La sé­che­resse gagne les al­pages et met à mal les éle­veurs

Le Matin Dimanche - - SUISSE -

De­man­dez à n’im­porte quel ex­ploi­tant d’al­page vau­dois quel bi­lan il tire de son été, il vous ré­pon­dra: «Sec.» Le qua­li­fi­ca­tif s’ap­plique au ciel, à l’herbe des pâ­tu­rages, aux ré­ser­voirs d’eau et, en bout de course, au porte-mon­naie des ex­ploi­tants. À l’heure du bi­lan, l’éco­no­mie mon­ta­gnarde com­prend que l’or bleu ne va plus de soi et qu’il va fal­loir en­core cas­quer pour as­su­rer l’ap­pro­vi­sion­ne­ment en eau des ex­ploi­ta­tions d’al­ti­tude.

À Ros­si­nière, Gré­goire Mar­tin en sait quelque chose. Du­rant six se­maines, il a dû trou­ver com­ment abreu­ver les 68 vaches et 92 gé­nisses qu’il gar­dait en es­ti­vage en Cu­land, à plus de 1600 mètres. «Il a fal­lu ache­mi­ner de l’eau du­rant six se­maines d’af­fi­lée, ra­conte l’agri­cul­teur. Un de mes em­ployés ne fai­sait plus que ça, de la traite jus­qu’au soir, des al­lers et re­tours au vil­lage en trac­teur pour mon­ter de l’eau, une heure et de­mie de tra­jet.» Les trou­peaux de Cu­land ont fi­ni par être ra­vi­taillés par hé­li­co­ptère en août, grâce au dis­po­si­tif Al­pa 2018 mis en place par le Can­ton.

Li­mites at­teintes

Cet épi­sode de ca­ni­cule dou­blé de sé­che­resse suit de près ce­lui de 2015. Les ex­ploi­tants d’al­page y voient le si­gnal d’une évo­lu­tion cli­ma­tique à la­quelle il fau­dra s’adap­ter pour pal­lier les vo­lumes dan­tesques aux­quels pluie et fonte des neiges pour­voyaient jus­qu’ici.

«Nous avons at­teint les li­mites, s’in­quiète Éric Mo­si­mann, chef de pro­jet al­page et agri­cul­ture pour le Parc Ju­ra vau­dois. Il va fal­loir do­ter les al­pages d’in­fra­struc­tures de sto­ckage d’eau plus consé­quentes.» La prise de conscience a com­men­cé en 2015. Cet été-là, un pre­mier dé­clen­che­ment du plan ORCA en terres vau­doises avait per­mis d’ap­pro­vi­sion­ner quelque 76 al­pages par voie rou­tière et une ving­taine par les airs. Re­be­lote cet été avec 65 ex­ploi­tants sou­te­nus par ca­mion-ci­terne et une ving­taine par hé­li­co­ptère. Mais si ces ex­cep­tions de­viennent la norme, «l’état ne va pas in­dé­fi­ni­ment dé­clen­cher des plans d’ur­gence, les pro­prié­taires vont de­voir prendre leurs res­pon­sa­bi­li­tés», pré­vient Jacques Hen­choz, char­gé de mis­sion stra­té­gique et res­pon­sable de com­mu­ni­ca­tion pour la di­rec­tion gé­né­rale de l’agri­cul­ture, de la vi­ti­cul­ture et des af­faires vé­té­ri­naires du can­ton de Vaud.

Cer­tains ont pris les de­vants. Juste avant la sé­che­resse de 2015, à la val­lée de Joux, la Com­mune du Lieu a rac­cor­dé 12 de ses 17 al­pages au ré­seau d’eau po­table com­mu­nal, pour une ar­doise à 8 mil­lions de francs. «Nous n’avons au­cune source sur ces do­maines et il n’était plus pos­sible de voir nos agri­cul­teurs char­rier de l’eau tout l’été par pe­tites ci­ternes de 5 mètres cubes, évoque le syn­dic Pa­trick Cot­ting. Du coup, en 2015 et cet été, nos ex­ploi­tants ont pu faire autre chose que des tra­jets, et ils nous en sont reconnaissants.»

De­puis une ving­taine d’an­nées les sites peu ir­ri­gués du Ju­ra se dotent d’étangs des­ti­nés à sto­cker les pré­ci­pi­ta­tions de l’hi­ver, un mou­ve­ment ap­pe­lé à s’ac­cé­lé­rer. Et à se dé­ve­lop­per dans les Préalpes: «Jusque-là, l’ap­pro­vi­sion­ne­ment y était as­su­ré grâce aux né­vés qui res­taient sur les pentes nord jus­qu’à la fin de l’été, re­prend Jacques Hen­choz. Dé­sor­mais, il n’y a plus de neige dès juin et, s’il ne pleut pas pen­dant plu­sieurs se­maines les sources di­mi­nuent for­te­ment ou se ta­rissent.»

L’été 2018 confirme l’im­pact du cli­mat sur les condi­tions d’es­ti­vage des bo­vins. Il fau­dra pal­lier du­ra­ble­ment le manque d’eau.

Conflit avec le pay­sage

Les bas­sins de sto­ckage risquent donc de fleu­rir sur les 41 700 hec­tares de pâ­tu­rages d’es­ti­vage vau­dois. Chaque opé­ra­tion consti­tue­ra un sa­cré dé­fi fi­nan­cier et ad­mi­nis­tra­tif. La créa­tion d’un étang de ré­ten­tion coûte en moyenne 200-250 francs par mètre cube. Mal­gré des sub­ven­tions de la Con­fé­dé­ra­tion et du Can­ton à hau­teur de 73%, la charge de­meure lourde pour les pro­prié­taires, par­mi les­quels fi­gurent bon nombre de Com­munes.

Autre écueil, un conflit avec l’en­vi­ron­ne­ment. On ne creuse pas comme on veut dans des es­paces sou­vent ins­crits à l’in­ven­taire fé­dé­ral du pay­sage. Jacques Hen­choz: «En gé­né­ral, les dé­fen­seurs de la na­ture et la di­rec­tion gé­né­rale de l’en­vi­ron­ne­ment ne s’y op­posent pas, mais ils ont cer­taines exi­gences pour évi­ter de dé­na­tu­rer le pay­sage.» «Les mi­lieux éco­lo­gistes sont tout de même conscients que pré­ser­ver des ex­ploi­ta­tions est es­sen­tiel à la sau­ve­garde de ces sites, ajoute Jean-fran­çois Du­per­tuis, conseiller agri­cole chez Pro Con­seil. Chaque jour en Suisse, l’équi­valent de trois ter­rains de foot­ball dis­pa­raît au pro­fit des fo­rêts. À chaque fois, ce sont des pâ­tu­rages qui se re­ferment. On a tout in­té­rêt à ai­der les amo­dia­taires.» C’est, en litres, la quan­ti­té d’eau qu’une vache lai­tière peut consom­mer par jour. De plus, il faut un litre d’eau pour chaque litre de lait trans­for­mé en fro­mage.

Can­ton, faî­tières pro­fes­sion­nelles, so­cié­tés d’amé­lio­ra­tion fon­cière et ga­zettes spé­cia­li­sées dif­fusent donc un mes­sage à tout va: «Équi­pez-vous!» «Les pro­prié­taires doivent sa­voir qu’il y a de l’ar­gent à dis­po­si­tion pour ces tra­vaux, car cet ap­point va de­ve­nir in­dis­pen­sable», in­siste Jeanf­ran­çois Du­per­tuis. L’en­jeu dé­passe la sur­vie d’un sec­teur éco­no­mique pré­cieux pour les mon­tagnes. L’ex­ploi­ta­tion des al­pages est un pa­tri­moine.

Le mes­sage a pas­sé sur les hauts de Ros­si­nière. Gré­goire Mar­tin a sans doute vé­cu son der­nier été à char­rier de l’eau du vil­lage au cha­let. De­puis lun­di, les pel­le­teuses sont à l’oeuvre pour construire un lac d’une ca­pa­ci­té de 250 mètres cubes à même d’as­su­rer la pour­suite de l’ex­ploi­ta­tion: «Un été, c’est sup­por­table, mais il ne fau­drait pas que ce soit chaque an­née! J’ai dit au pro­prié­taire que je ne pou­vais pas conti­nuer long­temps comme ça.»

Chan­tal Der­vey

En août, le Can­ton de Vaud avait mis en place un dis­po­si­tif de ra­vi­taille­ment d’eau par hé­li­co­ptère pour les al­pages les plus in­ac­ces­sibles, comme ici à Cu­land.

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