Dans un jar­din fa­mi­lial

Nous pour­sui­vons notre mi­ni-sé­rie d’été pour dé­cou­vrir des jar­dins de la ré­gion. Poé­tiques ou mo­destes, ces édens sont l’oeuvre de pro­fes­sion­nels. Ce di­manche, nous sommes sur les hauts de Lau­sanne.

Le Matin Dimanche - - NATURE - VA­LÉ­RIE HOFFMEYER

Un jar­din res­semble par­fois à une ami­tié au long cours, avec des pé­riodes d’in­tense fré­quen­ta­tion et des zones de calme. C’est un peu ce qu’évoque ce­lui d’alain Des­sarps. Cet ar­chi­tecte-pay­sa­giste re­trai­té en­tre­tient avec son lo­pin lau­san­nois un lien de proxi­mi­té ami­cale, où se lisent cer­taines convic­tions bien an­crées. Ces 200 m2 de po­ta­ger semblent un peu éche­ve­lés si on les com­pare aux terres ri­po­li­nées de ses voi­sins ve­nus du reste du monde, sur­tout du Sud. Comme lui, ces jar­di­niers du soir et du week-end sont lo­ca­taires d’une par­celle au sein de l’as­so­cia­tion des jar­dins fa­mi­liaux de ce quar­tier tran­quille, au nord de Lau­sanne. Pour­quoi donc Alain Des­sarps a-t-il re­nou­ve­lé son bail an­née après an­née, bien après que la mis­sion pé­da­go­gique du jar­din au­près de ses en­fants était ter­mi­née? Ré­ponse en trois temps.

1. Le temps des en­fants

«Quand on a pris ce jar­din, il y a un peu plus de qua­rante ans, on avait sur­tout en­vie de pou­voir édu­quer nos en­fants à la na­ture et à la pro­ve­nance de la nour­ri­ture. Ma femme et moi sommes ar­chi­tectes-pay­sa­gistes. Elle est d’ori­gine néer­lan­daise, nous nous sommes ren­con­trés dans une école de pay­sage, en Bel­gique. Ici, à Lau­sanne, nous avons tou­jours vé­cu en ap­par­te­ment. Le sys­tème des jar­dins fa­mi­liaux, à un jet de pierre du do­mi­cile, per­met de dé­ve­lop­per une vraie re­la­tion à la na­ture tout en vi­vant en ville. Ce­la ne coûte pas très cher et on peut pro­duire des fleurs, fruits et légumes toute l’an­née. C’était un ap­port très plai­sant quand nous étions quatre à la mai­son, des légumes bio à por­tée de main. En­core au­jourd’hui, quel plai­sir de ve­nir cher­cher une salade juste avant de pas­ser à table et de ci­sailler quelques feuilles d’ar­roche marine, Atri­plex ha­li­mus, des­sus, c’est in­imi­table!

»Ce­la dit et con­trai­re­ment à beau­coup de jar­dins fa­mi­liaux, je n’ai ni per­go­la, ni bar­be­cue, ni dra­peau na­tio­nal. Juste ce pe­tit carré de pe­louse, à l’en­trée de la par­celle, que je rase de près avec ma pe­tite ton­deuse hé­li­coï­dale, par­fai­te­ment adap­tée à cette mi­ni­sur­face: c’est là que jouaient mes en­fants quand ils étaient pe­tits. C’est im­por­tant, même dans un jar­din po­ta­ger, d’avoir un en­droit confor­table où se te­nir. Au­jourd’hui, les en­fants sont grands et même pa­rents: le pe­tit carré de pe­louse a tou­jours le même usage pour les nou­veaux bé­bés.

»À l’angle de ce ta­pis vert, il y a un pê­cher, Pru­nus per­si­ca, qui don­nait de suc­cu­lentes pêches de vigne, mûres en même temps que le rai­sin. Mais comme je re­fuse de trai­ter, il a la cloque. La re­lève est là: j’ai plan­té son re­je­ton juste à cô­té, pour le mo­ment il est épar­gné par la ma­la­die. Et puis, à son pied croît ce ro­sier au nom de rêve: Cuisse de nymphe émue. C’est un buis­son as­sez dense, qui donne des fleurs doubles d’un rose très pâle à l’ex­té­rieur et plus sou­te­nu au coeur du bou­ton. Son feuillage bleu­té reste joli toute la sai­son.»

2. Le temps de l’en­ga­ge­ment

«J’ai fait par­tie du co­mi­té de ges­tion du­rant seize ans, car le de­ve­nir de ces jar­dins po­pu­laires m’im­porte beau­coup. Avec ma femme, nous par­ta­geons des convic­tions «éco­los», mais on a fi­ni par dé­ci­der que cette his­toire de jar­din fa­mi­lial, ça se­rait mon do­maine. Je veux bien ré­cu­pé­rer les plantes dont elle ne veut plus sur le bal­con, en échange elle ne me donne pas de conseils au jar­din. J’ai ain­si ac­cueilli ces ho­stas, des belles plantes d’ombre qui n’ont rien à faire au po­ta­ger mais qui vont bien au fond de ma par­celle, là où un hé­ris­son a élu do­mi­cile. For­cé­ment, mon jar­din est vi­vant et ac­cueillant, vu que je n’uti­lise au­cun pro­duit de syn­thèse, en­grais ou pes­ti­cides. S’il y a des pa­ra­sites sur une plante, c’est qu’il y a un dés­équi­libre dont je peux m’ac­com­mo­der.

»J’ai consa­cré une grande par­tie de ma car­rière aux arbres, en ville sur­tout, les grands, les re­mar­quables, ceux des ave­nues et des parcs. Mais cu­rieu­se­ment, j’aime bien ce spon­ta­né et mo­deste bou­leau, Be­tu­la al­ba, à l’en­trée du jar­din, que je taille et re­taille, il ne fau­drait pas qu’il fasse de l’ombre à mes cultures! Pour­quoi je le garde? C’est une es­sence pion­nière, de celles qui s’ins­tallent dans les ter­rains les plus pauvres. Et dieu sait si ma terre était pauvre, il y a trente ans, c’est ici qu’on avait mis en vrac les rem­blais des construc­tions voi­sines. À l’époque, on ne sé­pa­rait pas la terre vé­gé­tale de la sous-couche, comme au­jourd’hui. Per­sonne n’en vou­lait, mais moi en tant que pro­fes­sion­nel, je trou­vais in­té­res­sant d’ex­pé­ri­men­ter la ré­gé­né­ra­tion de ce sol presque sans vie. Il en a fal­lu de la pa­tience, d’an­née en an­née, pour re­cons­ti­tuer une terre cor­recte, à force de se­mis ré­gé­né­rants et de tra­vail res­pec­tueux de la struc­ture du sol! Je tra­vaille peu la terre, sur­tout pas en pro­fon­deur, mais je l’ai nour­rie et, peu à peu, elle a at­teint son équi­libre.»

3. Le temps de la cu­rio­si­té cultu­relle

«Mes voi­sins traitent, cer­tains vrai­ment… beau­coup. On le sait, c’est dans les jar­dins par­ti­cu­liers que l’uti­li­sa­tion de pro­duits chi­miques est la plus éle­vée! On en dis­cute, après tout, les par­celles en amont ruis­sellent for­cé­ment sur la mienne les jours de pluie. Je les char­rie, ami­ca­le­ment, je leur dis que leurs to­mates ne sont pas plus goû­teuses que les miennes, même si je ne les tu­teure pas – ce qui les rend per­plexes! Pour cer­tains, le jar­din n’est pas une plai­san­te­rie: s’il n’y a pas 50 ki­los de to­mates à mettre en conserve, la sai­son est ratée! Je n’ai pas ces am­bi­tions. Il faut dire que le jar­din est une af­faire de trans­mis­sion et de cul­ture très pro­fon­dé­ment an­crée. Les gens jar­dinent comme ils ont vu leurs pa­rents le faire et re­mettre ce­la en ques­tion se­rait dé­loyal en­vers la tra­di­tion du pays et de la fa­mille. Je peux le com­prendre, même si sou­vent, ça m’in­ter­pelle! Au dé­but, il y avait sur­tout des Suisses, au­jourd’hui, il y a toutes les na­tio­na­li­tés: mon voi­sin du haut est un vrai Vé­ni­tien, ce­lui du bas vient de Ca­labre, il y a beau­coup de Por­tu­gais et de Ko­so­vars. Ceux-ci ont une cu­rieuse ma­nière de culti­ver les cor­ni­chons, sur des tu­teurs obliques sans cesse «re­ten­dus»: je ne sais si c’est pour ce­la que leurs légumes sont si al­lon­gés? Une dame d’ori­gine asia­tique jar­dine tou­jours ac­crou­pie, comme dans une ri­zière. Un gé­ron­to­logue tu­ni­sien et sa femme qui joue de l’oud sont tout heu­reux de leur nou­veau lo­pin. Les jar­dins fa­mi­liaux, c’est le monde à notre porte.»

Yvain Ge­ne­vay

Yvain Ge­ne­vay

Sans ca­ba­non ni ma­chines,Alain Des­sarps comp­ta­bi­lise qua­rante ans de jar­di­nage as­so­cia­tif.

Wi­ki­pé­dia DR

Quelques feuilles ci­se­lées d’«atri­lex ha­li­mus» sur une salade: «C’est in­imi­table!» L’ar­roche marine

Wi­ki­pé­dia

Ce ro­sier aux fleurs doubles pos­sède un feuillage bleu­té qui «reste joli toute la sai­son». Cuisse de nymphe émue

Ve­lou­té et d’un beau vert bleu­té, le feuillage des iris est beau même quand il n’y a plus de fleurs. Iris

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