Sa­gesse

Par Ro­sette Po­let­ti

Le Matin Dimanche - - BIEN VIVRE -

Je vous pro­pose pour l’été d’évo­quer des tra­di­tions, spi­ri­tua­li­tés, «sa­gesses» qui nous sont moins connues. Au­jourd’hui: la sa­gesse maa­saïe.

Spo­liés de leurs terres, les Maa­saï ont été in­com­pris parce qu’en­fer­més dans un mythe: ce­lui d’être des guer­riers san­gui­naires. Leur sa­gesse a été mal ap­pré­ciée en Oc­ci­dent. En réa­li­té, ces hommes fiers et beaux consti­tuent une po­pu­la­tion d’éle­veurs se­mi-no­mades d’afrique de l’est, ils vivent sur­tout dans le centre et le sud-ouest du Ke­nya et au nord de la Tan­za­nie. Leur sa­gesse nous est mieux con­nue grâce à Xa­vier Pé­ron, un an­thro­po­logue ex­pert des peuples pre­miers, qui a vé­cu avec eux du­rant des an­nées et qui leur a consa­cré six livres et deux films.

La joie chez les Maa­saï

«Chez ces hommes et ces femmes, la joie est un état d’être, une joie tran­quille, apai­sée, constante, to­ta­le­ment in­dé­pen­dante des évé­ne­ments ex­té­rieurs», écrit Fre­de­ri­ka Van In­gen. Cette joie prend sa source dans l’amour qui est au coeur de la vie.

Les Maa­saï ont un rap­port au monde in­vi­sible: ils savent se re­con­nec­ter à ce monde, à l’éner­gie di­vine qui se nomme Enk’aï, la dées­se­mère. Pour vivre en har­mo­nie, ils sont tou­jours en re­la­tion in­time avec elle, ils lui parlent comme à une amie. Tous les Maa­saï, hommes et femmes, tra­versent dif­fé­rentes ini­tia­tions au cours de leur vie qui les pré­parent à re­joindre la déesse. «Pour un Maa­saï, ex­plique Xa­vier Pé­ron, le but de toute vie est de ré­in­té­grer l’uté­rus de la déesse dans la joie.» Jusque dans la mort, la joie est pré­sente.

La sa­gesse et la spi­ri­tua­li­té des Maa­saï sont si pas­sion­nantes et riches qu’on ne peut en don­ner ici qu’un ré­su­mé. Il vaut la peine de lire l’ou­vrage de Xa­vier Pé­ron, pro­ba­ble­ment le meilleur connais­seur des Maa­saï au­jourd’hui.

Quatre clés de la spi­ri­tua­li­té maa­saïe

1) Être dans la joie. Pour les Maa­saï, la joie naît de la joie. Ils la nomment En­ci­paï. Sans elle, on ne peut pas évo­luer. Elle per­met de s’ou­vrir à la vé­ri­té de la vie et aux autres. Pour soi, elle per­met aus­si de re­ce­voir des di­rec­tives in­tui­tives, alors des coïn­ci­dences de plus en plus fré­quentes sur­viennent qui nous mettent sur la bonne voie. Pen­dant les pé­riodes dif­fi­ciles, les Maa­saï cultivent le sens de l’hu­mour pour re­trou­ver le sou­rire si vi­tal. Se­lon Xa­vier Pé­ron, la clé fon­da­men­tale de la joie des Maa­saï, c’est la déesse Enk’aï qui oeuvre à tra­vers tous les êtres et les pen­sées d’amour qui émanent du coeur consti­tuent son unique mes­sage.

2) Ac­cep­ter les dif­fi­cul­tés. Pour les Maa­saï, la dif­fi­cul­té existe pour les ai­guillon­ner vers l’éveil. La souf­france est un don du ciel, elle est pla­cée sur le chemin pour son­der la puis­sance de leur foi, l’au­then­ti­ci­té de leur en­ga­ge­ment. Chaque mo­ment de la vie est un acte de foi. Il leur ap­par­tient de l’ac­cep­ter ou non. On ne peut pas sé­pa­rer le bien du mal, le jour de la nuit, le monde vi­sible du monde in­vi­sible, la nais­sance

À LIRE

«Les neuf leçons du guer­rier maa­saï», Xa­vier Pé­ron,

Ed. Jou­vence.

«Mes­sages d’un Maa­saï à l’oc­ci­dent», Xa­vier Pé­ron, Ed. Re­tour à la vie.

«Sa­gesses d’ailleurs pour vivre au­jourd’hui», Fre­de­ri­ka Van In­gen, Ed. J’ai lu.

Site de Xa­vier Pé­ron: www.xa­vier­pe­ron.com et la mort, le ciel et la terre, tous forment des paires qui s’al­ternent, s’op­posent et dé­pendent les unes des autres. La dua­li­té est une réa­li­té, c’est un élé­ment es­sen­tiel de la vie et c’est au mi­lieu de tout ce­la que l’on peut at­teindre l’har­mo­nie.

3) Plan­ter. Uti­li­ser ce verbe peut pa­raître pa­ra­doxal, car les Maa­saï ne sont pas des culti­va­teurs. Pour­tant, «la plan­ta­tion» la plus im­por­tante de leurs cé­ré­mo­nies cé­lèbre l’équi­libre, la com­plé­tude, l’uni­té de chaque guer­rier. Comme tout change dans la vie et pour s’adap­ter à ce qui est, il faut culti­ver en soi une grande ou­ver­ture et une grande simplicité et dé­ve­lop­per des ra­cines qui s’en­foncent, non pas dans la terre, mais dans les va­leurs hu­maines de di­gni­té, d’amour, d’hu­mi­li­té et de res­pect.

4) Re­cher­cher le bon ordre. «Pour les Maa­saï, écrit Xa­vier Pé­ron, il faut être prêt à se dé­bar­ras­ser de ses peurs si l’on pré­tend vou­loir se trans­for­mer et sa­voir qui l’on est réel­le­ment. Il faut être prêt à lais­ser faire les choses, à se lais­ser al­ler. Pas à se lais­ser al­ler au sens de n’avoir plus rien à faire, mais au contraire au sens de se dé­bar­ras­ser de ce que tout homme craint le plus: lui-même, pour re­dé­cou­vrir la force du di­vin en soi et le lais­ser agir. Enk’aï ne laisse ja­mais tom­ber ceux qui croient en elle. Il suf­fi­ra d’être à l’écoute du Bon Ordre, croyance très forte chez les Maa­saï.

Il y a tant de ri­chesses dans la spi­ri­tua­li­té et la sa­gesse des Maa­saï! Elle vaut la peine d’être étu­diée. On res­sent une grande hu­mi­li­té face à leur ma­nière de conce­voir l’amour, la fra­ter­ni­té, l’har­mo­nie avec ce qui est. Si, long­temps, les Oc­ci­den­taux ont cru dé­te­nir la sa­gesse à tra­vers leurs phi­lo­so­phies et leur re­li­gion, en fait, ils n’en ont qu’un frag­ment!

Bien sûr, l’or­ga­ni­sa­tion de la so­cié­té des Maa­saï est par­fois cri­ti­quée: ma­riages ar­ran­gés, rites d’ini­tia­tion qui nous pa­raissent cruels: cir­con­ci­sion et du­rant de longues an­nées ex­ci­sion pour les filles qui a main­te­nant été heu­reu­se­ment in­ter­dite par le gou­ver­ne­ment ke­nyan.

Il s’agis­sait de rites qui fai­saient par­tie d’une sorte de co­hé­rence de leur so­cié­té. Celle-ci est en évo­lu­tion comme la nôtre. Es­pé­rons que leur ma­gni­fique sa­gesse se per­pé­tue mal­gré les grands chan­ge­ments qu’ils vivent.

À vous, amis lec­teurs, je sou­haite une ma­gni­fique se­maine.

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