, zones de re­na­tu­ra­tion de cours d’eau. Lors de pro­jets de plan­ta­tion, ci­toyens et as­so­cia­tions peuvent in­ci­ter les col­lec­ti­vi­tés pu­bliques à en plan­ter. Bon moyen d’avoir un chêne à sa porte.

Au jar­din, grâce au chêne de Turner (Q. tur­ne­ri pseu­do­tur­ne­ri), voir gran­dir le chêne de sa vie est jouable pour peu que l’on dis­pose d’un ter­rain de taille moyenne. Cet hy­bride dé­cou­vert en An­gle­terre aux en­vi­rons de 1800 est né du croi­se­ment entre le chêne vert et le chêne pé­don­cu­lé. Conduit en arbre, il ne dé­passe pas neuf mètres; main­te­nu en forme buis­son­nante, il se sta­bi­lise à cinq. Per­sis­tant et rus­tique, il lâ­che­ra sa pre­mière glan­dée dès sa dixième an­née.

Pour les adeptes du re­boi­se­ment sau­vage, il y a aus­si la pos­si­bi­li­té de jouer au geai avec les en­fants en dis­sé­mi­nant des glands lors des ba­lades par monts et par vaux. Ac­ti­vi­té au com­bien louable, dis­trayante, gaie et gra­tuite – pour­quoi s’en pri­ver!

Des arbres re­mar­quables

Pour par­tir à la ren­contre d’un chêne re­mar­quable, il faut al­ler à Bulle, dans le can­ton de Fri­bourg. De­puis là, tout en sui­vant la Trème en di­rec­tion de l’ouest, deux chênes fu­sion­nels valent le dé­tour. Les ju­meaux coulent des jours heu­reux en des­sous du couvent de la Part-dieu. Deux bonnes heures de marche et une ren­contre ma­gique à ne pas man­quer. Des cous­sins de mousse lo­vés au pied de ce double chêne sont prêts à ac­cueillir les séants des pro­me­neurs pour une pause émou­vante, ré­gé­né­rante et apai­sante.

Près de De­lé­mont, à Châtillon (route de Bam­bois), un in­con­tour­nable: le Chêne des Bosses, membre de la très es­ti­mable chaîne des vieux et gros chênes d’eu­rope. Un géant au pied bien an­cré, de plus de huit mètres de cir­con­fé­rence. Son âge reste dis­cu­té par les den­dro­chro­no­lo­gistes, ce qui n’en­lève rien à sa noueuse beau­té.

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Bolet On en trouve sou­vent sous les chênes.

Écu­reuil Il par­ti­cipe à la dis­sé­mi­na­tion des glands, à chaque fois qu’il ou­blie où est sa ré­serve.

Geai Le beau pas­se­reau est friand de glands. Or­ni­to­log/istock

Gland Le chêne at­tend la cin­quan­taine avant de pro­duire des fruits. sai­tam66/istock

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