Le nombre de faux pa­piers aug­mente sur les chan­tiers

Les contrô­leurs de chan­tiers vau­dois sai­sissent tou­jours plus de fausses pièces d’iden­ti­té. Cette ten­dance se vé­ri­fie ailleurs en Suisse ro­mande. Des contrôles ac­crus sont de­man­dés.

Le Matin Dimanche - - LA UNE - DO­MI­NIQUE BOTTI

Les contrô­leurs de chan­tiers vau­dois sai­sissent tou­jours plus de fausses pièces d’iden­ti­té, une ten­dance qui s’étend ailleurs en Suisse ro­mande. Les faux sont uti­li­sés pour en­trer sur le mar­ché du tra­vail, pour ob­te­nir un lo­ge­ment ou un cré­dit.

Les faus­saires sont bien pré­sents dans le mi­lieu de la construc­tion. Ce sont les contrô­leurs de chan­tiers vau­dois qui le disent. Ils ont dé­non­cé 11 cas de fausses pièces d’iden­ti­té en 2016. L’an­née der­nière, 14. Certes ces chiffres res­tent mo­destes par rap­port au vo­lume to­tal des per­sonnes contrô­lées: soit 2349 en 2017. «Nous avons le sen­ti­ment que les faux do­cu­ments sont en aug­men­ta­tion. Ce qui nous in­quiète très clai­re­ment», dé­clare Pie­tro Ca­rob­bio, pré­sident de la Com­mis­sion de sur­veillance et co­se­cré­taire ré­gio­nal d’unia Vaud.

Cette ten­dance se vé­ri­fie par­tout ailleurs en Suisse ro­mande. À des de­grés di­vers. «Le can­ton de Fri­bourg connaît le même phé­no­mène et dans les mêmes pro­por­tions que sur Vaud», ex­plique Mike Aguet, le res­pon­sable de l’ins­pec­to­rat can­to­nal des chan­tiers. Dans les can­tons de Ge­nève, de Neu­châ­tel et du Va­lais, il est plus dif­fi­cile d’avoir des chiffres. «Il y a des cas de fraude, bien évi­dem­ment, mais nous ne te­nons pas de sta­tis­tiques», ex­plique Her­vé Roh, chef de l’ins­pec­tion va­lai­sanne de l’em­ploi.

La réa­li­té se­rait pire que ce­la. «Nous ne connais­sons ma­ni­fes­te­ment que la pointe de l’ice­berg. Le nombre de do­cu­ments tra­fi­qués sur les chan­tiers est to­ta­le­ment sou­sé­va­lué», af­firme Em­ma­nuel Fi­vaz, ins­pec­teur scien­ti­fique de la po­lice neu­châ­te­loise. En cause: le manque et la fai­blesse des contrôles dans la branche de la construc­tion. L’ad­mi­nis­tra­tion et les syn­di­cats ne sont pas for­més pour dé­tec­ter les faux. Sauf ex­cep­tion, seules les po­lices can­to­nales sont com­pé­tentes pour le faire. Ce qui li­mite les chances de dé­tec­tion des ano­ma­lies. À ce­la s’ajoutent l’amé­lio­ra­tion de la qua­li­té des do­cu­ments tra­fi­qués (lire en­ca­dré ci-contre) et leur dis­po­ni­bi­li­té sur le mar­ché. Les faus­saires sont membres d’or­ga­ni­sa­tions cri­mi­nelles étran­gères qui vendent les contre­fa­çons au sein des com­mu­nau­tés étran­gères, dans les mi­lieux dé­lin­quants et sur In­ter­net. «Il est fa­cile ain­si de se pro­cu­rer un kit com­plet d’iden­ti­té: pas­se­port, carte d’iden­ti­té et per­mis de conduire», dé­taille Si­mon Bae­chler, ad­joint à la cheffe du Ser­vice fo­ren­sique de la po­lice neu­châ­te­loise.

La for­ma­tion de l’ad­mi­nis­tra­tion est donc la so­lu­tion contre la fraude do­cu­men­taire en Suisse, se­lon ces deux ex­perts neu­châ­te­lois. Ils pro­posent d’y sen­si­bi­li­ser les au­to­ri­tés lo­cales. «Un fonc­tion­naire com­mu­nal au gui­chet, un ins­pec­teur can­to­nal du tra­vail ou en­core un em­ployé du ser­vice des mi­gra­tions doit connaître les bases d’un contrôle de pièce d’iden­ti­té», dé­taille Em­ma­nuel Fi­vaz. Cer­tains can­tons ont pris les de­vants: les contrô­leurs vau­dois et fri­bour­geois suivent dé­jà une for­ma­tion conti­nue don­née par la po­lice.

«Dé­jouer» les contrôles

La lutte contre la fraude do­cu­men­taire est in­ti­me­ment liée à celle contre le tra­vail au noir: le frau­deur n’est gé­né­ra­le­ment pas dé­cla­ré. La fausse pièce d’iden­ti­té est ain­si uti­li­sée pour en­trer sur le mar­ché du tra­vail en Suisse (lire en­ca­dré). «Ce do­cu­ment sert à dé­jouer un contrôle, à ras­su­rer l’en­tou­rage pro­fes­sion­nel, syn­di­cat et em­ployeur. Il peut aus­si être uti­li­sé pour ob­te­nir un lo­ge­ment et dé­blo­quer un cré­dit», ex­plique Si­mon Bae­chler.

Les faux sont des do­cu­ments se ré­fé­rant à des pays membres de L’UE/AELE qui sont ache­tés par des tra­vailleurs ex­tra­eu­ro­péens. Le mar­ché du tra­vail hel­vé­tique fonc­tionne au­jourd’hui à deux vi­tesses. Il est ou­vert aux membres de L’UE/AELE qui peuvent y ac­cé­der à l’aide d’une simple carte d’iden­ti­té. Mais il est qua­si in­ac­ces­sible à tous les autres tra­vailleurs, à moins d’avoir une pro­fes­sion hau­te­ment qua­li­fiée et de­man­dée en Suisse.

Les frau­deurs sur les chan­tiers sont souvent is­sus des pays de l’eu­rope de l’est et des Bal­kans. Ils se pro­curent les do­cu­ments fal­si­fiés en Ma­cé­doine, en Italie, au Ko­so­vo ou en Bul­ga­rie. Le prix d’achat va­rie de 1500 francs à plus de 20 000 francs. Le mon­tant ne dé­ter­mine pas tou­jours la qua­li­té du do­cu­ment, même si plus il est cher et plus il pa­raît vrai­sem­blable, ex­pliquent les ex­perts. Ce mar­ché lu­cra­tif est en pleine ex­pan­sion et doit être com­bat­tu par l’état: «Les mé­thodes pour frau­der les lois et les conven­tions col­lec­tives de tra­vail se per­fec­tionnent et les sanc­tions peinent à suivre ou ne sont pas as­sez dis­sua­sives lors­qu’elles sont pro­non­cées», rap­pelle Pie­tro Ca­rob­bio dans le rap­port d’ac­ti­vi­té 2017 de la Com­mis­sion de sur­veillance des chan­tiers vau­dois.

«Le nombre de do­cu­ments tra­fi­qués sur les chan­tiers est to­ta­le­ment sous-éva­lué» Em­ma­nuel Fi­vaz, ins­pec­teur scien­ti­fique de la po­lice neu­châ­te­loise «Il est fa­cile de se pro­cu­rer un kit com­plet d’iden­ti­té: pas­se­port, carte d’iden­ti­té et per­mis de conduire» Si­mon Bae­chler, ad­joint à la cheffe du Ser­vice fo­ren­sique de la po­lice neu­châ­te­loise

Willow­pix/get­ty

Les frau­deurs sur les chan­tiers sont souvent is­sus de pays de l’eu­rope de l’est et des Bal­kans, et le prix d’achat de faux pa­piers va­rie de 1500 francs à plus de 20 000 francs.

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