Cure-dents

Le Matin Dimanche - - CHRONIQUES - Ch­ris­tophe Pas­ser Jour­na­liste

J’ai­me­rais ici re­mer­cier Mon­sieur Si­mon Tor­nay, di­rec­teur d’un pe­tit su­per­mar­ché à Cham­pex-lac, Va­lais. Parce qu’il m’a pro­po­sé de m’of­frir un coup de fen­dant et un cure-dent. J’ignore si la chose se­ra fai­sable, s’il me se­ra pos­sible de re­joindre dans les temps qui viennent son éta­blis­se­ment sans me faire cou­vrir de gou­dron et de plumes par cer­tains de ses conci­toyens.

Je vous la fais courte. Le 1er août, congé, ca­ni­cule en plaine, mon­tée à Cham­pex, 1500 mètres, au-des­sus d’or­sières, idyl­lique, mi­ni-lac frais, pro­me­nades, les gens en pé­da­los. Pe­tite faim juste après 14 heures, pour­quoi pas une fon­due ou une ra­clette? Une ter­rasse, deux, puis trois: la même ré­ponse, même pas ai­mable: «cui­sine fermée, dé­so­lé!» On veut bien vous faire une bou­boule de glace, si vous in­sis­tez.

Dé­çu, je tra­verse la route, vers le su­per­mar­ché, his­toire de voir si je peux trou­ver quelque chose à cro­quer. Je tombe sur un pa­nier rem­pli de cure-dents, éti­que­tés et ven­dus à la pièce, 5 cen­times. Ça fi­nit de m’aga­cer. Je fais une pho­to du pa­nier ri­di­cule, et l’en­voie sur Fa­ce­book ac­com­pa­gnée d’un court com­men­taire soupe au lait et peu amène, évi­dem­ment un peu gé­né­ra­li­sa­teur, sur l’ac­cueil tou­ris­tique dans cette sta­tion où coulent le lait et le miel.

Je m’at­ten­dais à ce que quelques-uns sur­sautent ou ri­golent (on écrit ce genre de post pour ça), mais ça s’est vite en­ve­ni­mé par di­zaines de com­men­taires, avec in­sultes eth­niques (on me traite de sale Vau­dois, de Fri­bour­geois pour ceux qui cherchent, de ci­ta­din qui de­vrait res­ter chez lui, bon dé­bar­ras, etc.), on m’en­voie à la fi­gure des fon­dues trop chères ailleurs, je de­vrais avoir honte, on se ré­jouit que «Le Ma­tin» soit cre­vé, bien fait, on me sou­haite la même chose, on me traite de jour­na­liste (au pays de Cons­tan­tin, c’est une in­sulte). Il y en a un qui est poète, il y va de son «mi­sé­rable ex­cré­ment hu­main». C’est au mi­lieu de tout ça que Si­mon Tor­nay s’en est mê­lé: il a ex­pli­qué que les cure-dents ven­dus à la pièce ré­pondent pa­raît-il à une de­mande, celle des mar­cheurs du Tour du Mont-blanc, longue ran­don­née pas­sant par sept val­lées. Ah. Ça m’a va­lu au pas­sage une neuve vo­lée d’in­jures made in Va­lais, vu que j’au­rais donc dû faire une en­quête al­pine avant de la ra­me­ner. Si­mon Tor­nay, lui, pro­po­sait plu­tôt de pas­ser boire un coup, je l’en re­mer­cie sin­cè­re­ment et lui en­voie mes ex­cuses si mon post a dé­pas­sé ma pen­sée, pour­rait-on dire. Mais je ne sais pas, là, si en ve­nant, je ne vais pas fi­nir as­sas­si­né à coups de cure-dents de­vant son ma­ga­sin. Pour y son­ger, je me suis re­mis à fort vo­lume «La bal­lade des gens qui sont nés quelque part», Bras­sens, 1972.

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