Des Ro­mands raf­folent de la viande et le disent haut et fort

Le Matin Dimanche - - SUISSE - SÉ­BAS­TIEN JUBIN

Alors que des mi­li­tants an­ti­spé­cistes vont jus­qu’à caillas­ser des bou­che­ries, il est temps d’in­ter­ro­ger notre re­la­tion à la viande. Car les Ro­mands sont nom­breux à ne pas pou­voir s’en pas­ser.

Ai­mer rô­tir sur bar­be­cue et man­ger de la viande en plein air, voi­là un thème de sai­son gour­mand. Mais ce «mar­ron­nier», comme on ap­pelle les su­jets ré­cur­rents dans le jar­gon jour­na­lis­tique, a une sa­veur per­tur­bante cette an­née. Les tendres grillades se re­trouvent au coeur de la po­lé­mique. Qu’on les aime bien cuites ou sai­gnantes, les cô­te­lettes et autres pièces car­nées es­ti­vales pro­voquent le dé­bat lors de toute ren­contre convi­viale, sur les places de pique-nique ou au­tour des bar­be­cues du week-end en fa­mille. La mon­tée en puis­sance des mou­ve­ments an­ti­spé­cistes ce prin­temps et les caillas­sages de bou­che­rie au nom de la cause ani­male ont rem­pli les pages de nos jour­naux et ali­men­té ce dé­bat sen­sible en Suisse ro­mande. Dès lors, est-il de­ve­nu sub­ver­sif de man­ger de la viande? Prendre du plai­sir à sor­tir le bar­be­cue de com­pé­ti­tion aux pre­miers beaux jours de­vient-il in­avouable ou culpa­bi­li­sant? Griller des côtes de boeuf de deux ki­los bous­cule-t-il l’ordre éta­bli et les va­leurs mo­rales? «Le Ma­tin Di­manche» a ren­con­tré des Ro­mands qui aiment la bi­doche et qui se consi­dèrent, pour la plu­part, comme de simples «bons vi­vants».

«La viande, c’est la base!»

Nous sommes au cam­ping de Por­ren­truy (JU), deux couples d’amis en­tendent bien pro­fi­ter de la belle soi­rée es­ti­vale qui s’an­nonce. Pas un nuage à l’ho­ri­zon. Ce soir, on va griller de­vant un match de la Coupe du monde de foot­ball. On grille­ra certes, mais pas n’im­porte quoi: une belle côte de boeuf de 1,6 ki­lo ache­té chez le bou­cher in­dé­pen­dant du coin. Il faut dire qu’en Ajoie, pays de la Saint-mar­tin et de la fête du co­chon, les car­nas­siers sont au pa­ra­dis.

Ch­ris­tophe N’guyen est un amou­reux de la cui­sine. Pour lui, la viande, c’est l’ali­ment de base: «C’est ins­tinc­tif, quand je suis aux four­neaux, il me faut de la viande. Sans vou­loir po­lé­mi­quer, je ne pour­rais pas m’en pas­ser. Une bonne côte ou un fi­let de boeuf sur le gril, ça fait rê­ver. Il n’y a que ça de vrai. Et si, en plus, on voit l’os qui dé­passe, ça donne en­vie, non?» Faut-il pour au­tant en abu­ser? «Évi­dem­ment que non. Il faut la déguster à sa juste va­leur, res­pec­ter le pro­duit et l’ani­mal. Les éle­veurs lo­caux ont conscience de ce­la. Ils res­pectent leurs bêtes et tra­vaillent avec beau­coup de pas­sion et d’amour.» Un de ses aco­lytes de gril, Cy­ril Pape, abonde: «J’ai réel­le­ment une ré­pu­ta­tion de vian­dard. Mais, de­puis un cer­tain temps, je prends conscience que mon corps me ré­clame de va­rier les plaisirs, alors je mo­di­fie mon équi­libre ali­men­taire et je cui­sine aus­si, avec ma viande, quelques va­ria­tions de lé­gumes.»

La pro­voc sur In­ter­net

Sur les ré­seaux so­ciaux, au­tant que les an­ti­spé­cistes, les ama­teurs de viande sont nom­breux à jouer la pro­vo­ca­tion. On prend des sel­fies de­vant son bar­be­cue rem­pli de mer­guez, on aguiche avec une belle viande bien ro­sée sur son gril der­nier cri, on se congra­tule d’être le mâle al­pha «grilleur» en chef. Le Vau­dois Da­niel Ham­mer aime bien don­ner quelques coups de griffe aux an­ti­spé­cistes sur Fa­ce­book. «J’es­saie d’évi­ter que ça aille trop loin et ça tourne as­sez vite au cul-de-sac. Je ne cherche pas le dé­bat, je veux sim­ple­ment amu­ser la ga­le­rie. Dans mon cercle d’amis, il n’y a pas de vé­ganes.»

Même s’il avoue cui­si­ner rai­son­na­ble­ment, «toutes les deux se­maines», des grillades entre amis, il prend le par­ti d’en rire. «Je ne suis pas un vian­dard pur jus. Mais la grillade est tou­jours un mo­ment sym­pa. Je fais cuire des lé­gumes aus­si», ri­gole-t-il avant de prendre un ton très sé­rieux. «Après toutes ces his­toires de bou­che­ries caillas­sées, j’ai dé­ci­dé d’iro­ni­ser un maxi­mum, si­non on va tous de­ve­nir fous.» Qu’en­tend-il par là? «Notre li­ber­té se res­treint de plus en plus. Les mou­ve­ments an­ti­spé­cistes me pa­raissent dan­ge­reux. Dé­tien­draient-ils la seule et unique vé­ri­té? Je ne suis pas d’ac­cord avec ce frac­tion­ne­ment gé­né­ra­li­sé. Quel­qu’un qui mange de la viande n’a pas for­cé­ment en­vie de faire souf­frir les bêtes. De mettre en lu­mière la mal­trai­tance des ani­maux, c’est plu­tôt sain. Moi, c’est l’ac­ti­visme violent qui me dé­range. Au­jourd’hui, on caillasse des bou­che­ries, et de­main, quelle se­ra la pro­chaine étape? On cas­se­ra la fi­gure au bou­cher? On in­cen­die­ra son échoppe? Ces mou­ve­ments ra­di­ca­li­sés sont de­ve­nus un pro­blème de sé­cu­ri­té pu­blique.»

Chan­ge­ment de com­por­te­ment

Entre Suisse ro­mande et Suisse alé­ma­nique, le phé­no­mène vé­gane semble être abor­dé dif­fé­rem­ment. Co­op y va fort avec ses pubs, sur fond D’AC/DC et du mar­tial titre «Thun­ders­truck», qui font «Tchhh, tchhh» imi­tant la cuis­son de la viande sur le gril. Ré­cem­ment, Mi­gros, l’autre géant de l’ali­men­ta­tion suisse, a fâ­ché les an­ti­spé­cistes et fait les gros titres avec sa cam­pagne dé­diée aux «gri­lé­ta­riens». Tris­tan Cerf, porte-pa­role du géant orange, constate les faits: «Me­ner une cam­pagne sur les grillades est de­ve­nu pro­vo­ca­teur en Suisse ro­mande. Alors que ça se fait chaque an­née.» Ama­teur de viande, «con­trai­re­ment à une ma­jo­ri­té si­len­cieuse», il ne s’en cache pas sur les ré­seaux so­ciaux. Ce Ro­mand qui vit à Zu­rich met en exergue les dif­fé­rences de cultures. «Les Alé­ma­niques ont clai­re­ment in­té­gré le phé­no­mène vé­gane. Dans nos ma­ga­sins, nous re­mar­quons une baisse du vo­lume de la consommation de viande, mais pas for­cé­ment du chiffre d’af­faires. Les consom­ma­teurs pré­fèrent une viande de meilleure qua­li­té, donc plus chère. Je prends tou­jours l’exemple de Noël: les Suisses, au­pa­ra­vant, ache­taient de la viande conge­lée, au­jourd’hui, ils y pré­fèrent lar­ge­ment la viande trai­teur.»

Rite d’ini­tia­tion

Re­tour en Suisse ro­mande avec Jean-marc, un amou­reux de la bi­doche de­puis l’en­fance. «Les pre­mières grillades, pour un gar­çon, c’est avec ton père dans la fo­rêt. Tu as 10 ans et il t’in­culque les pre­mières va­leurs de la vie. Tu uti­lises ton pre­mier pe­tit cou­teau suisse avec un cer­ve­las. Et pas avec une cour­gette.» Pour le pe­tit gar­çon de­ve­nu quin­qua­gé­naire, la viande est comme une drogue dure. Pen­dant la sai­son es­ti­vale, il en mange gou­lû­ment au moins une fois par jour. «J’ai ça dans les gènes. Rien que l’odeur me fait sa­li­ver. Et on peut va­rier les plaisirs: du boeuf, du veau, du porc, épi­cés à sou­hait. Un pack de bière, une di­zaine de cô­te­lettes et tout le monde est heu­reux. Pour moi, c’est un peu la fon­due de l’été. In­con­tour­nable.»

Ta­nia* est fille de bou­cher. Au­jourd’hui, cette qua­dra­gé­naire ro­mande ne consomme qua­si plus de viande. «Lors­qu’on me de­man­dait, à l’école, le mé­tier de mon pa­pa, j’ai tou­jours eu honte de le dire. Je men­tais et ré­pon­dais… bou­lan­ger. À la mai­son, nous avions un abat­toir et c’était par­fois violent de voir le pe­tit veau qui at­ten­dait son tour, même si mon père a tou­jours agi avec le res­pect dû à l’ani­mal.» Au fil du temps, Ta­nia s’est sen­tie dé­ran­gée par la consommation ex­ces­sive de viande, tout en res­pec­tant celles et ceux qui en mangent. «Ces mou­ve­ments an­ti­spé­cistes me font un peu rire. C’est un fait: les gens en ont pris conscience et mangent moins de viande qu’au­pa­ra­vant. Mais n’ou­blions pas que chaque ani­mal a son pré­da­teur. La chasse, pour au­tant qu’elle soit pra­ti­quée dans les règles de l’art, per­met aus­si de ré­gu­ler la na­ture et d’évi­ter, par exemple, la consan­gui­ni­té dans cer­taines po­pu­la­tions ani­males», conclut-elle.

* Pré­nom d’em­prunt

Sur les ré­seaux so­ciaux, les ama­teurs de viande sont nom­breux à jouer la pro­vo­ca­tion. On prend des sel­fies de­vant son bar­be­cue, on se congra­tule d’être le mâle al­pha «grilleur» en chef

Wes­tend61/get­ty Images

Même si la consommation de viande tend à bais­ser en Suisse, l’été est sy­no­nyme, pour le plus grand nombre, de viande grillée sur le bar­be­cue.

Newspapers in French

Newspapers from Switzerland

© PressReader. All rights reserved.