Chez les In­sou­mis, on se flatte d’être po­pu­liste

On ac­cuse souvent Jean-luc Mé­len­chon d’être un po­pu­liste. Chez les mi­li­tants de La France in­sou­mise, le mot ne fait pas peur, et chez ses di­ri­geants, c’est une mé­thode re­ven­di­quée.

Le Matin Dimanche - - MONDE - Alain Re­be­tez

Pour y ac­cé­der il faut pas­ser les grilles élé­gantes du parc Cha­not, ves­tiges de l’ex­po­si­tion co­lo­niale de Mar­seille, en 1922. Elles ouvrent sur un grand Pa­lais des Congrès que La France in­sou­mise (LFI) a in­ves­ti de­puis jeu­di pour son uni­ver­si­té d’été: 3200 par­ti­ci­pants, 150 ate­liers/confé­rences, 200 in­ter­ve­nants, un bud­get de 100 000 eu­ros, c’est la plus grosse ma­ni­fes­ta­tion de la ren­trée po­li­tique en France. Am­biance dé­ten­due mais or­ga­ni­sa­tion au cor­deau, on veut mon­trer que LFI, c’est pas des pe­tits ri­go­los, mais «un groupe sé­rieux, un grand mou­ve­ment po­pu­laire», comme dit le dé­pu­té Adrien Qua­ten­nens. Ici, on a de l’am­bi­tion et tous n’ont en tête qu’une seule date, les élec­tions eu­ro­péennes de mai pro­chain.

Manuel Bom­pard en est le grand or­don­na­teur. Trente-deux ans, tout en charme et en élé­gance, il était le bras droit de Jean­luc Mé­len­chon pen­dant la pré­si­den­tielle, et c’est lui qui va di­ri­ger la cam­pagne pour les Eu­ro­péennes. Le but prin­ci­pal est de faire re­cu­ler au maxi­mum Em­ma­nuel Ma­cron. Mais il y en a un autre, tout aus­si im­por­tant: «Nous de­vons ar­ri­ver de­vant le Front na­tio­nal et de­vant les Ré­pu­bli­cains», lâche Manuel Bom­pard. Il y a cinq ans le Front de gauche at­tei­gnait 6,5%; lui, il vise beau­coup plus haut. «On doit ap­pro­cher les 20%, et si pos­sible les dé­pas­ser.»

Ma­cron rime avec po­gnon

Pour ce­la, il y a un pro­gramme: dé­non­cer l’eu­rope du po­gnon qui rime avec Ma­cron. Et il y a une mé­thode, que ré­sume avec une touche de pro­vo­ca­tion le titre d’un des ate­liers de tra­vail: «Le po­pu­lisme est-il la so­lu­tion?»

Po­pu­lisme. Le mot chez les In­sou­mis ne fait pas re­pous­soir. De­vant une salle de 300 per­sonnes, l’ani­ma­trice de l’ate­lier pose d’em­blée la ques­tion: «Une pa­role po­li­tique qui s’adresse au peuple et qui pré­tend por­ter la pa­role du peuple, n’est-ce pas un re­tour aux ra­cines de la dé­mo­cra­tie?»

Manuel Bom­pard en est convain­cu, et il dé­ve­loppe soi­gneu­se­ment sa thèse en s’ap­puyant sur les tra­vaux du théo­ri­cien po­li­tique ar­gen­tin Er­nes­to La­clau, au­jourd’hui dé­cé­dé, et de sa com­pagne belge Chan­tal Mouffle. Pre­mier élé­ment: le cli­vage droite-gauche n’est plus «per­for­ma­tif», les gens n’y croient plus. Le cli­vage haut-bas, qui op­pose le peuple à l’oli­gar­chie ou aux castes di­ri­geantes, est en re­vanche beau­coup plus opé­rant. Deuxième élé­ment: la trans­ver­sa­li­té, c’est-à-dire l’ef­fort de connec­ter les dif­fé­rentes pro­tes­ta­tions, sans se li­mi­ter au so­cial, mais en in­té­grant le fé­mi­nisme, les LGBT, l’écologie, la ques­tion des ani­maux et la ca­pa­ci­té à ar­ti­cu­ler le tout. Troi­sième élé­ment: la fi­gure du tri­bun. À LFI, il est tout trou­vé, c’est le fon­da­teur Jean-luc Mé­len­chon. Qua­trième élé­ment en­fin: la mo­bi­li­sa­tion des af­fects, l’art de par­ler aux tripes. «La gauche était ra­tio­na­liste, mais la po­li­tique, c’est aus­si des sen­ti­ments, des his­toires par­ta­gées, des ré­cits col­lec­tifs», ex­plique Manuel Bom­pard. Et puis, il y a l’hu­mour, «oser ri­go­ler dans la po­li­tique, s’éloi­gner de la triste fi­gure du mi­li­tant tra­di­tion­nel».

Voi­là l’abc du stra­tège de LFI, et le peuple qu’il mo­bi­lise, c’est ce­lui qu’il consti­tue au­tour de son dis­cours. Créer ce peuple est une «ba­taille cultu­relle», car le peuple n’est pas une don­née ob­jec­tive, c’est une conscience qu’il s’agit en per­ma­nence de re­créer. «Et le po­pu­lisme me semble la mé­thode la plus ef­fi­cace pour me­ner la ba­taille cultu­relle», conclut Manuel Bom­pard.

On a beau­coup ci­té Mouffe et La­clau, on a fait ré­fé­rence à Gram­sci, on a par­lé «conflic­tua­li­té» et «dé­pas­se­ment des contra­dic­tions», la salle est un peu as­som­mée de théo­rie mais ap­prouve. Par­ler pour le peuple, ça lui parle. Mais une main se lève, et une mi­li­tante ose une ob­jec­tion: «Moi, le mot po­pu­lisme, ça me heurte. Ça me fait pen­ser au peuple qui ac­clame les gla­dia­teurs. Je com­prends que des gens aient écrit des livres et théo­ri­sé, mais pour moi, il y a du men­songe dans ce mot-là.»

Manuel Bom­pard la ras­sure. «Soyons clairs, per­sonne chez nous ne va dire: Vo­tez pour nous parce que nous sommes des po­pu­listes. Ce mot porte un tel poids que, pour me­ner la ba­taille cultu­relle, ce se­rait dif­fi­cile. Mais as­so­cier po­pu­lisme à dé­ma­go­gie, c’est faux!»

Ma­ni­fes­ta­tion dans la ville

C’est ven­dre­di, il est pas­sé 19 h, et il faut in­ter­rompre la dis­cus­sion comme les douze autres confé­rences qui se dé­roulent au même mo­ment dans d’autres salles. Car une ma­ni­fes­ta­tion est pré­vue dans les rues de la ville, em­me­née par une troupe de femmes qui jouent du tam­bour. La po­lice est là, à tous les car­re­fours pour blo­quer la cir­cu­la­tion. En tête de cor­tège, les dé­pu­tés In­sou­mis portent fiè­re­ment leur écharpe tri­co­lore, pe­tite touche sou­ve­rai­niste… Mais au bout de quelques cen­taines de mètres, on s’ar­rête. Le ser­vice d’ordre en pro­fite pour mettre les choses en place. Et puis on at­tend, 5 mi­nutes, 10 mi­nutes… Mais quoi?

«Le voi­là!» s’écrie sou­dain une voix. C’est Jean-luc Mé­len­chon qui ar­rive, lui aus­si san­glé dans son écharpe d’élu. Ses as­sis­tants écartent les ba­dauds, il prend place au pre­mier rang, et tout le monde re­part. La «dé­am­bu­la­tion fes­tive dans Mar­seille l’in­sou­mise!» peut avoir lieu…

«La gauche était ra­tio­na­liste, mais la po­li­tique, c’est aus­si des sen­ti­ments, des his­toires par­ta­gées, des ré­cits col­lec­tifs» Manuel Bom­pard, stra­tège de La France in­sou­mise

Ch­ris­tophe Si­mon/afp

Jean-luc Mé­len­chon, en verve hier à Mar­seille de­vant les par­ti­sans de la France in­sou­mise, a eu des mots durs à l’égard du pré­sident Em­ma­nuel Ma­cron qu’il a trai­té, entre autres, d’«en­foi­reur pu­blic».

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