Une jour­née sur la col­line de Wimbledon, où l’on re­garde les matches cou­chés dans l’herbe

Le Matin Dimanche - - MÉTÉO - MA­THIEU AESCHMANN

Pou­mon fes­tif de Wimbledon, Hen­man Hill a pas­sé son sa­me­di à dé­fier la cha­leur à grand renfort de Pimm’s. Un oeil sur Kyle Ed­mund, l’autre sur les Th­ree Lions. Reportage. Ici, c’est le champ de nos rêves, donc Hen­man Hill. Mur­ray a fi­ni par ga­gner, il n’y a plus au­cun sens à uti­li­ser son nom» Ker­ry, sup­por­ter an­glais

LONDRES Ins­tal­lée à une table en bois, vue im­pre­nable sur le Temple, He­len a dé­li­ca­te­ment re­po­sé ses cou­verts. Elle s’est es­suyé la bouche et a ou­vert son sac. «Il y a tout: sa­lade, fro­mage, gâ­teau à la viande, bou­teille de vin, la nappe et les as­siettes. C’est la pre­mière et der­nière fois que l’on vient à Wimbledon, alors on a pris l’op­tion «ser­vice pique-nique.» Coût du fes­tin pour deux, 98 livres (130 francs). Trois fois rien quand le sort ré­veille un vieux rêve de gosse. «On a ga­gné deux ti­ckets pour le court No 1 à la lo­te­rie», pré­cise sa soeur Syl­via. Les deux pim­pantes sep­tua­gé­naires viennent des Or­cades, au nord de l’écosse, et «se ré­jouissent de voir Si­mo­na Ha­lep». Il est 11 h 30 sur Hen­man Hill et, à tra­vers ces deux la­dies, c’est un peu l’âme du sport bri­tan­nique qui se pré­sente.

Il faut dire que Hen­man Hill est un en­droit à part. Est-ce un ta­lus, la troi­sième arène du stade, une aire de re­pos? Il y a un peu de tout ça et bien plus en­core. Po­pu­la­ri­sé en 1997 avec l’inauguration du court No 1 et son écran géant, l’es­pace dé­li­mite la fron­tière nord de Wimbledon. Der­rière se perdent les ter­rains d’en­traî­ne­ment d’ao­ran­gi. De­vant se dresse la ma­jes­té des lieux, avec la St. Ma­ry’s Church en fond de carte postale et le my­thique court 18 en contre­bas. C’est sur ce coin d’herbe que les res­ca­pés de la queue viennent faire la sieste, et c’est là que les achar­nés re­com­mencent l’exer­cice pour grat­ter quelques mi­nutes du Centre Court en ré­cu­pé­rant les billets aban­don­nés (15 livres). En fait, l’en­droit est un pont entre deux mondes. Le Temple et sa ban­lieue, les pri­vi­lé­giés et les pas­sion­nés. Pour la plu­part, les «gens de la col­line» sont des néo­phytes épi­cu­riens en pos­ses­sion de ground ti­ckets (25 livres, ac­cès aux pe­tits courts). Hen­man Hill est leur as­cen­seur so­cial.

Zone de non-coupe du monde

«C’est in­croyable comme l’en­droit est re­lax. Cha­cun ap­porte sa bou­teille, les gens sont à la fois libres et res­pec­tueux, ap­pré­cient Na­than et Eva, deux étu­diants fran­çais qui dé­couvrent le stade. On n’a pas cet es­prit à Ro­land-gar­ros, ils ar­rivent à res­pec­ter les tra­di­tions en fai­sant la fête.» Il est 13 h 20 et le thermomètre an­nonce 33 de­grés. En haut, près de la longue fontaine, les ste­wards ont aban­don­né l’idée d’in­ter­dire les bains de pieds. «N’ou­bliez pas de boire de l’eau, por­ter un cha­peau et ap­pli­quer de la crème so­laire», an­nonce l’écran alors que Na­dal com­mence à fa­ti­guer De Mi­naur. Le con­seil est sui­vi à une ex­cep­tion près: le peuple de Hen­man Hill s’hy­drate beau­coup mais très peu à l’eau. Dans l’ordre de pré­fé­rence, il boit du Pimm’s, de la bière et du pro­sec­co. Du pre­mier, l’édi­tion 2017 en a même écou­lé 303 000 verres. «Parce que c’est ra­fraî­chis­sant et que l’on n’est ja­mais ivre», ri­gole une dame en plein ra­vi­taille­ment. «Yeaaah…» Même dis­sé­mi­né, le ru­gis­se­ment de 15 h 25 sa­lue l’ou­ver­ture du score de Har­ry Ma­guire contre la Suède. Josh et John, maillot des Th­ree Lions sur le dos, ont ca­lé leur ipad entre deux sacs. «On avait es­pé­ré qu’il coupe l’écran en deux pour mon­trer le match.» Grosse er­reur! «Wimbledon est une zone de non-coupe du monde», avait pré­ve­nu L’AELTC. Mais au fond peu im­porte, le suc­cès an­glais trans­forme Hen­man Hill en pub à ciel ou­vert. À moins que l’on ne doive dire Mur­ray Mount par temps de vic­toire? «Ici, c’est le champ de nos rêves (field of dreams), donc Hen­man Hill, tranche Ker­ry. Mur­ray a fi­ni par ga­gner, il n’y a plus au­cun sens à uti­li­ser son nom.» Cette Écos­saise est ve­nue fê­ter ses 40 ans avec sept co­pines. «On a com­men­cé la queue à 4 h du ma­tin. J’étais la No 2512, ex­pli­quet-elle en bran­dis­sant son ti­cket. On a eu une heure tran­quille, puis on a avan­cé pas à pas jus­qu’à l’ar­ri­vée à 10 h 30: su­blime. Wimbledon était sur ma Bu­cket List.»

Sous l’ef­fet de l’ombre qui s’im­pose et de Kyle Ed­mund qui dé­fie Djo­ko­vic, la butte dé­gou­line sou­dain d’une foule épaisse. Il est 17 h 40, break Ed­mund et pre­mière grosse ova­tion de la jour­née. «On va la re­bap­ti­ser Ed­mund Em­bank­ment (digue)», lâche Ker­ry au pic de sa forme. Au­to­dé­ri­sion, ode à la li­ba­tion heu­reuse et culte du lo­ser ma­gni­fique, Hen­man Hill est dé­ci­dé­ment bien plus qu’un coin de ga­zon. Il est pile 20 h lorsque No­vak Djo­ko­vic hurle sa rage après avoir domp­té l’ul­time res­ca­pé an­glais. Sa­ge­ment, le peuple de la col­line plie ses cou­ver­tures et range les ca­davres de bou­teilles. Il re­vien­dra s’as­seoir sur le «champ de ses rêves».

Mat­thew Le­wis/get­ty Images

Ces ama­teurs de ten­nis as­sistent de­puis Hen­man Hill à la vic­toire de Se­re­na Williams sur Kris­ti­na Mla­de­no­vic .

Get­ty Images Mat­thew Le­wis/

Sur ce ta­lus, on s’hy­drate beau­coup, mais pas qu’avec de l’eau.

Da­vid Cliff/nur­pho­to via Get­ty Images

Libres et res­pec­tueux, les «gens de la col­line» ap­portent sou­vent leurs propres bou­teilles.

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