La Ja­po­naise Yui Yu­ku­take s’est mise au cor des Alpes pour fi­nan­cer sa vie d’étu­diante. Elle triomphe au Fes­ti­val in­ter­na­tio­nal de Nen­daz

Ar­ri­vée du Ja­pon il y a quatre ans, Yui Yu­ku­take, étu­diante en mu­sique à la Haute École d’art de Zu­rich, s’est mise à jouer de l’ins­tru­ment folk­lo­rique il y a peu. Ré­cit d’une his­toire fu­sion­nelle.

Le Matin Dimanche - - LA UNE - GA­BRIEL SASSOON ga­[email protected]­ma­tin­di­manche.ch

POR­TRAIT

Ar­ri­vée du Ja­pon il y a quatre ans, Yui Yu­ku­take, étu­diante en mu­sique à la Haute École d’art de Zu­rich, s’est mise à jouer de l’ins­tru­ment folk­lo­rique suisse il y a peu. Son adap­ta­tion s’est ré­vé­lée spec­ta­cu­laire, puis­qu’elle vient de rem­por­ter le concours prin­ci­pal du 17e Fes­ti­val in­ter­na­tio­nal de cor des Alpes de Nen­daz, en Va­lais. Yui Yu­ku­take a souf­flé la po­li­tesse à des Fri­bour­geois, des Saint­gal­lois et des Va­lai­sans, grâce à un son ma­gni­fique et à un calme im­pres­sion­nant.

«J’aime l’air pur, le calme, la culture de la ter­rasse suisse. Les gens ne sont pas stres­sés ici» Yui Yu­ku­take, joueuse de cor des Alpes «Elle a vrai­ment un son ma­gni­fique. Et elle joue avec un calme im­pres­sion­nant» An­toine De­vènes, vice-pré­sident du Fes­ti­val in­ter­na­tio­nal de cor des Alpes de Nen­daz

Yui Yu­ku­take prend sa res­pi­ra­tion, ferme les yeux et souffle dans son cor des Alpes. Les vi­bra­tions de l’im­po­sant ins­tru­ment re­ten­tissent dans une pe­tite salle de ré­pé­ti­tion de la Haute École d’art de Zu­rich (ZHDK). «Quand je joue, je m’ima­gine en train de chan­ter», com­mente-t-elle, sa pres­ta­tion ter­mi­née.

Yui Yu­ku­take vient de rem­por­ter le concours prin­ci­pal du 17e Fes­ti­val in­ter­na­tio­nal de cor des Alpes de Nen­daz, en Va­lais. C’était di­manche 22 juillet der­nier. Cette Ja­po­naise de tout juste 30 ans souf­flait alors la po­li­tesse aux Fri­bour­geois de l’écho des Dzô et du duo Lè Ban­doyon ain­si qu’au saint-gal­lois So­lo et aux deux Va­lai­sans de Mo­no­ry. «Elle a vrai­ment un son ma­gni­fique. Et son calme est im­pres­sion­nant», s’en­thou­siasme An­toine De­vènes. Le res­pon­sable de l’or­ga­ni­sa­tion du concours évoque une «dé­mons­tra­tion» qui a mis tout le ju­ry d’ac­cord. Ce­lui-ci a fait son choix à l’aveugle, comme de cou­tume.

Un pen­den­tif edel­weiss au­tour du cou, ha­billée en cos­tume tra­di­tion­nel — le même qu’elle por­tait à Nen­daz et qu’elle a ac­cep­té de re­mettre pour une séance pho­tos —, la jeune femme ne semble pas être consciente de l’impression qu’elle a lais­sée. «J’étais sur­prise de ga­gner.» La for­mule sonne comme un pon­cif dans la bouche de nom­breux vain­queurs. Pas dans celle de la Ja­po­naise. «J’au­rais bu un peu moins après le tour qua­li­fi­ca­tif si j’avais ima­gi­né que je par­ti­ci­pe­rais à la fi­nale», dit-elle dans un éclat de rire.

Un ins­tru­ment ap­pré­cié au Ja­pon

Si sa vic­toire pa­raît sur­pre­nante, c’est que la cor­niste a com­men­cé à jouer du cor des Alpes il y a trois ans, un an après avoir po­sé le pied sur le sol suisse pour pour­suivre sa for­ma­tion mu­si­cale à l’école d’art de Zu­rich. Son ins­tru­ment? Le cor d’har­mo­nie. Voi­là qui ex­plique ses prouesses. «La tech­nique est si­mi­laire. Il faut juste un peu plus de souffle pour le cor des Alpes et chan­ger la po­si­tion de la bouche.»

La na­tio­na­li­té de Yui Yu­ku­take n’éton­ne­ra pas, non plus, les fins connais­seurs de l’ins­tru­ment tra­di­tion­nel. Ce­lui-ci n’est pas l’apa­nage des mon­ta­gnards suisses ni même de ceux des autres contrées al­pines. Les ama­teurs du cor­niste russe Ar­ka­dy Shilk­lo­per le savent. Les spec­ta­teurs du pré­cé­dent Fes­ti­val de Nen­daz aus­si: deux Amé­ri­cains avaient par­ti­ci­pé ain­si que 18 joueurs ve­nus du… Ja­pon. Le cor des Alpes compte nombre d’adeptes sur l’ar­chi­pel.

Yui Yu­ku­take est née à Na­ga­sa­ki d’un père moine boud­dhiste et d’une mère femme au foyer. Comme le veut le sys­tème sco­laire nip­pon, elle s’es­saie, en­fant, à une ri­bam­belle d’ac­ti­vi­tés: ken­do, cal­li­gra­phie, cor al­to… Elle ne per­sis­te­ra qu’avec le cor d’har­mo­nie. «Pour­quoi? Parce qu’y jouer me vient na­tu­rel­le­ment, c’est simple pour moi. Ce qui ne veut pas dire que je m’es­time ta­len­tueuse», pré­cise-t-elle. An­nette Cox, avec qui elle a fon­dé Al­pine Sis­ters, un trio de cor des Alpes, se charge de le dire à sa place. «Yui a une ma­nière de jouer très mu­si­cale et créa­tive», ajoute-t-elle.

Di­plô­mée en cor d’har­mo­nie de l’école de mu­sique de To­kyo, la jeune femme a dé­ci­dé de se per­fec­tion­ner à l’étran­ger après avoir cher­ché en vain une place dans un or­chestre ja­po­nais. Sur les conseils d’un ami, elle opte pour la ZHDK, où en­seignent des poin­tures de son ins­tru­ment.

Et le cor des Alpes? Si elle s’y met, il y a trois ans, ce n’est pas pour mieux s’ac­cli­ma­ter, mais pour fi­nan­cer sa vie d’étu­diante. Avec deux ca­ma­rades de la ZHDK – son amie an­glaise An­nette Cox et la Ca­na­dienne Car­lie Bi­ge­low — elle lance Al­pine Sis­ters. «On a choi­si un ins­tru­ment tra­di­tion­nel im­pres­sion­nant et ap­pré­cié.» Le pre­mier été de sa créa­tion, le trio se rend chaque jour sur les bords du lac de Zu­rich pour jouer. Dé­sor­mais Yui Yu­ku­take se mue pé­rio­di­que­ment en ar­tiste de rue so­lo, ac­com­pa­gnée de son cor de 3 m de long. «C’est de l’ar­gent fa­ci­le­ment ga­gné. En une heure, si les condi­tions mé­téo sont bonnes, je gagne entre 50 et 100 francs. Les gens aiment cette mu­sique et leurs ré­ac­tions font plai­sir.» Cer­tains sont-ils sur­pris de voir une Ja­po­naise jouer d’un ins­tru­ment folk­lo­rique suisse? «Je ne sais pas. Mais par­fois on me parle en suisse al­le­mand et j’ai l’impression que c’est pour sa­voir qui je suis. C’est vrai que rien ne semble al­ler en­semble», s’amuse-t-elle.

L’air hel­vé­tique a chan­gé la cor­niste. «Il y a quatre ans, vous n’au­riez pas eu la même per­sonne en face de vous. Ici, les gens sont plus ou­verts qu’au Ja­pon et à leur contact je me suis ou­verte un peu.» Si bien que lors­qu’elle re­tourne chez ses pa­rents, sur la pe­tite île de Ta­ka­shi­ma (moins de 400 ha­bi­tants), elle doit veiller à ne pas en faire trop, au risque de mettre mal à l’aise.

Yui Yu­ku­take dit ado­rer Zu­rich, ap­pa­rem­ment en­core plus propre et bien or­ga­ni­sée – mais plus chère – que le Ja­pon, se­lon elle. «Et j’aime l’air pur, le calme, la culture de la ter­rasse suisse. Les gens ne sont pas stres­sés.» La Ja­po­naise ter­mine son Mas­ter dans deux ans et ne s’ima­gine pas un ins­tant quit­ter le pays: elle pré­voit de se ma­rier l’an pro­chain avec son fian­cé al­le­mand. Le couple ha­bite Die­ti­kon (ZH).

Pro­fes­sion­nel­le­ment, l’ar­tiste rêve d’in­té­grer un or­chestre avec son cor d’har­mo­nie. «Je passe bien­tôt une au­di­tion à Ge­nève. Ce n’est pas simple, il n’y a pas beau­coup de place en Suisse. Je cherche aus­si dans des pays voi­sins. Je me suis fixé une li­mite de deux heures et de­mie de dis­tance en avion.» Quant au cor des Alpes, elle veut se per­fec­tion­ner en­core, mieux maî­tri­ser la tech­nique clas­sique de l’ins­tru­ment et son his­toire. On pour­ra bien­tôt la dé­crire comme un pur concen­tré de folk­lore suisse. Yui Yu­ku­take a com­men­cé des cours de yo­del.

Mi­chele Li­mi­na

Yui Yku­take, 30 ans, étu­die la per­for­mance mu­si­cale à la Haute École d’art de Zu­rich. Elle se spé­cia­lise en cor d’har­mo­nie et a fon­dé un trio de cor des Alpes avec deux ca­ma­rades.

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