Les femmes font évo­luer la pay­san­ne­rie

Le Matin Dimanche - - ECONOMIE -

La ferme de la fa­mille Fäh est si­tuée sur une col­line avec vue sur la ville de Saint-gall. C’est la plus grande ex­ploi­ta­tion de la com­mune: une cen­taine de veaux, des vaches et des boeufs, quelques co­chons, des poules pon­deuses.

Les ci­ta­dins y viennent vo­lon­tiers ad­mi­rer les bêtes ou sau­cis­son­ner en bor­dure de fo­rêt. Cer­tains achètent sur place leur en­tre­côte. Il y a trois ans, Pe­tra Fäh a eu l’idée de se lan­cer dans la vente di­recte de mor­ceaux de porc et de veau.

«Un meilleur sa­laire ho­raire»

La pay­sanne fait par­tie du co­mi­té de l’as­so­cia­tion des pay­sannes saint-gal­loises. Son ma­ri était scep­tique, elle a réus­si à le per­sua­der. Bi­lan po­si­tif: «J’ob­tiens un meilleur sa­laire ho­raire qu’en exer­çant mon mé­tier d’as­sis­tante mé­di­cale.» Certes, elle reste par­fois tard le soir à la cave pour mettre de la viande sous vide, mais en hi­ver elle a du temps libre l’après-mi­di pour par­ta­ger un ca­fé.

Pe­tra Fäh est l’une de ces nom­breuses femmes qui font évo­luer la pay­san­ne­rie. Leur par­ti­ci­pa­tion aug­mente dans les ex­ploi­ta­tions. «Au­tre­fois, le tra­vail était trop dur pour les femmes car il fal­lait énor­mé­ment de force phy­sique. La mé­ca­ni­sa­tion a fait son ef­fet», ex­plique San­dra Hel­fen­stein, porte-pa­role de l’union suisse des pay­sans. Les ima­gi­naires de genre ont bou­gé, la ré­par­ti­tion des rôles est dif­fé­rente.

La pro­por­tion de femmes fai­sant un ap­pren­tis­sage de pay­sanne ne cesse de croître. En 2000, on dé­nom­brait 4,7% de femmes par­mi les di­plô­més. Elles sont 13,4% en 2017. Pour la fi­lière bio (en pleine crois­sance), elles sont entre 20 et 30% ces quatre der­nières an­nées. Si les ex­ploi­ta­tions, lai­tières sur­tout, se sont spé­cia­li­sées au cours des dé­cen­nies, la di­ver­si­fi­ca­tion a pris pied à la cam­pagne sur im­pul­sion fé­mi­nine. Le rap­port agri­cole 2015 montre que les pay­sannes s’im­pliquent prin­ci­pa­le­ment dans l’hé­ber­ge­ment, la gas­tro­no­mie et le social.

Es­paces de fête ou lo­tos beuzes

Pe­tra Fäh cite celles qui ont trans­for­mé leur grange en es­pace de fête, qui or­ga­nisent des lo­tos beuzes ou des concours de lan­cer de bottes, créent des pa­niers ca­deaux ou gèrent des gar­de­ries à la ferme. Ajou­tez des contacts avec des ins­ti­tu­tions s’oc­cu­pant de per­sonnes ayant des pro­blèmes d’ad­dic­tion, des han­di­caps ou des dif­fi­cul­tés d’ap­pren­tis­sage.

Se­lon Re­gi­na Fuh­rer, pré­si­dente de l’as­so­cia­tion des pe­tits pay­sans, «les femmes contri­buent à la di­ver­si­té dans l’agriculture. Mais elles sont no­toi­re­ment sous-re­pré­sen­tées dans les ins­tances de la politique pay­sanne.» Elle sait de quoi elle parle: pré­si­dente de Bio Suisse pen­dant dix ans, elle était une des rares femmes dans l’épaisse jungle des ré­seaux pay­sans. Son pro­fil aty­pique – elle est d’ori­gine ci­ta­dine – lui a va­lu bien des dé­boires.

Elles gèrent des ma­ga­sins, se tournent vers le bio ou s’ouvrent au tou­risme… Avec les pay­sannes, l’heure du chan­ge­ment a son­né à la cam­pagne.

Sans ap­pren­tis­sage

Si une pay­sanne est sou­vent plus créa­tive et plus mo­derne que son ho­mo­logue mâle, c’est dû au fait, à en croire Re­gi­na Fuh­rer, qu’elles ar­rivent sur la ferme sans avoir fait d’ap­pren­tis­sage ou en re­pre­nant le do­maine familial. Au­jourd’hui, les rênes du do­maine ne sont d’ailleurs plus sys­té­ma­ti­que­ment trans­mises au fils. Ain­si, les Fuh­rer ont ré­cem­ment re­mis l’ex­ploi­ta­tion bio de Bur­gi­stein près de Thoune conjoin­te­ment à leur fille et à leur gar­çon.

Pour ces pay­sannes, il est es­sen­tiel de ga­gner leur ar­gent, à la ferme ou ailleurs. Elles courent le risque de perdre une bonne par­tie de leur in­ves­tis­se­ment en cas de di­vorce. En ef­fet, la ma­jeure par­tie des éco­no­mies d’un couple pay­san est ré­in­ves­tie dans la ferme. Dif­fi­cile à par­ta­ger en cas de sé­pa­ra­tion.

Un bon signe: si 94% des ex­ploi­ta­tions sont di­ri­gées par des hommes, le nombre de cheffes d’ex­ploi­ta­tion a aug­men­té de 4,6% en 2016 et de 5% en 2017, soit net­te­ment plus qu’au­pa­ra­vant.

TI­NA HUBER

ET FRANZISKA KOHLER

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