Pen­du­laire blues

Le Matin Dimanche - - SUISSE - Ariane Dayer Ré­dac­trice en chef

Celle-là, on ne nous l’avait pas en­core faite. La dé­bauche d’an­nonces des CFF, de plus en plus lou­foques ces der­niers mois, ne ces­sait de for­cer l’ad­mi­ra­tion. Mais celle du ré­gio­nal ce mer­cre­di – par­ti de Berne à 17 h 09 dans l’es­poir par­fai­te­ment dé­rai­son­nable de re­joindre Ge­nève à 19 h 40 après un chan­ge­ment à Fri­bourg et un zig­zag ab­surde à Ve­vey – a lais­sé sans voix: «Plus au­cune liai­son n’est pos­sible entre Al­la­man et Gland, les pas­sa­gers sont ap­pe­lés à dif­fé­rer leur voyage à de­main.»

Euh… Soit. Il y a des hô­tels chouettes à Al­la­man? Une salle de gym qui fait dor­toir? Une ou­ver­ture noc­turne chez Ikea? Et si j’ai une pe­tite ur­gence à Ge­nève? Cu­rieux comme le pre­mier ré­flexe ne nous pousse même plus, tant la las­si­tude est pré­gnante, à cette ques­tion toute bête: avez-vous son­gé à nous trans­por­ter en bus jus­qu’à des­ti­na­tion? Non, ça, on sait dé­jà, on pré­voit la ré­ponse: for­cé­ment, il n’y a plus de bus dis­po­nible. Braves pe­tits mou­tons, em­pa­thiques, hel­vé­tiques, pa­thé­tiques, nous avons in­té­gré cette belle idée: les CFF font ce qu’ils peuvent. Il y a des tra­vaux sur la ligne, ma bonne dame, c’est pour votre bien.

Ci­toyens voya­geurs obéis­sants, nous ne nous com­por­tons ja­mais comme de simples clients lors­qu’il s’agit des CFF. Une double don­née s’est gref­fée dans nos cer­veaux. D’abord, cri­ti­quer la ré­gie lais­se­rait poindre une pe­tite touche an­ti­pa­trio­tique qui met mal à l’aise. En­suite, nous sommes otages du po­li­ti­que­ment cor­rect: tout de même, op­ter pour les trans­ports pu­blics, c’est quelque chose! C’est éco­lo, du cô­té du bien, de la bien­veillance, de l’amour de l’autre, de la pa­tience, pas ques­tion de se com­por­ter comme ces al­lu­més d’au­to­mo­bi­listes agres­sifs. Alors voi­là, on su­bit. Et on dort à Al­la­man.

Cet été de tra­vaux au­ra mon­tré la fra­gi­li­té du ré­seau fer­ro­viaire en Suisse ro­mande.

Mais aus­si celle des CFF eux-mêmes. On peine à croire qu’au XXIE siècle, dans un pays aus­si riche, pour un ré­seau qui ap­plique des ta­rifs aus­si cos­tauds, il soit si dif­fi­cile de rem­pla­cer les trains par des bus. Que Lau­sanne puisse être cou­pée de Ge­nève pen­dant tant d’heures. Le temps qu’a pris la ré­gie, ces der­niers mois, pour nous ex­pli­quer d’abord le dé­tail des chan­tiers puis les ma­ni­pu­la­tions à faire, to­ta­le­ment dis­sua­sives, pour un hy­po­thé­tique rem­bour­se­ment, au­rait été mieux uti­li­sé dans la ré­ser­va­tion de moyens de trans­port al­ter­na­tifs. À force de mar­ke­ting et de dé­sir d’être com­pris, les CFF ont ou­blié un lé­ger dé­tail: quand on monte dans un train, c’est pour ar­ri­ver quelque part.

Cet été de tra­vaux au­ra mon­tré la fra­gi­li­té du ré­seau en Suisse ro­mande

P.-S.: Vous avez vé­cu des épo­pées sur les ré­seaux CFF cet été? En­voyez vos ré­cits sur notre page Fa­ce­book.com/le­ma­tin­di­manche

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