La crois­sance des opé­ra­tions de la vue fait de l’ombre aux op­ti­ciens

Le Matin Dimanche - - LA UNE - PHI­LIPPE RODRIK

Les pro­grès de la chi­rur­gie de l’oeil font plon­ger le prix des in­ter­ven­tions. C’est une concur­rence nou­velle pour les op­ti­ciens, même si le vieillis­se­ment de la po­pu­la­tion leur as­sure en­core de belles an­nées.

MAR­CHÉS Les pro­grès de la ré­pa­ra­tion chi­rur­gi­cale de l’oeil font plon­ger les prix. La concur­rence avec les lu­nettes va s’in­ten­si­fiant.

«Elle est si belle la vie sans lu­nettes ni len­tilles de contact.» Tel est le mes­sage de l’hô­pi­tal oph­tal­mique uni­ver­si­taire Jules-go­nin, à Lau­sanne. Les chi­rur­giens nous donnent dé­sor­mais, il est vrai, la pos­si­bi­li­té de choi­sir: voir aus­si bien avec ou sans. Les tech­no­lo­gies font d’im­menses pro­grès en confort et en sé­cu­ri­té. Le prix des in­ter­ven­tions s’ef­fondre. Les op­ti­ciens ont donc du sou­ci à se faire, même si 70% de la po­pu­la­tion suisse est af­fec­tée de troubles vi­suels.

La chi­rur­gie dite ré­frac­tive au la­ser nous per­met ain­si au­jourd’hui de nous dé­bar­ras­ser de la myopie, de l’astig­ma­tisme, de l’hy­per­mé­tro­pie et de plus en plus de la pres­by­tie. Au­tre­ment dit de tous les pro­blèmes de vue les plus fré­quents. «Il faut comp­ter cinq à quinze mi­nutes par oeil. En tout, de l’ad­mis­sion du pa­tient à sa sor­tie, une in­ter­ven­tion de chi­rur­gie ré­frac­tive au la­ser prend deux à trois heures», in­dique la Dre Kate Ha­she­mi, chi­rur­gienne à l’hô­pi­tal Jules-go­nin.

Trois tech­no­lo­gies la­ser sont sou­vent uti­li­sées dans cette dis­ci­pline: la PRK (pho­to­re­frac­tive ke­ra­tec­to­my), la LASIK (la­ser in si­tu ke­ra­to­mi­leu­sis) et, der­nière-née, SMILE (small in­ci­sion len­ti­cule ex­trac­tion). Ces opé­ra­tions sont le plus sou­vent in­do­lores et les anes­thé­sies se li­mitent la plu­part du temps à des gouttes ins­til­lées sur la sur­face de l’oeil.

Les opé­ra­tions de chi­rur­gie ré­frac­tive re­quièrent une sta­bi­li­sa­tion des défauts de la vue. Elles ne se pra­tiquent donc qu’avec des pa­tients d’au moins 20 ans et ra­re­ment au-de­là de 60 ans. Les risques de la chi­rur­gie ré­frac­tive au la­ser, pra­ti­quée de­puis un peu plus de vingt ans, ap­pa­raissent tou­jours comme mi­nimes dans la lit­té­ra­ture. Le taux de réus­site des opé­ra­tions at­teint 95%, se­lon l’hô­pi­tal Jules-go­nin.

Les pra­ti­ciens se montrent ce­pen­dant, en Suisse, en­core peu en­clins aux grandes cam­pagnes publicitaires. La Société suisse d’oph­tal­mo­lo­gie ne se dote elle-même d’au­cune sta­tis­tique sur l’évo­lu­tion de la de­mande en chi­rur­gie ré­frac­tive au la­ser. Le manque d’in­for­ma­tions sur des soins mé­di­caux aus­si pro­met­teurs est fa­vo­ri­sé par deux fac­teurs: la chi­rur­gie ré­frac­tive au la­ser se pra­tique presque ex­clu­si­ve­ment en am­bu­la­toire et ces opé­ra­tions ne sont pas cou­vertes par l’as­su­rance de base.

Des signes qui ne trompent pas

«Une es­ti­ma­tion pru­dente me laisse pen­ser que les yeux de 6000 à 7000 pa­tients sont opé­rés chaque an­née en Suisse, re­lève Go­ran Jan­ko­vic, di­rec­teur de MV San­té Vi­sion SA, éta­blis­se­ment ac­tif à Ge­nève, à Lau­sanne et à Sion. La de­mande me pa­raît en­core stable dans ce pays, car des craintes in­fon­dées per­sistent. Le suc­cès de ces opé­ra­tions pèse ce­pen­dant dé­jà sur le mar­ché de l’op­tique aux Étatsu­nis, au Royaume-uni et en Es­pagne. Ce de­vrait être le cas aus­si en Suisse, d’ici à dix ans. D’au­tant plus que les prix plongent. Il s’agis­sait de 6500 à 8500 francs pour deux yeux en 2006 et main­te­nant c’est pos­sible à par­tir de 3600 francs dans nos propres cli­niques.»

L’hô­pi­tal Jules-go­nin pro­pose lui­même un pa­ckage à 3400 francs pour les deux yeux, in­cluant un long pro­ces­sus de consul­ta­tions post­opé­ra­toires. Le Centre de mi­cro­chi­rur­gie ocu­laire de l’hô­pi­tal de Saint-loup, dans le Nord vau­dois, pro­pose une opé­ra­tion dès 1250 francs par oeil.

Au-de­là de la chute des ta­rifs, d’autres élé­ments fa­vo­risent dé­jà une hausse im­mi­nente de la de­mande. L’as­su­rance de base ne couvre certes pas les frais de chi­rur­gie ré­frac­tive au la­ser, mais des caisses ma­la­die se po­si­tionnent et mul­ti­plient les par­te­na­riats. À l’ins­tar de Groupe Mu­tuel avec MV San­té Vi­sion SA ou d’hel­sa­na et As­su­ra avec l’hô­pi­tal Jules-go­nin. Les pro­fils des pa­tients sont très di­vers. «Je re­çois des pa­ra­chu­tistes, des gen­darmes, des plon­geurs, des boxeurs, des adeptes du VTT ou du ski nau­tique. Il y a aus­si des per­sonnes qui se lassent juste du port de lu­nettes ou qui dé­ve­loppent des al­ler­gies aux len­tilles de contact. Sans ou­blier les mo­ti­va­tions liées à l’ap­pa­ri­tion de la pres­by­tie après 40 ans», ob­serve Kate Ha­she­mi.

Face à cette nou­velle concur­rence, les ac­teurs du mar­ché suisse de l’op­tique gardent leur sang-froid. «Il ne faut pas ou­blier que les lu­nettes sont de­ve­nues un ac­ces­soire de mode. De plus en plus de gens en portent vo­lon­tiers, même sans en avoir be­soin, pour se don­ner une image», re­lève Da­niel Mo­ri, di­rec­teur de Vi­si­lab SA, firme ge­ne­voise qui contrôle en­vi­ron un quart du mar­ché suisse. Même s’il ad­met que la chi­rur­gie re­pré­sente une me­nace «par­mi d’autres», Marc-etienne Ber­doz, fon­da­teur de l’en­tre­prise vau­doise Ber­doz Op­tic, es­time que l’ave­nir de l’op­tique reste as­su­ré par deux fac­teurs, «une vé­ri­table épi­dé­mie de myopie et le vieillis­se­ment de la po­pu­la­tion».

On ob­serve d’ailleurs peu d’ajus­te­ments de stra­té­gie chez les four­nis­seurs des op­ti­ciens. «Les ver­riers dé­ve­loppent tou­te­fois de nou­veaux verres et de nou­veaux trai­te­ments de sur­face in­cluant des filtres», nuance Laurent Kress, ad­mi­nis­tra­teur de la firme ge­ne­voise Kress Op­tic. Mais cet ef­fort d’in­no­va­tion suf­fi­ra-t-il?

La branche, en tout cas, connaît une crois­sance faible: 1% l’an der­nier, pour un chiffre d’af­faires glo­bal d’en­vi­ron 1 mil­liard de francs. Juste avant la fin de dix an­nées de crois­sance consé­cu­tives en France, avec un re­cul de 1,4% l’an der­nier, le cin­quième dis­tri­bu­teur d’ar­ticles d’op­tique de l’hexa­gone, Op­ti­cal Cen­ter, avait ju­gé né­ces­saire d’an­ti­ci­per et de se di­ver­si­fier. En mi­sant pré­ci­sé­ment sur la chi­rur­gie ré­frac­tive!

Op­ti­cal Cen­ter ex­ploite ain­si de­puis deux ans, sous sa marque, une cli­nique de chi­rur­gie ré­frac­tive à Lyon. Des oph­tal­mo­logues y ont ef­fec­tué 200 in­ter­ven­tions l’an der­nier, leur nombre de­vrait grim­per à 500 cette an­née. La société pré­voit dé­jà d’ou­vrir une ving­taine de cli­niques en France.

«Une in­ter­ven­tion de chi­rur­gie ré­frac­tive au la­ser contre la myopie prend deux à trois heures en tout» Dre Kate Ha­she­mi, chi­rur­gienne à l’hô­pi­tal Jules-go­nin

Phi­lippe Ge­taz/in VIVO

Go­ran Jan­ko­vic, di­rec­teur de MV San­té Vi­sion SA, es­time à au moins 6000 le nombre de per­sonnes qui se font opé­rer en Suisse chaque an­née.

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