Ce­ci est un ov­ni

Ar­mand Du­plan­tis, tout frais cham­pion d’eu­rope du haut de ses 18 ans, a tout pour faire pas­ser la perche mon­diale dans une nou­velle di­men­sion.

Le Matin Dimanche - - ATHLÉTISME - FLORIAN MÜLLER florian.mul­[email protected]­ma­tin­di­manche.ch

De sa dé­gaine d’ado, il ne reste bien­tôt plus rien – si ce n’est des bras bal­lants d’in­cré­du­li­té. Mais Ar­mand Du­plan­tis a fra­cas­sé les portes du monde des adultes en trop peu de temps pour se dé­faire to­ta­le­ment de l’en­fant qui som­meille en­core en lui. Alors, lors­qu’il a fran­chi 6,05 m di­manche pas­sé aux Eu­ro­péens de Ber­lin à son pre­mier es­sai, le pu­blic s’est pris d’af­fec­tion pour l’en­thou­siasme éber­lué de ce jeune Sué­dois de 18 ans.

Frais comme la ro­sée du prin­temps, il a of­fert un for­mi­dable bol d’air aux 40 000 spec­ta­teurs plon­gés dans la tor­peur de l’olym­pias­ta­dion. Nuit ma­gique, nuit my­thique: exac­te­ment là où Jesse Owens avait dé­goû­té Adolf Hit­ler en 1936, où Usain Bolt avait po­sé des ja­lons in­tou­chables en 2009, «Mon­do» Du­plan­tis a à son tour tu­toyé l’éter­ni­té de sa fou­lée dé­liée.

«En moins d’un an, Du­plan­tis a vio­lem­ment dé­pous­sié­ré le re­cord du monde ju­nior de 25 cen­ti­mètres (ndlr: 5,80 m), s’en­thou­siasme Sté­phane Dia­ga­na, an­cien cham­pion du monde du 400 mètres haies. C’est comme si vous ga­gniez une de­mi-se­conde sur 100 mètres. Et là, 6,05 m: à le voir s’en­vo­ler, Ser­gueï Bub­ka doit en­core se frot­ter les yeux.» Une soi­rée mé­mo­rable, où le jeune homme a as­som­mé la concur­rence en pas­sant ses hau­teurs au pre­mier es­sai. «Les condi­tions étaient par­faites, chaudes et sans air, ren­ché­rit Boris Zen­gaf­fi­nen, an­cien cham­pion de Suisse de la dis­ci­pline. Il faut sa­voir qu’une tem­pé­ra­ture fluc­tuante peut dé­sta­bi­li­ser les per­chistes, parce qu’elle in­flue sur la ri­gi­di­té de la perche. Quant au vent, pas be­soin de faire un des­sin.» Un écrin de rêve pour que la nou­velle perle de l’ath­lé­tisme brille de mille feux.

La perche mon­diale n’avait plus connu pa­reil ta­lent de­puis… ja­mais, en fait. Même le my­thique «tsar» Bub­ka, ré­fé­rence ab­so­lue en la ma­tière, na­vi­guait en­core à hau­teur d’homme à l’âge de la ma­jo­ri­té (5,55 m). Et l’ukrai­nien était dé­jà consi­dé­ré comme un sur­doué, sur­tout en re­gard des temps de pas­sage de Renaud La­ville­nie (4,70 m à 18 ans), ac­tuel re­cord­man du monde en salle (6,16 m). Non, Ar­mand Du­plan­tis, lui, n’a rien à faire avec le com­mun des mor­tels. À 10 ans, le ga­min fran­chis­sait 3,86 m dans le jar­din fa­mi­lial, en Loui­siane, où son père Greg, an­cien per­chiste (5,80 m en 1993), l’a éle­vé au grain. Le fis­ton, lui, choi­si­ra en 2015 la na­tio­na­li­té sué­doise de sa ma­man. C’est sous les cou­leurs des Tre Kro­nor qu’il ali­gne­ra les barres avant d’ex­plo­ser à Ber­lin: 5,60 m à 16 ans, 5,90 m à 17 ans et 6,05 m à 18 ans.

Un ga­ba­rit in­ha­bi­tuel

«Per­son­nel­le­ment, je suis bluf­fé par la ré­gu­la­ri­té de sa pro­gres­sion, ad­mire Jean-pierre Schoe­bel, di­rec­teur du très co­té mee­ting de Mo­na­co. Il af­fiche une maî­trise et une ma­tu­ri­té tech­nique to­ta­le­ment in­édites. Il dé­gage une im­pres­sion de fa­ci­li­té, chaque geste est to­ta­le­ment maî­tri­sé, il n’y a pas la moindre fio­ri­ture, tout est par­fai­te­ment fluide.» «À le voir, si fluet, on peine à croire qu’un grin­ga­let pa­reil puisse maî­tri­ser le ren­voi d’éner­gie énorme ba­lan­cé par la perche, re­prend Sté­phane Dia­ga­na. Mais non, il ne su­bit ja­mais, il n’y a pas d’ac­crocs ou de chocs, avec son ga­ba­rit de poids plume il ar­rive à en­cais­ser ces forces alors qu’il n’a pas la mus­cu­la­ture idoine a prio­ri. Il avance à pas de géant.»

À pas de géant? Non, l’image est in­ap­pro­priée. Car Du­plan­tis est bel et bien un pe­tit oi­seau dans la cour des grands échas­siers (1,81 m pour 63 kg). Par contre, le Sué­dois est un ath­lète com­plet – il vaut un ho­no­rable 10,57 sur 100 mètres et un 7,15 m à la lon­gueur. De ce qui semble être un désa­van­tage, il a fait un atout. «Quand il ar­rive à pleine vi­tesse au bu­toir, du fait de ses qua­li­tés de course, il a de la marge, et donc de la lu­ci­di­té, ré­vèle Dia­ga­na. Son se­cret est tech- nique: il par­vient à faire plier la perche avec moins de muscles que ses ad­ver­saires. Plus lé­ger, il peut en­suite vo­ler plus haut au mo­ment du ren­voi d’éner­gie de la tige.»

«On dis­tingue deux tech­niques de saut à la perche, dé­taille Boris Zen­gaf­fi­nen, dé­sor­mais coach. L’école fran­çaise: un saut ver­ti­cal, où l’im­pul­sion est don­née proche du bu­toir, avec les bras es­pa­cés, où l’ob­jec­tif est de plier la perche dès l’im­pul­sion en uti­li­sant la puis­sance du haut du corps. Et l’école so­vié­tique: un saut plus ho­ri­zon­tal, où l’im­pul­sion est don­née avant le bu­toir, avec les bras plus proches l’un de l’autre, où l’ob­jec­tif est de trans­mettre l’éner­gie ho­ri­zon­tale à la perche. Du­plan­tis est clai­re­ment un dis­ciple de la se­conde école. Il ar­rive à dé­ployer un maxi­mum de vi­tesse contrô­lée au bu­toir et à suivre tech­ni­que­ment. Ça ne sert à rien d’ar­ri­ver à fond sans maî­trise, parce que les bras doivent être ca­pables d’ac­com­pa­gner la vi­tesse des jambes.»

Un mou­ve­ment ap­pris au ber­ceau

Une tech­nique ir­ré­pro­chable dé­ve­lop­pée de­puis son plus jeune âge, au point de de­ve­nir na­tu­relle. «Je pense que son en­vi­ron­ne­ment est pour beau­coup dans la fa­ci­li­té qu’il dé­gage, es­time Jean-pierre Schoe­bel. Évi­dem­ment, lors­qu’on as­si­mile les mou­ve­ments de base dès le ber­ceau, ils tendent à faire par­tie des fon­da­men­taux.» «Chez ces jeunes cham­pions qui ont bai­gné dans leur dis­ci­pline dès le plus jeune âge, comme les soeurs Williams au ten­nis par exemple, il est dif­fi­cile de dis­tin­guer la part d’in­né et la part d’ac­quis, re­lance Sté­phane Dia­ga­na. Ce qui est cer­tain, vu qu’ils sont en avance sur leur âge, c’est qu’il y a un dé­ca­lage entre la ma­tu­ri­té tech­nique et la ma­tu­ri­té phy­sique – au­tre­ment dit, ils ont en main les ou­tils avant d’avoir la force pour les maî­tri­ser.»

La marge de pro­gres­sion de «Mon­do» Du­plan­tis est donc bien réelle. Dès lors, jus­qu’à quand l’in­tou­chable re­cord de Ser­gueï Bub­ka en plein air (6,14 m, en 1994 à Ses­trières) pour­ra-t-il te­nir? Car l’ukrai­nien est dé­sor­mais le seul per­chiste à avoir fait mieux que Du­plan­tis en out­door. «Il ne faut pas s’at­tendre à ce que sa courbe de per­for­mance suive en­core la même pro­gres­sion: en gros, il ne va pas fran­chir 6,30 m l’an­née pro­chaine, af­firme Boris Zen­gaf­fi­nen. Au­jourd’hui, quand on dé­passe les six mètres, on ar­rive à un pla­fond de per­for­mance et on touche aux li­mites hu­maines.»

Et main­te­nant, la per­sé­vé­rance

«La courbe de per­for­mance est asymp­to­tique, confirme Dia­ga­na. Pa­reil dans n’im­porte quel ap­pren­tis­sage: au dé­but, avec peu de tra­vail, on ob­tient beau­coup de ré­sul­tats. Et puis, à force d’ac­cu­mu­ler du sa­voir-faire, il faut beau­coup de tra­vail pour peu de pro­gres­sion sup­plé­men­taire. C’est là qu’entre en jeu le fac­teur per­sé­vé­rance, dans la quête de per­fec­tion.» Et le cham­pion fran­çais de se lan­cer: «La barre des 6,20 m de­vrait être à sa por­tée d’ici deux ou trois ans.»

Le gain de per­for­mance est donc in­ti­me­ment lié à la mo­ti­va­tion. Et sur ce plan, la concur­rence a du sou­ci à se faire. Exemple: Du­plan­tis pré­fère conser­ver son sta­tut d’ama­teur, le temps de pour­suivre son cur­sus uni­ver­si­taire aux États-unis. À éva­luer ses pres­ta­tions en mee­tings, ce choix a dû le pri­ver d’au moins 40 000 francs de prize mo­ney de­puis sa pre­mière ap­pa­ri­tion en Dia­mond League l’été pas­sé. Sans par­ler des contrats de spon­so­ring.

Dia­ga­na, qui a ré­gu­liè­re­ment cô­toyé le phé­no­mène: «Il se fait une idée noble de son sport. Il est conscient des at­tentes et il est cer­tain de vou­loir mar­quer l’his­toire de la perche, au­cun doute là-des­sus.» «On tient là le plus grand per­chiste de la dé­cen­nie, voire du siècle, re­lance le pa­tron du mee­ting Her­cu­lis. Il va conti­nuel­le­ment de l’avant, sans rien ré­vo­lu­tion­ner, mais juste en fai­sant tout un pe­tit peu mieux que les autres.»

«Chaque geste est maî­tri­sé, il n’y a pas la moindre fio­ri­ture, c’est par­fai­te­ment fluide» Jean-pierre Schoe­bel, di­rec­teur mee­ting de Mo­na­co

«Les 6,20 m de­vraient être à sa por­tée d’ici deux ou trois ans» Sté­phane Dia­ga­na, an­cien cham­pion du monde du 400 mètres haies

Ima­go/ Pres­se­fo­to Bau­mann/ Pho­to­mon­tage Le Ma­tin Di­manche

Ar­mand Du­plan­tis est une bi­zar­re­rie fa­bu­leuse.

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