La crise des 40 ans n’est pas un mythe Ç

C’est un mo­ment dé­li­cat de l’exis­tence: on at­teint la moi­tié de sa vie, on change phy­si­que­ment, on dresse un pre­mier bi­lan… Ana­lyses croi­sées de psys.

Le Matin Dimanche - - PSYCHOLOGIE - NI­CO­LAS POINSOT

a res­semble à une sé­rieuse tur­bu­lence exis­ten­tielle. Une sorte de tri­angle des Ber­mudes où les tra­jec­toires jus­qu’ici rec­ti­lignes de Chou­chou et Lou­lou partent en vrilles. Mon­sieur se dé­couvre une sou­daine pas­sion pour les cou­pés sport de plus de 300 che­vaux et les femmes de moins de 30 ans. Ma­dame se trans­forme en back­pa­cker de l’ex­trême et part faire un tour du monde en so­li­taire. De­puis quelques an­nées, la réa­li­té de cette mid­life cri­sis fait pour­tant dé­bat. Se­lon plu­sieurs ar­ticles et études pa­rus dans la presse an­glo-saxonne, cette crise exis­ten­tielle ne se­rait qu’un mythe. Des tra­vaux me­nés en 2016 par l’uni­ver­si­té de l’al­ber­ta au Ca­na­da concluent ain­si qu’on se­rait plus heu­reux et sa­tis­faits pen­dant la qua­ran­taine qu’à nos 18 ans. Quoi, les films et la lit­té­ra­ture nous au­raient-ils me­nés en pa­que­bot du­rant tout ce temps? «Ce genre de sché­mas ap­pli­cables à toutes les exis­tences dé­coule beau­coup d’une né­ces­si­té, pour l’hu­main, d’or­ga­ni­ser le chaos, d’avoir des clefs de lec­ture pour in­ter­pré­ter les évé­ne­ments, avance Pan­te­lei­mon Gian­na­ko­pou­los, pro­fes­seur de psy­chia­trie aux HUG. Reste que là, ce n’est pas une lé­gende, cette phase de ques­tion­ne­ment existe bel et bien et se ma­ni­feste vers les 40-50 ans.» Un âge qui n’a rien d’ano­din, en pre­mier lieu par sa si­tua­tion par­ti­cu­lière dans la bio­gra­phie in­di­vi­duelle, fait re­mar­quer le psy­cha­na­lyste va­lai­san Alain Val­te­rio: «La moi­tié de sa vie est un mo­ment qui porte en lui une forte in­ten­si­té sym­bo­lique, ce­la in­ter­pelle for­cé­ment chaque in­di­vi­du. On ne peut s’em­pê­cher d’en avoir conscience, de la même ma­nière qu’on prend note à l’heure du sol­stice d’été que les jours vont main­te­nant diminuer.» Cette illu­mi­na­tion ne sur­git pas qu’en je­tant un oeil aux ai­guilles qui tournent. Un re­gard dans le mi­roir y contri­bue aus­si. «Cette crise est évi­dem­ment in­fluen­cée par des fac­teurs bio­lo­giques, sou­ligne Pan­te­lei­mon Gian­na­ko­pou­los. On ob­serve son corps qui vieillit, avec ses ef­fets sur l’ap­pa­rence phy­sique, sur la forme, avec ses chan­ge­ments hor- mo­naux aus­si, comme la mé­no­pause.» Ce ne se­rait d’ailleurs pas un ha­sard si c’est vers 40 ans que la ma­jo­ri­té des gens vont pour la pre­mière fois consul­ter un chi­rur­gien-plas­tique. «Ce mo­ment coïn­cide avec le constat qu’on est par­ve­nu à un pla­fond, que les ac­com­plis­se­ments pro­fes­sion­nels et la ca­pa­ci­té à sé­duire ne peuvent que dé­cli­ner, pour­suit le psy­chiatre des HUG. Les pro­fils les plus concer­nés par ce dé­mon de mi­di sont les per­sonnes ex­tra­ver­ties, ha­bi­tuées à re­cher­cher l’ex­ci­ta­tion. Cer­taines au­ront alors, par­fois, ten­dance à al­ler voir ailleurs. Les in­di­vi­dus in­hi­bés, plus dans la quête de sé­cu­ri­té, vont peut-être moins vivre tout ça.»

Les hommes plus tou­chés

Au pro­gramme, donc, «des dé­pres­sions, des achats de belles voi­tures, des coups de foudre sur des par­te­naires plus jeunes…» dé­taille Alain Val­te­rio. Au­tant dire que les cli­chés si res­sas­sés… n’en sont fi­na­le­ment pas. Idem avec un dé­mon de mi­di qui frap­pe­rait pré­fé­ren­tiel­le­ment les hommes? «Les deux sexes peuvent ex­pé­ri­men­ter cette crise, mais il est vrai que les hommes sont peut-être aux avant-postes car plus fra­giles nar­cis­si­que­ment» ana­lyse Pan­te­lei­mon Gian­na­ko­pou­los. Il ne fau­drait tou­te­fois pas ré­duire la mid­life cri­sis à des ges­ti­cu­la­tions plus ou moins déses­pé­rées pour se convaincre qu’on n’est pas si loin de ses 20 ans, d’au­tant plus «qu’il n’y a pas de pire fa­çon de vieillir que de se consa­crer ex­clu­si­ve­ment à vou­loir res­ter jeune», lance le psy­cha­na­lyste va­lai­san. Les vé­ri­tables en­sei­gne­ments de cette crise s’avèrent plus po­si­tifs qu’on le croit. Dès les an­nées 20, le psy­cha­na­lyste suisse Carl Jung avait cer­né les dy­na­miques en jeu dans cette mi­ni-ré­vo­lu­tion per­son­nelle, où le sen­ti­ment de re­gret en­clenche aus­si une en­vie de cor­ri­ger le pas­sé: «Pen­dant une moi­tié de sa vie, on es­saye de réus­sir dans la vie, dans la se­conde moi­tié, on es­saye de réus­sir sa vie.» Rai­son peu­têtre pour la­quelle le psy­chiatre et psy­cho­thé­ra­peute fran­çais Ch­ris­tophe Fau­ré, dans son ou­vrage «Main­te­nant ou ja­mais», (Ed. Al­bin Mi­chel, 2011) évo­quait plu­tôt le terme de «tran­si­tion» pour qua­li­fier cette pé­riode. Oui, le dé­mon de mi­di existe, mais il est loin d’être le diable.

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