Une fi­lière ko­so­vare fai­sait pas­ser des clan­des­tins en Suisse

● La jus­tice ita­lienne a dé­man­te­lé un ré­seau cri­mi­nel. Deux com­plices vi­vaient au Tes­sin.

Le Matin Dimanche - - LA UNE - DO­MI­NIQUE BOT­TI do­mi­nique.bot­[email protected]­ma­tin­di­manche.ch

Des heures d’écoute té­lé­pho­niques ont per­mis à la jus­tice ita­lienne de dé­man­te­ler un ré­seau cri­mi­nel et d’ar­rê­ter 17 per­sonnes, dont deux com­plices qui vi­vaient au Tes­sin. Ce ré­seau ko­so­var se li­vrait à un tra­fic d’armes et d’or. Mais, beau­coup plus éton­nant, il pro­cé­dait aus­si à un tra­fic de mi­grants. Ain­si, l’or­ga­ni­sa­tion cri­mi­nelle fai­sait payer cher les voyages aux clan­des­tins ko­so­vars. Deux voya­geurs in­ter­cep­tés dans un bus à cô­té de Lu­ga­no avaient cha­cun payé 3500 francs pour se rendre en Suisse. Le mon­tant va­rie se­lon la des­ti­na­tion: pour l’ita­lie, il en coûte 2400 francs, pour l’al­le­magne, entre 5800 et 8000 francs. Que font en­suite ces clan­des­tins? Vu les prix des voyages, l’hy­po­thèse que cette fi­lière ali­mente l’éco­no­mie du tra­vail au noir, no­tam­ment dans le sec­teur du bâ­ti­ment, reste des plus pro­bables. Mais la jus­tice suisse n’a pas en­quê­té sur cet as­pect du dos­sier.

La po­lice ita­lienne a dé­man­te­lé un ré­seau qui ache­mi­nait en Suisse des Ko­so­vars sans pa­piers. Dix-sept per­sonnes ont été ar­rê­tées: deux com­plices vi­vaient au Tes­sin. Où al­laient ces clan­des­tins, et pour quoi faire? Les au­to­ri­tés hel­vé­tiques, qui n’ont pas en­quê­té, l’ignorent.

Be­dar* est le chef d’un clan cri­mi­nel ko­so­var. Il est 23 h 30, le 14 mars 2017, lorsque son té­lé­phone por­table sonne. L’homme, do­mi­ci­lié dans la ré­gion de Son­drio dans le nord de l’ita­lie, dé­croche en toute confiance. Il ignore qu’il est sur écoute de­puis peu: la sec­tion ita­lienne an­ti­ma­fia le soup­çonne d’avoir des liens d’af­faires avec la Co­sa Nos­tra si­ci­lienne.

La po­lice n’a pas réus­si à dé­ter­mi­ner qui té­lé­phone à Be­dar, cette nuit-là. Les deux hommes, en re­vanche, se connaissent bien. L’in­con­nu ap­pelle à l’aide. Il ra­conte qu’il n’a pas pu en­trer clan­des­ti­ne­ment en Suisse comme pré­vu. Les doua­niers viennent de l’ex­pul­ser du ter­ri­toire et il se cache dé­sor­mais à Côme, où il at­tend im­pa­tiem­ment l’ar­ri­vée de son in­ter­lo­cu­teur. «Où es-tu? Viens me cher­cher», or­donne-t-il à Be­dar. Ce der­nier lui de­mande un peu de pa­tience: «Je pars main­te­nant, mais j’ai 70 ki­lo­mètres à faire. Ins­talle-toi dans un ca­fé et at­tends-moi.»

Cet ap­pel té­lé­pho­nique est le pre­mier d’une longue sé­rie. La re­trans­crip­tion de ces dis­cus­sions dans l’acte d’ac­cu­sa­tion, que «Le Ma­tin Di­manche» a pu consul­ter, montre com­ment Be­dar ac­tive son or­ga­ni­sa­tion pour faire pas­ser l’in­con­nu en Suisse. Pour ce­la, il ap­pelle Ra­shit*, le pas­seur hel­vé­tique de la fi­lière. Il est do­mi­ci­lié à Ma­rog­gia, dans le sud du Tes­sin, avec sa com­pagne d’ori­gine trans­al­pine. «Les conver­sa­tions font com­prendre qu’il a l’ha­bi­tude de trans­por­ter des ci­toyens ex­tracom­mu­nau­taires de l’ita­lie vers la Suisse», com­mentent les en­quê­teurs.

Des liens avec Co­sa Nos­tra

Au té­lé­phone, Be­dar dé­crit la si­tua­tion à Ra­shit. L’in­con­nu re­fou­lé est un per­son­nage im­por­tant: c’est un «cou­sin au pre­mier de­gré» du chef de clan. Il est âgé de «26 ou 27 ans» et «vit à Ge­nève de­puis quatre ans». Il est coin­cé en Lom­bar­die après avoir ef­fec­tué un voyage au pays, chez lui au Ko­so­vo. Il n’a pas les au­to­ri­sa­tions de sé­jour en Suisse, mais y «tra­vaille illé­ga­le­ment» de­puis long­temps. Et il doit y ren­trer im­pé­ra­ti­ve­ment.

Le len­de­main, les deux com­parses trouvent un ac­cord. Un prix de 600 eu­ros pour deux per­sonnes est évo­qué pour pas­ser la fron­tière: l’in­con­nu est dé­sor­mais ac­com­pa­gné d’un autre clan­des­tin. Ra­shit dé­taille en­suite les mo­da­li­tés du voyage: sa fian­cée as­sure le trans­port et il la suit dans un autre vé­hi­cule. Elle roule dans une Golf VII, de cou­leur blanche aux vitres tein­tées. La com­plice prend en charge les clan­des­tins à la gare de Côme pour en­suite les conduire jus­qu’à Lu­cerne et en Ar­go­vie. Une halte est pré­vue dans un hô­tel qui ap­par­tient à Ra­shit.

La suite des en­re­gis­tre­ments n’in­dique pas si l’in­con­nu est bien ar­ri­vé. Les Ita­liens ne s’in­té­ressent pas à ce qui se passe au­de­là de la fron­tière ita­lo-suisse, ce n’est pas leur ju­ri­dic­tion. En re­vanche, la sur­veillance de Be­dar les pas­sionne. En le met­tant sur écoute, le par­quet an­ti­ma­fia dé­couvre un ré­seau cri­mi­nel ko­so­var in­soup­çon­né, qui a des liens avec Co­sa Nos­tra. L’or­ga­ni­sa­tion est trans­na­tio­nale et ne se li­mite pas au tra­fic de mi­grants. Elle pra­tique aus­si le com­merce illé­gal d’armes à feu et le re­cel de dia­mants, d’or et d’ar­gent li­quide vo­lé dans des ban­co­mats (lire l’en­ca­dré).

Le 22 juin der­nier, les au­to­ri­tés ita­liennes émettent des man­dats d’ar­rêt contre 17 per­sonnes. Toutes sont sus­pec­tées d’avoir par­ti­ci­pé de près ou de loin à ce tra­fic de mi­grants. Cer­taines étaient ba­sées au Ko­so­vo pour cher­cher des vo­lon­taires, d’autres étaient dis­per­sées en Ma­cé­doine, en Slo­vé­nie, en Ita­lie, en Suisse ou en­core en Al­le­magne. Elles s’oc­cu­paient du trans­port, de l’hé­ber­ge­ment du­rant le voyage et des faux do­cu­ments.

Au Ko­so­vo, les can­di­dats au voyage sont nom­breux, in­diquent les en­quê­teurs sans pou­voir don­ner de chiffre pré­cis. L’état ne fait en ef­fet pas par­tie de l’es­pace Schen­gen, qui com­prend l’union eu­ro­péenne et la Suisse. Pour y en­trer lé­ga­le­ment, ses res­sor­tis­sants doivent avoir un vi­sa. Mais les condi­tions d’ob­ten­tion sont tel­le­ment dras­tiques qu’elles in­citent cer­tains Ko­so­vars à ten­ter d’autres che­mins.

Les heures d’écoute té­lé­pho­nique ont per­mis de dé­ter­mi­ner le par­cours de la fi­lière (voir in­fo­gra­phie) et de suivre plus pré­ci­sé­ment deux tra­jets de mi­grants. Le pre­mier s’est fait dans un bus im­ma­tri­cu­lé en Suisse et trans­por­tait 11 clan­des­tins, dont le cou­sin au pre­mier de­gré de Be­dar. Ce vé­hi­cule a été contrô­lé dans la ré­gion de Lu­ga­no par les doua­niers suisses qui ont ar­rê­té le chauf­feur et ex­pul­sé en Ita­lie les pas­sa­gers. Pour le se­cond, les clan­des­tins ont voya­gé en bus jus­qu’à la gare de Ve­nise, y ont pris un train jus­qu’à Mi­lan, puis la voi­ture d’un tiers jus­qu’à un do­mi­cile dans la ré­gion de Son­drio, der­nière étape avant la Suisse.

Cette vaste en­quête a confir­mé que la mi­gra­tion illé­gale est un mar­ché lu­cra­tif. Les clan­des­tins du bus in­ter­cep­té à cô­té de Lu­ga­no avaient cha­cun payé 3500 francs pour le voyage. Ce mon­tant peut va­rier se­lon la des­ti­na­tion: pour l’ita­lie, il en coûte 2400 francs, pour l’al­le­magne, entre 5800 et 8000 francs. Dans cer­tains cas, le prix se né­go­cie à la tête du client. Le pas­seur Ra­shit a ain­si fait un «prix d’ami» au chef de clan Be­dar, car les deux per­son­nages en­tre­tiennent un «bon rap­port», écrivent les en­quê­teurs.

Le ré­seau cri­mi­nel ne comp­tait pas se li- mi­ter au trans­port de mi­grants, mais en­vi­sa­geait de créer une so­cié­té pa­ravent en Si­cile dans le but de vendre de faux contrats de tra­vail à ces mêmes clan­des­tins. Grâce à ces do­cu­ments, ils au­raient pu ob­te­nir de vrais titres de sé­jour en Ita­lie et ain­si al­ler li­bre­ment en Suisse et dans d’autres pays de l’union eu­ro­péenne. Ce pro­jet d’en­tre­prise fic­tive au­rait dû voir le jour dans les en­vi­rons de Pa­lerme. Mais le coup de fi­let de la po­lice a tout fait ca­po­ter.

Riche et dé­taillé sur l’ita­lie, l’acte d’ac­cu­sa­tion en dit beau­coup moins sur la Suisse. Dom­mage. Ce­la laisse sans ré­ponse plu­sieurs ques­tions im­por­tantes sur ces mi­grants, cette or­ga­ni­sa­tion et les liens avec le tra­vail au noir qui se nour­rit des sans-pa­piers. Com­bien de clan­des­tins sont en­trés dans notre pays? Et pour quoi faire? Par ailleurs, quelle est l’am­pleur de cette or­ga­ni­sa­tion et quelles sont ses ra­mi­fi­ca­tions en Suisse? En­fin, cette fi­lière ali­mente-t-elle l’éco­no­mie du tra­vail au noir, no­tam­ment dans le sec­teur du bâ­ti­ment, qui ex­ploite beau­coup d’ou­vriers ko­so­vars illé­gaux?

Un «in­ci­dent or­di­naire» sur la fron­tière

Nous n’au­rons pas de ré­ponses pré­cises de la part des au­to­ri­tés hel­vé­tiques, qui bottent en touche. La po­lice tes­si­noise consi­dère que cette af­faire est un in­ci­dent or­di­naire sur sa fron­tière. Sans plus. Son porte-pa­role Re­na­to Piz­zo­li confirme que ses ser­vices ont été aler­tés par les Ita­liens. Mais il pré­cise que le pas­seur Ra­shit et sa com­pagne ont été dé­jà iden­ti­fiés et ac­cu­sés de vio­la­tion de la loi sur les étran­gers, sans pou­voir cer­ti­fier s’ils ont été ar­rê­tés. «Cette en­quête est close pour le mo­ment», af­firme-t-il.

Le Corps des gardes-fron­tière est plus pré­cis. Son porte-pa­role, Da­vid Marquis, ex­plique que la ma­jeure par­tie des mi­grants uti­lisent le train pour en­trer en Suisse puis pour­suivre leur pé­riple dans le nord de l’eu­rope. Une mi­no­ri­té fait ap­pel aux pas­seurs,

«Lors­qu’ils sont in­ter­ro­gés par la po­lice, les ou­vriers illé­gaux ré­pondent tou­jours qu’ils sont ar­ri­vés chez nous par leurs propres moyens» Éric Mo­ret, ins­pec­teur de la construc­tion, can­ton de Fri­bourg

ajoute-t-il. La Ré­pu­blique du Ko­so­vo est bien pla­cée dans les sta­tis­tiques. Du­rant les six pre­miers mois de 2018, les doua­niers ont ar­rê­té 342 Ko­so­vars (Al­ba­nais, 327) pour sé­jour illé­gal. Du­rant la même pé­riode, 25 Ko­so­vars ont été pin­cés pour tra­fic de mi­grants. Quant à la po­li­tique gé­né­rale de lutte contre ces fi­lières, le com­mu­ni­cant ren­voie aux po­lices can­to­nales concer­nées.

Et sur les chan­tiers? Les spé­cia­listes constatent-ils la pré­sence de ré­seaux de tra­fic de tra­vailleurs illé­gaux? Non, se­lon les dif­fé­rents syn­di­cats et fé­dé­ra­tions pa­tro­nales des can­tons ro­mands que nous avons in­ter­ro­gés. Ils es­timent plu­tôt que les tra­vailleurs sans pa­piers ar­rivent par «leurs propres moyens en Suisse». Mais ils ont un doute. «Si ce­la exis­tait, ce­la ne me sur­pren­drait pas», jure Re­né Grand­jean, se­cré­taire pa­tro­nal de la Fé­dé­ra­tion vau­doise des en­tre­pre­neurs. Un constat par­ta­gé par Éric Mo­ret, ins­pec­teur de la construc­tion dans le can­ton de Fri­bourg: «C’est clair qu’il y a une or­ga­ni­sa­tion là-des­sous. Mais com­ment le prou­ver? Lors­qu’ils sont in­ter­ro­gés par la po­lice, les ou­vriers illé­gaux ré­pondent tou­jours qu’ils sont ar­ri­vés chez nous par leurs propres moyens.»

Quelque 76 000 sans-pa­piers vivent au­jourd’hui en Suisse, éva­lue le Se­cré­ta­riat d’état à la mi­gra­tion (SEM). En 2005, ils étaient 90 000. Une étude de la Con­fé­dé­ra­tion me­née en 2015 dé­cri­vait cette po­pu­la­tion ex­tracom­mu­nau­taire: une large ma­jo­ri­té, soit neuf adultes sur dix, exer­çait alors une ac­ti­vi­té lu­cra­tive et était fi­nan­ciè­re­ment in­dé­pen­dante. Beau­coup connais­saient tou­te­fois des condi­tions de tra­vail pré­caires. Les Sud-amé­ri­cains re­pré­sentent 43% des sans-pa­piers. Les Eu­ro­péens hors UE/AELE, 24%. Et la part des Ko­so­vars? «Cette étude ne dé­taille pas les pays de pro­ve­nance», conclut Lu­kas Rie­der, porte-pa­role du SEM.

Le chef du clan (à g.) s’en­tre­tient avec deux de ses com­plices dans un bar de la ré­gion de Son­drio, dans le nord de l’ita­lie, le 28 jan­vier 2017.

Pho­to d’un Zas­ta­va M57 trou­vée dans le té­lé­phone d’un sus­pect: une preuve de tra­fic, pour la po­lice.

Le tra­fic de mi­grants rap­porte gros. De­puis le Ko­so­vo, le voyage jus­qu’en Suisse coûte 3500 fr.

Pho­tos DR

Le re­cel de dia­mants fai­sait par­tie des ac­ti­vi­tés cri­mi­nelles du clan ko­so­var.

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