Face à L’UDC, Eco­no­mie­suisse veut conju­rer le mau­vais sort

Le Matin Dimanche - - SUISSE - LISE BAILAT

La faî­tière des en­tre­prises entre en cam­pagne sur l’au­to­dé­ter­mi­na­tion avec une af­fiche ins­pi­rée de ses an­nées de suc­cès et ap­pri­voise les codes de son ad­ver­saire.

C’est Dame Hel­vé­tie, ver­sion BD, qui s’aper­çoit qu’elle a fait une gaffe: elle vient de ti­rer à bout por­tant sur son bou­clier à l’ef­fi­gie du dra­peau suisse et l’a bri­sé. Avec cette image dé­voi­lée dans notre édi­tion de di­manche der­nier, Eco­no­mie­suisse a sur­pris. La faî­tière des en­tre­prises entre en cam­pagne contre l’ini­tia­tive po­pu­laire de L’UDC dite pour l’au­to­dé­ter­mi­na­tion, plus de trois mois avant le vote, et en fai­sant du rentre-de­dans. «Le mes­sage est plu­tôt clas­sique dans le camp pro­bi­la­té­ral: il dit que la Suisse risque de se ti­rer une balle dans le pied. En re­vanche, le vi­suel offre un ac­cès plus di­rect, plus pro­vo­ca­teur com­pa­ré au su­jet de la pomme qu’on connaît des vo­ta­tions pré­cé­dentes», ana­lyse le po­li­to­logue Louis Per­ron. Une at­ti­tude as­su­mée: «Ce se­ra l’un des vi­suels de notre cam­pagne. Pour le reste, nous al­lons adop­ter une to­na­li­té ba­sée sur les faits, mais elle ne se­ra pas in­si­pide», as­sure Car­me­lo La­ganà, sup­pléant ro­mand et res­pon­sable de pro­jets au sein d’eco­no­mie­suisse.

L’or­ga­ni­sa­tion a donc dé­fi­ni­ti­ve­ment mis au pla­card les af­fiches po­li­tiques qui l’ont plom­bée en 2013 et 2014. À la cave, les in­no­cents pom­miers uti­li­sés contre l’ini­tia­tive UDC contre l’im­mi­gra­tion. Pour conju­rer le sort, elle s’ins­pire au­jourd’hui d’un vi­suel qui a fait mouche en 2012 sur un thème si­mi­laire, l’ini­tia­tive de L’ASIN «Trai­tés in­ter­na­tio­naux: la pa­role au peuple», re­je­tée par 75% des voix.

Des «pa­trons-ar­na­queurs», pour L’UDC

Eco­no­mie­suisse a aus­si re­vi­si­té ses codes de lan­gage. L’UDC sait im­po­ser son vo­ca­bu­laire dans le dé­bat pu­blic? La faî­tière de l’éco­no­mie tente l’exer­cice. Elle a re­nom­mé le texte sou­mis au vote le 25 no­vembre. Pour elle, il s’agit de l’ini­tia­tive «contre le droit in­ter­na­tio­nal». Pas une seule fois dans sa bouche n’ap­pa­raît le terme «juges étran­gers» que L’UDC veut mar­te­ler dans le dé­bat. Et il n’y a pas de ha­sard: pour cou­per l’herbe sous le pied à ses ad­ver­saires, Eco­no­mie­suisse a pu­blié son ap­pel si­gné par cent per­son­na­li­tés ro­mandes à la veille de la fête na­tio­nale du 1er Août, date si chère au coeur de L’UDC.

Pro­vo­qué sur ses plates-bandes, le pre­mier par­ti de Suisse a ré­agi au quart de tour avec une lettre dif­fu­sée à large échelle. «Nous al­lons lan­cer of­fi­ciel­le­ment notre cam­pagne ces pro­chaines se­maines. La date n’est pas en­core dé­fi­nie. Mais nous avons dé­ci­dé de dé­jà ré­agir à l’at­taque d’eco­no­mie­suisse, car ce qu’elle pré­tend est faux, af­firme Al­bert Rös­ti, pré­sident de L’UDC. Nous vou­lons le main­tien de la dé­mo­cra­tie di­recte et que les ini­tia­tives vo­tées par le peuple soient ap­pli­quées.»

L’UDC ne mâche pas ses mots pour dis­qua­li­fier son ad­ver­saire. «Eco­no­mie­suisse pré­tend in­car­ner la Suisse dans son en­semble alors qu’elle ne vise qu’à la pro­mo­tion d’in­té­rêts par­ti­cu­liers, ce qui est son but d’ailleurs, tacle Cé­line Amau­druz, vi­ce­pré­si­dente de L’UDC. Elle est sim­ple­ment de­ve­nue le bras éco­no­mique de l’union eu­ro­péenne en Suisse. Elle s’at­taque dès lors à tout ce qui pour­rait com­pli­quer nos rap­ports avec L’UE.» Dans sa lettre en­voyée aux mé­dias, L’UDC qua­li­fie même l’or­ga­ni­sa­tion de «faî­tière pa­trons-ar­na­queurs». Ce­la vaut-il aus­si pour la fille de Ch­ris­toph Blo­cher, Mag­da­le­na Mar­tul­lo (UDC/GR)? «Ma­dame Mar­tul­lo est une per­sonne par­mi quelque 60 au co­mi­té d’eco­no­mie­suisse. Elle fait ce qu’elle peut. Je dois dire que l’éco­no­mie est in­fluen­cée au­jourd’hui aus­si par cer­tains CEO de grandes en­tre­prises qui sont eux-mêmes étran­gers et ne com­prennent pas exac­te­ment le fonc­tion­ne­ment de la Suisse», ré­pond Al­bert Rös­ti.

Car­me­lo La­ganà ré­torque: «Les en­tre­prises que nous re­pré­sen­tons sont ins­tal­lées et em­ploient des tra­vailleurs en Suisse. Qu’il puisse y avoir par­fois un ma­na­ger étran­ger est un en­ri­chis­se­ment pour notre pays.» Par­mi la cen­taine de per­son­na­li­tés qui ont re­joint l’ap­pel contre l’ini­tia­tive UDC, en plein coeur de l’été, fi­gurent des élus de droite comme de gauche ain­si que des chefs d’en­tre­prises hel­vé­tiques. Sur la sup­po­sée al­lé­geance de l’or­ga­ni­sa­tion en­vers Bruxelles, notre in­ter­lo­cu­teur ré­fute: «Pour nous, la re­prise du droit eu­ro­péen est né­ces­saire pour avoir ac­cès au mar­ché dans cer­tains do­maines. Mais elle n’est ja­mais au­to­ma­tique. Le pré­tendre, c’est mé­con­naître le su­jet.»

Les pre­mières salves sont donc lan­cées très tôt. Et pour cause: Eco­no­mie­suisse, comme L’UDC consi­dèrent le scru­tin du 25 no­vembre comme l’ob­jet le plus im­por­tant de l’an­née. lls savent aus­si qu’il y au­ra un grand tra­vail d’ex­pli­ca­tion à faire car la ques­tion po­sée aux Suisses est com­plexe: la Cons­ti­tu­tion suisse doit-elle pri­mer sur le droit in­ter­na­tio­nal? Que se passe-t-il en cas de conflit? Pour vul­ga­ri­ser la ma­tière, les deux camps ont dé­jà dif­fu­sé des vi­déos sur le ton de l’hu­mour. Ni Eco­no­mie­suisse, ni L’UDC ne veulent tou­te­fois don­ner des in­di­ca­tions quant au bud­get de cam­pagne qui leur per­met­tra de te­nir ce rythme-là jus­qu’à fin no­vembre.

Laurent Gillie­ron/keys­tone - DR

L’une des images choi­sies par Eco­no­mie­suisse pour com­battre L’UDC s’ins­pire d’une cam­pagne vic­to­rieuse de 2012 (en bas).

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