Chère The­re­sa,

Le Matin Dimanche - - CHRONIQUES - Lio­nel Baier

Vous ex­cu­se­rez cette fa­mi­lia­ri­té que nos édu­ca­tions res­pec­tives pros­crivent, bien que ce soit pa­ra­doxa­le­ment elles qui m’au­to­risent. Voyez-vous, nos sommes tous deux en­fants de pas­teurs. Le ser­vice du di­manche ma­tin, les études bi­bliques au sa­lon, le ca­té­chisme dans la salle à man­ger, je connais. Votre vie au nu­mé­ro 10 de la Rue Dow­ning ne doit en rien vous dé­pay­ser du pres­by­tère de votre en­fance. On y croise un peu plus de Ju­das peut-être, mais ne sous-es­ti­mons pas l’âpre­té de la vie paroissiale.

En tant que simple ci­toyen suisse, per­met­tez-moi de vous sou­hai­ter la bien­ve­nue dans notre pays, où vous nous faites l’hon­neur de pas­ser vos va­cances, au centre de cette Eu­rope que votre gou­ver­ne­ment tente pé­ni­ble­ment de fuir. Certes la Suisse ne fait pas par­tie de l’union eu­ro­péenne, mais elle est dé­fi­ni­ti­ve­ment bien plus in­té­grée au mar­ché unique que votre royaume. Je ne parle même pas de la si­tua­tion d’après Brexit. Votre par­ti conser­va­teur a bien sou­vent pris nos ac­cords bi­la­té­raux comme mo­dèle de par­te­na­riat avec Bruxelles, sans avoir conscience du nombre de lois fa­çon­nées par d’autres qu’il faut ap­pli­quer pour être eu­ro­com­pa­tible. Oui, la sa­cro-sainte in­dé­pen­dance des Suisses s’ar­rête là où s’ap­plique la loi du mar­ché. Nous ne sommes pas com­plè­te­ment zin­zins tout de même.

Vous et moi par­ta­geons une même pas­sion pour les ran­don­nées en mon­tagne, par­ti­cu­liè­re­ment celles qui ser­pentent au­tour du Cer­vin. Vous le con­nais­sez bien en Grande-bre­tagne, puisque son mo­dèle ré­duit en cho­co­lat, les pe­tits tri­angles du To­ble­rone, ont per­du 10% de masse sur votre île, consé­quence d’une pound bien vo­lage. Je suis sûr que cet été, vous re­gar­de­rez l’ori­gi­nal avec gourmandise. Ne vous y trom­pez pas, le Cer­vin ne nous en­clave pas au fond des Alpes. Au contraire, il nous re­lie, nous unit au monde mé­di­ter­ra­néen puisque nous le par­ta­geons avec les Ita­liens. Quand je le re­garde, je vois l’ancre qui nous amarre à la ci­vi­li­sa­tion, à la science, à la poé­sie et aux grandes dé­cou­vertes. Nous n’avons ja­mais été un em­pire, nous sa­vons donc ce que nous de­vons à nos voi­sins.

Ose­rais-je vous dire que vous êtes, vous aus­si, en train de le dé­cou­vrir? À vos dé­pens mal­heu­reu­se­ment. Ce pe­tit dé­troit qu’est la Manche se trans­forme jour après jour en océan de so­li­tude. Oh, ne pen­sez pas que ce­la me ré­jouisse, moi qui dois tant à votre pays. À mes 20 ans, il m’a éman­ci­pé, ren­du libre et fa­rou­che­ment in­dé­pen­dant. Il m’est d’au­tant plus dou­lou­reux de le voir s’en­fon­cer dans la pire des tra­gé­dies sha­kes­pea­riennes.

Peut-être nous croi­se­rons-nous sur le che­min me­nant à la Hörn­lihütte, au pied du Cer­vin. C’est un bon point d’ob­ser­va­tion sur la val­lée, mais aus­si sur le géant qui nous fait face. Le temps d’un exa­men de conscience, cha­cun peut dé­ci­der de conti­nuer l’as­cen­sion ou de re­brous­ser che­min. Il n’y a nulle honte à re­ve­nir sur ses pas. C’est dire à la mon­tagne le res­pect qu’on lui porte, la mo­des­tie de nos des­tins hu­mains face à son his­toire mil­lé­naire. C’est tom­ber amou­reux de notre li­mite.

D’autres conti­nuent la mon­tée. Comme votre com­pa­triote Ed­ward Whym­per en 1865 qui bru­ta­li­sa ses troupes afin d’at­teindre le som­met avant l’ex­pé­di­tion ita­lienne. Certes il fut le pre­mier at the top. Mais à quel prix! Lors de la des­cente, quatre de ses hommes chu­tèrent et se tuèrent. On dit en­core au­jourd’hui dans la val­lée qu’il ne s’agit pas d’un ac­ci­dent, la corde en chanvre de Ma­nille ayant été tran­chée.

Tout se ter­mine tou­jours en Who dun­nit avec les su­jets de Sa Ma­jes­té. Ne soyez pas, chère The­re­sa May, celle qui rompt, mais celle qui ra­mène son ex­pé­di­tion en plaine au com­plet. Après tout, le non-sens est un som­met que seuls les Bri­tan­niques savent es­ca­la­der.

Cette chro­nique est as­su­rée en al­ter­nance par Lio­nel Baier, Claude-in­ga Bar­bey, Ch­ris­tophe Gal­laz, Alain Re­be­tez et Fran­çois Schal­ler

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