Le tou­risme de masse étouffe de plus en plus de lieux en Eu­rope

Le Matin Dimanche - - LA UNE - RA­FAEL MATOS-WASEM Géo­graphe et pro­fes­seur à l’ins­ti­tut de tou­risme de la HES-SO de Sierre (VS)

Ve­nise ou Bar­ce­lone ne sont plus seules à lut­ter contre le «sur­tou­risme». Ce phé­no­mène pour­rit la vie dans un nombre crois­sant de des­ti­na­tions.

La liste s’al­longe des lieux en­va­his de ma­nière chro­nique par les tou­ristes en Eu­rope. Après Am­ster­dam, Bar­ce­lone et Ve­nise, qui sont les plus tou­chés, voi­ci Du­brov­nik, l’is­lande ou Lis­bonne qui suc­combent, mais aus­si des des­ti­na­tions bal­néaires comme San­to­rin ou Pal­ma. Les causes de ce «sur­tou­risme» sont connues: ex­plo­sion des vols low-cost et des croi­sières, ain­si que du nombre de tou­ristes dans le monde. Nous étions 400 mil­lions à voya­ger en 1990, 1,3 mil­liard l’an der­nier! Or il est très dif­fi­cile d’en­di­guer ces flots. La plu­part des villes traquent les lo­ca­tions illi­cites, li­mitent les Airbnb ou par­fois l’ou­ver­ture d’hô­tels et de ma­ga­sins de sou­ve­nirs. Mais c’est par­fois bien tard: Ve­nise a per­du la moi­tié de ses ha­bi­tants en trente ans, chas­sés par la hausse des loyers et les op­por­tu­ni­tés de lo­ca­tion liées à l’af­flux des vi­si­teurs.

Ra­fael Matos-wasem, peut-on dire qu’il y a au­jourd’hui un vrai pro­blème de «sur­tou­risme»?

Le phé­no­mène n’est pas nou­veau. Il exis­tait ponc­tuel­le­ment et lo­ca­le­ment dès les an­nées 1970. Mais il prend de l’am­pleur et, sur­tout, il s’étale sur l’an­née. Ce­la crée donc dans cer­tains lieux des si­tua­tions de sa­tu­ra­tion. Il faut re­le­ver que les gens voyagent aus­si beau­coup plus, jus­qu’à cinq fois par an en Suisse.

Les villes concer­nées agissent es­sen­tiel­le­ment en li­mi­tant les lo­ge­ments tou­ris­tiques au centre-ville. Mais n’est-ce pas sim­ple­ment dé­pla­cer le phé­no­mène?

Ce­la n’est pas for­cé­ment mau­vais si d’autres quar­tiers, d’autres villes, se mettent à pro­fi­ter de cette manne tou­ris­tique qui leur échap­pait. Il ne faut pas ou­blier que le tou­risme re­pré­sente près d’un em­ploi sur dix.

Mais, avec cer­tains quar­tiers qui sont au­jourd’hui to­ta­le­ment aban­don­nés aux tou­ristes, ces villes perdent de leur âme et de­viennent des mu­sées. C’est un cercle vi­cieux qui peut ef­fec­tive-

ment se mettre en place. On le voit à Ve­nise, qui perd sa po­pu­la­tion. Ré­pondre par des quo­tas et des res­tric­tions ne peut s’ap­pli­quer que lo­ca­le­ment; il y au­ra des so­lu­tions glo­bales quand le phé­no­mène se se­ra da­van­tage éten­du. L’évo­lu­tion du tou­risme est dif­fi­cile à pré­voir, et seules des me­sures ré­ac­tives sont prises.

Et agir sur les prix, comme l’a fait la tour Eif­fel?

C’est une piste, bien qu’elle ne soit pas très so­ciale et dé­mo­cra­tique. On note aus­si que de plus en plus de sites tou­ris­tiques ouvrent des ré­ser­va­tions à des prix avan­ta­geux en avance sur In­ter­net. Le re­vers de la mé­daille, c’est le re­trait de toute spon­ta­néi­té au voyage.

Il y a quand même quelque chose de pa­ra­doxal à vou­loir au­jourd’hui mordre la main qui a nour­ri ces lieux? C’est mal­heu­reu­se­ment le cas lorsque la si­tua­tion nous échappe. La solution ré­side sans doute dans une forme de consen­sus. C’est-à-dire qu’il ne faut pas seule­ment en­tendre les ac­teurs tou­ris­tiques mais aus­si la po­pu­la­tion. Car cette der­nière ne trouve par­fois plus for­cé­ment son in­té­rêt dans cette sur­fré­quen­ta­tion, sur­tout lorsque les tou­ristes ne font qu’un pas­sage et par­ti­cipent peu à l’éco­no­mie lo­cale.

Le com­por­te­ment des tou­ristes, plus que leur nombre, n’est-il pas aus­si une des bases du pro­blème?

Je mi­lite de­puis long­temps pour des cours de ci­visme en ma­tière de tou­risme. C’est très contra­dic­toire de plai­der pour des villes ani­mées 24 heures sur 24 quand per­sonne ne se­rait prêt à vivre ce­la dans son jar­din. À ce titre, le dé­ve­lop­pe­ment du tou­risme com­mu­nau­taire, c’est-à-dire ce­lui qui amé­liore la qua­li­té de vie du lieu qu’on vi­site, est très in­té­res­sant.

Ce tou­risme de masse ne semble pas échap­per aux rou­tards, qui, vou­lant sor­tir des sen­tiers bat­tus, fi­nissent par se re­trou­ver aux mêmes en­droits? C’est ce que j’ap­pelle le phé­no­mène «des mille choses à voir ab­so­lu­ment». On passe plus de temps dans le ma­ga­sin de sou­ve­nirs que dans le mu­sée. Le tou­risme, ce n’est plus dé­cou­vrir, c’est consom­mer. Et c’est à illus­trer par un sel­fie.

Ste­fa­no Maz­zo­la/awa­ke­ning/get­ty Images

Ve­nise est l’une des villes qui souffrent le plus de l’en­va­his­se­ment chro­nique des tou­ristes.

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