400 000 coups de pé­dales Ça use, ça use…

Élu­dé par les uns, ma­gni­fié par les autres, le pé­da­lage al­lie évi­dence et com­plexi­té. Zoom sur cette ronde en­fan­tine que même les pros sont nom­breux à né­gli­ger.

Le Matin Dimanche - - CYCLISME - STÉ­PHANE COMBE MENDE ste­[email protected]­ma­tin­di­manche.ch

Et pour­tant, ça tourne… L’image pa­raît ano­dine, as­si­mi­lée à sou­hait, et l’in­ter­ro­ga­tion sor­tie du néant: un cy­cliste pro­fes­sion­nel peut-il mal pé­da­ler? Et si l’évi­dence ca­chait un grand mys­tère? «Ce geste, c’est un com­bat per­ma­nent. Pire que ça, il faut presque ré­ap­prendre à pé­da­ler chaque hi­ver», lâche Sébastien Rei­chen­bach, payé de­puis 2012 pour dé­clen­cher cette ré­vo­lu­tion. Car le pé­da­lage re­quiert une en­tente cor­diale de l’en­semble des muscles de la jambe. Si chaque cy­cliste se mue en son propre chef d’or­chestre, la par­ti­tion de­mande des mil­lions de ré­pé­ti­tions. Et cer­tains rangent leur vé­lo sans avoir frô­lé des or­teils la vir­tuo­si­té.

Entre les broyeurs de pé­dales et les tri­co­teurs en sou­plesse, pas fa­cile de dé­ter­mi­ner les plus ver­tueux. Pour sai­sir la pro­blé­ma­tique, il faut re­ve­nir à la base: op­ti­mi­ser le geste passe par la quête d’une ron­deur ab­so­lue. L’ex­pres­sion consa­crée, «pé­da­ler rond», re­pré­sente le but ul­time de tout cy­cliste qui veut al­ler vite. Pé­da­ler rond? Tra­duc­tion: al­ter­ner la pous­sée et la trac­tion de la pé­dale, dans un élan aus­si fluide que pos­sible, sans pause. Il s’agit donc d’ac­com­pa­gner la pé­dale sur l’en­semble de la ro­ta­tion, en pro­fi­tant de l’ac­croche entre la chaus­sure et la pé­dale.

Simple au pos­sible, maî­tri­sé par ju­nior bien avant qu’on ose lui re­ti­rer ses rou­lettes – certes, il ne fait que pous­ser –, le pé­da­lage de­vient sou­dain tout un art. Plus qu’une po­si­tion, il ré­vèle une at­ti­tude, un ca­rac­tère, une fa­çon de pen­ser la bi­cy­clette. Il y a la brute, ty­pée sprin­ter, qui pen­se­ra d’abord à abattre ses mé­ta­tarses à la pous­sée, quitte à né­gli­ger la re­mon­tée de la pé­dale. Pas de place pour les prin­cesses: le meilleur ou­til pour ru­doyer ses ad­ver­saires reste ses propres pieds.

Et puis il y a les autres, conscients que les watts per­dus à la des­cente se ré­cu­pèrent à la mon­tée. Ste­fan Küng est cham­pion de Suisse du chro­no, dis­ci­pline qui consacre les pu­ristes: «Par­fois, tu en­tends des «tac-tac-tac» chez cer­tains cy­clistes, car ils ne font qu’ap­puyer de toutes leurs forces. Or les muscles qui tirent, les is­chios, sont aus­si forts que les qua­dri­ceps. C’est un com­pro­mis à trou­ver», glis­sait-il au dé­but du Tour en Bre­tagne, Breizh Co­la à la main, à dé­faut de koui­gn-amann.

À l’école de la piste

Cham­pion du monde de pour­suite, le Thur­go­vien re­con­naît avoir tout ap­pris sur la piste. «Comme tu n’as qu’un seul bra­quet, tu n’as plus le choix. Plus tu roules vite, plus la dif­fé­rence se fait sur tout le tour de pé­dale.» Au point d’of­frir sur la route un avan­tage cer­tain aux ex-pis­tards face aux ex-vé­té­tistes, plus ha­bi­tués à grim­per en pous­sant en force. Or qui est maillot jaune au­jourd’hui? Ge­raint Tho­mas, an­cien pis­tard. Tout comme Brad­ley Wig­gins à l’époque.

Une fois la for­mule en boîte, il s’agit de ré­pé­ter, ré­pé­ter, ré­pé­ter… à une fré­quence s’éle­vant entre

70 et 90 tours/mi­nute. Sur la Grande Boucle (trois se­maines de ron­deurs, mais que de ca­lo­ries brû­lées!), quelque 400 000 tours de pé­dales sont re­quises pour faire tom­ber le maillot jaune.

Ce qui dit tout de l’im­por­tance de la tech­nique. «Avec la puis­sance, c’est 50% du tra­vail», as­sure même Rei­chen­bach

Chez Sky, Ch­ris Froome im­pose son propre pé­da­lier. De forme ovale, il lui per­met de sup­pri­mer le «point mort» qui dure une mi­cro­se­conde entre la pous­sée et la trac­tion.

Sur le Tour, son ef­fi­ca­ci­té fait dé­bat chez les bis­tro­tiers, les jour­na­listes et les ré­cep­tion­nistes. Froome, lui, y puise – au mi­ni­mum – un puis­sant pla­ce­bo au mo­ment de pas­ser les 100 tours/mi­nute.

«Chez cer­tains, la tech­nique est in­née, pour d’autres, c’est une tor­ture», ex­plique Da­niel Gi­si­ger, en­traî­neur na­tio­nal de cy­clisme sur piste. L’idée de base est simple: «La pé­dale ne doit pas ser­vir à s’ap­puyer mais à faire avan­cer le vé­lo.» Pro­blème: «On ne peut pas pro­duire la même force sur 360 de­grés, ne se­rait-ce que parce qu’il faut sou­le­ver le poids de sa propre jambe lors­qu’elle re­monte. Alors que, à la des­cente, la jambe est at­ti­rée vers le sol.» Co­rol­laire, si le pé­da­lage n’em­pêche pas un ta­lent de pas­ser pro, il peut aus­si fi­nir par lui don­ner le tour­nis.

«Par­fois, tu en­tends des «tac-tac­tac» chez cer­tains cy­clistes, car ils ne font qu’ap­puyer de toutes leurs forces» Ste­fan Küng, cy­cliste

Jeff Pa­choud/afp

Pé­da­ler a l’air si fa­cile. Et pour­tant il est pos­sible pour des pros de pé­da­ler tout faux.

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