Thierry Jo­bin se­ra-t-il l’atout ro­mand pour le Fes­ti­val de Lo­car­no?

FES­TI­VAL La plus im­por­tante ma­ni­fes­ta­tion consa­crée au ci­né­ma en Suisse bat son plein jus­qu’au 11 août et se cherche un nou­veau di­rec­teur ar­tis­tique. Ce­lui du Fes­ti­val du film de Fri­bourg est sou­vent ci­té.

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Quand on l’at­teint au té­lé­phone sur le bal­con de son hô­tel lo­car­nais, il rit, fort et joyeu­se­ment, mais c’est aus­si le fait d’une re­la­tive ner­vo­si­té. Parce que Thierry Jo­bin, 49 ans, un peu Va­lai­san (il y est né), beau­coup Ju­ras­sien (il y a pas­sé son en­fance), pas mal Fri­bour­geois (ses études puis le Fes­ti­val de Fri­bourg) a tou­jours eu le ta­lent heu­reux de l’hu­mour quand la ten­sion mon­tait: «Écou­tez, je n’ai pas l’in­ten­tion d’en par­ler main­te­nant. D’abord parce que je ne sais rien et en­suite parce que ce se­rait de toute fa­çon plu­tôt mal­adroit alors que nous sommes en plein dans le fes­ti­val.»

Par­lez de quoi? De «l’an­née élec­to­rale», par­di. Car c’est ain­si que l’on ap­pelle à Lo­car­no ces sai­sons où le plus im­por­tant fes­ti­val du film en Suisse, ac­cueillant chaque été près de 170 000 vi­si­teurs, se re­trouve à la re­cherche d’un di­rec­teur ar­tis­tique. Car­lo Cha­trian, en poste de­puis 2012, a été hap­pé par la pres­ti­gieuse Ber­li­nale al­le­mande, qu’il di­ri­ge­ra dès sa pro­chaine édi­tion en fé­vrier 2019. Lo­car­no 2018 est sa der­nière pro­gram­ma­tion au Tes­sin.

Une ha­bi­tuelle dis­cré­tion rom­pue

C’est une fuite dans la presse al­le­mande, à la fin du mois de juin, qui a ré­vé­lé la nou­velle, ce qui n’est pas sans im­por­tance. Les ins­tances di­ri­geantes du fes­ti­val au­raient sans doute pré­fé­ré une dis­cré­tion évi­tant le bruis­se­ment des spé­cu­la­tions pa­ra­si­tant forcément un peu le fes­ti­val. L’ha­bi­tude, à Lo­car­no, c’est d’an­non­cer si­mul­ta­né­ment ce­lui qui s’en va et celle ou ce­lui qui rem­place. Cette vo­lon­té de com­mu­ni­ca­tion sous contrôle, pour le coup, a fait long feu.

Car le contrôle, le fai­seur ici de reines et rois, c’est Mar­co So­la­ri, pré­sident exé­cu­tif de la ma­ni­fes­ta­tion de­puis dix-huit ans. So­laire, cha­ris­ma­tique, l’homme à l’en­tre­gent lé­gen­daire est ce­lui qui a choi­si tous les di­rec­teurs ar­tis­tiques de ces der­nières an­nées: Irene Bi­gnar­di, puis Fré­dé­ric Maire dès 2005, Oli­vier Père en 2009, Car­lo Cha­trian de­puis 2012. Et c’est en­core lui qui pro­po­se­ra le fu­tur nom de l’élu(e) au conseil d’ad­mi­nis­tra­tion du fes­ti­val, d’ici à la fin de l’été. Mar­co So­la­ri a pour lui d’avoir eu la main heu­reuse et, à «24 heures» et à la «Tri­bune de Ge­nève», il di­sait au mo­ment de la confé­rence de presse de juillet: «L’anec­dote qui cir­cule au Tes­sin ra­conte que je choi­sis mes col­la­bo­ra­teurs par leur fa­çon de se com­por­ter au res­tau­rant avec les ser­veurs. Ce­la me dit presque tout sur la per­sonne.» De­puis, l’homme a im­po­sé un black-out com­plet sur le thème.

Alors les noms cir­culent (lire ci-des­sous). Et celles et ceux qui sont ci­tés par la presse où les ini­tiés ont par­fois l’impression d’en­tendre sif­fler à leurs oreilles une bonne vieille mu­sique ha­le­tante de film hit­ch­co­ckien. Thierry Jo­bin est l’un d’eux, sou­vent pré­sen­té en fa­vo­ri, no­tam­ment par une presse zu­ri­choise qui n’ap­pré­cie pas tou­jours la ri­gueur un peu en­nuyeuse de Se­rai­na Roh­rer (la di­rec­trice des Jour­nées ci­né­ma­to­gra­phiques de So­leure), que cer­tains ont pro­je­té un peu vite à la tête de Lo­car­no.

Thierry Jo­bin est en tout cas l’atout maître des Ro­mands. An­cien jour­na­liste, no­tam­ment au «Nou­veau Quo­ti­dien» puis au «Temps», il a pris la tête du Fes­ti­val in­ter­na­tio­nal de films de Fri­bourg (FIFF) en 2012. En peu d’an­nées, il a trans­for­mé la ma­ni­fes­ta­tion en­core très mar­quée par son tiers-mon­disme his­to­rique en un fes­ti­val plus ou­vert, no­tam­ment au ci­né­ma de genre. Dé­fri­cheur in­fa­ti­gable par­tout sur la pla­nète de ci­né­ma­to­gra­phies rares, émer­gentes, il a en même temps réus­si l’ex­ploit d’aug­men­ter de 45% la fré­quen­ta­tion de son fes­ti­val, at­ti­rant les jeunes pour un ré­sul­tat re­cord: plus de 44 000 spec­ta­teurs cette an­née. Ar­mé de son fort ré­seau in­ter­na­tio­nal (il est aus­si pré­sident du co­mi­té d’ex­perts du fonds suisse Vi­sions Sud Est, pro­po­sant des aides à des pro­jets de films en Asie, en Afrique ou en Amé­rique la­tine), Thierry Jo­bin était aus­si à Cannes en 2017 l’un des deux seuls di­rec­teurs de fes­ti­vals suisses (l’autre, c’était… Cha­trian) in­vi­tés au «Dî­ner des fes­ti­vals», re­grou­pant an­nuel­le­ment sur la Croi­sette les 150 plus im­por­tants di­ri­geants du genre: l’anec­dote a été re­le­vée par le conseiller fé­dé­ral Alain Ber­set, ve­nu faire le dis­cours d’ou­ver­ture du FIFF, en mars der­nier.

À ce bon vi­vant, un jour­na­liste fai­sait re­mar­quer qu’il res­semble de plus en plus à ce­lui qu’il met à la droite de Dieu: Or­son Welles. Pour cet af­fa­mé de ci­né­ma de­puis l’en­fance (il faut l’écou­ter par­ler de «La flûte à six schtroumpfs», pre­mier film vu en salles), l’éven­tuelle ir­rup­tion à Lo­car­no se­rait aus­si le re­bon­dis­se­ment sur grand écran d’un scé­na­rio de l’exis­tence com­men­cé à 14 ans comme cais­sier du ci­né­ma de De­lé­mont, mais où la Piaz­za Grande a tou­jours été un rêve à es­pé­rer. Dans une in­ter­view, on lui de­man­dait il y a quelques an­nées ce que Lo­car­no re­pré­sen­tait pour lui: «C’est l’en­droit qui m’a fait. Ça fai­sait quatre ou cinq ans que j’étais tom­bé dans la mar­mite du ci­né­ma et que j’y dé­ri­vais comme un ca­not sans gou­ver­nail. Quand j’ai mis les pieds pour la pre­mière fois à Lo­car­no, en 1985, à 16 ans, ma ci­né­phi­lie est de­ve­nue concrète, cris­tal­li­sée, cris­tal­line. Mes pa­rents m’ont don­né vie phy­si­que­ment, cultu­rel­le­ment, in­tel­lec­tuel­le­ment et sur bien d’autres plans. Et Lo­car­no m’a don­né vie ci­né­phi­li­que­ment, en termes de cu­rio­si­té, d’exi­gence, d’éthique, de di­ver­si­té. Je suis son fils et je le connais si in­ti­me­ment que je me re­belle par­fois contre lui, par­ti­cu­liè­re­ment quand j’étais jour­na­liste, dès que je sens qu’il s’éloigne de cette ca­pa­ci­té à pro­duire de la ci­né­phi­lie pour la vie.» Ce­la s’ap­pelle une pro­fes­sion de foi.

«Lo­car­no m’a don­né vie ci­né­phi­li­que­ment, en termes de cu­rio­si­té, d’exi­gence, d’éthique, de di­ver­si­té» Thierry Jo­bin, di­rec­teur du FIFF

Jean-ch­ris­tophe Bott/ Keys­tone

Thierry Jo­bin di­rige le Fes­ti­val in­ter­na­tio­nal de films de Fri­bourg de­puis 2012, et le temps ac­cen­tue sa res­sem­blance avec l’une de ses idoles, Or­son Welles.

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