Muer les «-isme» en isthmes

Le Matin Dimanche - - CHRONIQUES - Sté­pha­nie Pa­hud

faute d’être ja­mais ré­so­lue, la contra­dic­tion se fige en état de choses, en­traî­nant une pro­gres­sive pa­ra­ly­sie de la ré­flexion» («Ap­pel d’air», Ver­dier, 2011). On cir­cule dans des lieux – vir­tuels pour une part, mais tous bien réels – qui mul­ti­plient les mises en dis­cours de l’in­cer­tain, de l’hy­bride, du fluide. Dans ce contexte, les in­cor­po­ra­tions achar­nées du fé­mi­nisme ou du vé­ga­nisme, pour en res­ter ici à ces deux «-isme», res­semblent à des ten­ta­tives d’ex­tinc­tion des dis­so­nances cog­ni­tives – les ten­sions in­ternes à nos sys­tèmes de croyance et d’ac­tion – que gé­nère l’ad­di­tion de ces im­per­ma­nences. Mais faire taire les désac­cords, c’est cou­per à la ra­cine ce qui nous anime. Comme le syn­thé­tise la phi­lo­sophe Chan­tal Ja­quet dans «Les trans­classes ou la non-re­pro­duc­tion» (PUF, 2016), «quel que soit leur sen­ti­ment de so­li­tude, les in­di­vi­dus ne sont pas des sub­stances exis­tant par elles-mêmes ou des mo­nades sans porte ni fe­nêtre, mais des êtres de re­la­tion per­pé­tuel­le­ment af­fec­tés par des causes ex­té­rieures qui les mo­di­fient et qu’ils mo­di­fient au gré des ren­contres»; et «étant don­né qu’il est im­pos­sible de se sous­traire to­ta­le­ment à l’ac­tion des causes ex­té­rieures, les hommes sont su­jets à des mo­di­fi­ca­tions mul­tiples et bal­lot­tés par des af­fects contraires». Les in­car­na­tions en­ra­gées des «-isme» sonnent comme des ten­ta­tives de ré­so­lu­tion ma­gi­co-dog­ma­tique de nos dis­har­mo­nies: on s’au­toen­rôle et l’on uni­ver­sa­lise nos pe­tites cui­sines in­ternes pour sor­tir tête fière de l’an­goisse de l’in­si­gni­fiance. Quitte à confis­quer, culpa­bi­li­ser, voire vio­len­ter des voix que l’on se targue pour­tant de re­pré­sen­ter. La bru­ta­li­té des «-isme» tient à cette pré­ten­tion de vé­ri­té, qui nous prive de l’ap­pré­hen­sion sen­sible du monde. Les «-isme» ga­gne­raient par consé­quent à se trans­for­mer en isthmes: des ponts fai­sant dia­lo­guer les es­paces, et les vul­né­ra­bi­li­tés. Plu­tôt que de se sclé­ro­ser, fé­mi­nisthme et vé­ga­nisthme culti­ve­raient leur ver­tu cru­ciale qui est l’at­ten­tion qu’ils forcent, et par­ti­ci­pe­raient ain­si à la re­créa­tion ur­gente de l’éton­ne­ment. C’est le pro­gramme que souffle Pe­rec dans «L’in­fraor­di­naire» (Seuil, 1989) que nous pour­rions adop­ter sous l’im­pul­sion de ces «-isme» mués en isthmes, à sa­voir sor­tir de l’anes­thé­sie d’une vie que «nous dor­mons d’un som­meil sans rêves» en ré­in­ter­ro­geant l’ha­bi­tuel: «Mais où est-elle, notre vie? Où est notre corps? Où est notre es­pace? (…) Ce qu’il s’agit d’in­ter­ro­ger, c’est la brique, le bé­ton, le verre, nos ma­nières de table, nos us­ten­siles, nos ou­tils, nos em­plois du temps, nos rythmes.» Pour em­boî­ter l’élan de Pe­rec, «in­ter­ro­ger ce qui semble avoir ces­sé à ja­mais de nous éton­ner», nul be­soin d’«-isme» vo­ci­fé­rants: se­couons nos rou­tines et po­sons le plus pos­sible de ques­tions «tri­viales et fu­tiles», parce que «c’est pré­ci­sé­ment ce qui les rend tout aus­si, si­non plus, es­sen­tielles que tant d’autres au tra­vers des­quelles nous avons vai­ne­ment ten­té de cap­ter notre vé­ri­té».

le­cercle.le­ma­tin.ch

Re­trou­vez les textes des per­son­na­li­tés du Cercle du Ma­tin Di­manche et participez au dé­bat

Newspapers in French

Newspapers from Switzerland

© PressReader. All rights reserved.