Sa­gesse

J’ai re­çu un mail qui m’a beau­coup tou­chée, qui rap­pelle l’im­por­tance des re­la­tions fa­mi­liales. Les fa­milles ne sont pas tou­jours idéales, mais elles sont un élé­ment es­sen­tiel de la san­té phy­sique et men­tale.

Le Matin Dimanche - - PSYCHOLOGIE - Par Ro­sette Poletti

En­ta­mée en 1938 aux Étatsu­nis, «The Har­vard stu­dy» a sui­vi de très près des cen­taines d’in­di­vi­dus de leurs jeunes an­nées (18-20 ans) et tous les deux ans en­suite pen­dant quatre-vingts ans – cer­tains vivent tou­jours. Le Dr Ro­bert Wal­din­ger, di­rec­teur ac­tuel de cette vaste étude psy­cho­lo­gique, a ré­su­mé cer­tains ré­sul­tats. À la ques­tion: qu’est-ce qui fa­vo­rise une vie heu­reuse? Il ré­pond: «Ce n’est ni la ri­chesse, ni la cé­lé­bri­té, ni l’ef­fort constant dans le tra­vail et le sport, ni la beau­té phy­sique! Ce n’est pas non plus le re­ve­nu ou le type de tra­vail, c’est la den­si­té et la qua­li­té des re­la­tions fa­mi­liales et so­ciales.»

Avant d’in­ter­ro­ger les par­ti­ci­pants à l’étude alors âgés de 80 ans, les cher­cheurs ont res­sor­ti les dos­siers de ces mêmes per­sonnes à 50 ans, et leurs ob­ser­va­tions se sont confir­mées. Ceux qui, a 50 ans étaient sa­tis­faits de leurs re­la­tions fa­mi­liales et so­ciales étaient en gé­né­ral en bien meilleure forme, trente ans plus tard, que les autres. Par­ta­ger de l’amour in­con­di­tion­nel semble contri­buer à la bonne san­té men­tale et phy­sique. Même ma­lades, ceux qui ont su construire des re­la­tions po­si­tives disent moins souf­frir de leurs maux. À l’in­verse, ceux qui vi­vaient des conflits fa­mi­liaux, qui abri­taient des haines et des res­sen­ti­ments n’étaient pas heu­reux à 80 ans.

Voi­ci le mail que j’ai re­çu: «Je vis aux États-unis. J’avais eu de nom­breux conflits avec ma mère, qui, sem­blait-il, ne me com­pre­nait pas. C’est un peu la rai­son de mon émi­gra­tion de l’autre cô­té de l’océan. Un jour, mon père m’a té­lé­pho­né et m’a de­man­dé de ve­nir l’ai­der quelques jours à prendre soin de ma mère qui était en fin de vie et qui sou­hai­tait mou­rir chez elle. J’ai beau­coup hé­si­té, je ne voyais pas ce que je pou­vais faire pour ma mère, et fi­na­le­ment, j’ai ac­cep­té. Lorsque je suis ar­ri­vée, mon coeur était fer­mé. J’en vou­lais en­core à ma mère qui n’avait, d’après moi, pas su être une bonne mère pour moi! Pour­tant, lorsque je l’ai vue, toute pâle et amai­grie dans son lit, quelque chose s’est trans­for­mé en moi. Sa fin de vie a du­ré plu­sieurs se­maines, j’ai pu res­ter avec elle. Nous n’avons pas beau­coup par­lé, je lui te­nais la main, j’hu­mec­tais ses lèvres, et chaque jour je res­sen­tais plus d’amour pour elle. La veille de sa mort, alors que j’ai­dais l’in­fir­mière à chan­ger sa che­mise de nuit, elle m’a ten­du les bras et m’a at­ti­rée vers elle pour m’étreindre. Nous sommes res­tées ain­si plu­sieurs mi­nutes, puis elle m’a re­gar­dée avec in­ten­si­té et a mur­mu­ré:

«Je t’aime!» J’ai fon­du en larmes, je crois que j’avais at­ten­du ce­la toute ma vie. J’ai pu lui dire: moi aus­si. Ce furent ses der­nières pa­roles! Le len­de­main, elle nous quit­tait. Je suis ren­trée chez moi, aux États-unis, apai­sée, se­reine, dé­ci­dée à dé­ve­lop­per en moi la ca­pa­ci­té de par­don­ner et de lâ­cher prise.»

S., notre correspondante, a eu le pri­vi­lège de ter­mi­ner la re­la- tion avec sa mère de ma­nière po­si­tive. Ce n’est pas tou­jours le cas. Le proche peut mou­rir en quelques mi­nutes, sans prendre congé des siens qui res­tent avec leurs re­grets, leurs in­ter­ro­ga­tions, leur culpa­bi­li­té. Si on avait su, il au­rait fal­lu, on au­rait dû… Mais il n’y a pas de deuxième chance! Il fau­dra vivre avec tout ce­la.

Alors, en li­sant le mail de S., je pen­sais à tous ceux qui vont al­ler «voir la fa­mille» cet été, qui au­ront un peu de temps à lui consa­crer; ce se­rait ma­gni­fique s’ils pen­saient que cette ren­contre pour­rait être la der­nière. La vie est im­per­ma­nence! En être plei­ne­ment conscient change beau­coup de choses! Peut-être que cer­tains membres de la fa­mille ne sont pas des gens que nous au­rions choi­sis, mais ils sont là et nous sommes re­liés à eux! Alors, pour­quoi ne pas trou­ver ce qui nous unit et ou­blier ce qui pour­rait nous di­vi­ser? Pour­quoi ne pas ac­cep­ter ce qui est?

Dans son der­nier livre, le Dr Ch­ris­tophe Fau­ré écrit: «Dire oui à la si­tua­tion telle qu’elle est et non pas telle qu’on vou­drait qu’elle soit. Dire oui, dans l’ac­cep­ta­tion de ce qui est, sans ré­sis­tance, sans pro­jet. Dé­cou­vrir ain­si un es­pace in­té­rieur af­fran­chi de toute ten­sion. Prendre l’ins­tant tel qu’il est, sans en­trer en lutte avec lui, même s’il ne cor­res­pond pas à ce que j’en at­tends. Lâ­cher prise, lâ­cher prise de toute sai­sie men­tale, tout com­men­taire in­té­rieur» («S’ai­mer en­fin!», Al­bin Mi­chel, jan­vier 2018).

Ain­si, cet été pour­rait être pour cer­tains une op­por­tu­ni­té de dire «oui» à ceux qu’on ren­contre à nou­veau et à ceux, peut-être, qu’on ren­contre pour la pre­mière fois! Oui!

Car, comme l’a écrit la ro­man­cière an­glaise Storm Ja­me­son (1891-1986): «Il n’y a qu’un seul monde, le monde qui se presse contre vous en cette mi­nute même. Il n’y a qu’une seule mi­nute, ici et main­te­nant. La seule fa­çon de vivre, c’est d’ac­cep­ter cette mi­nute comme un mi­racle qui ne se re­pro­dui­ra plus!»

Alors, à cha­cun d’entre vous, amis lec­teurs, je sou­haite un très bel été si vous par­tez en va­cances, et à ceux qui ne partent pas, une belle se­maine!

À LIRE «Cette fa­mille qui vit en nous», Chan­tal Rial­land, Ro­bert Laf­font. «Se ré­con­ci­lier avec soi et avec les autres», Ber­nard Ra­quin, Jou­vence.

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