Le lé­zard et les gre­nouilles

Le Matin Dimanche - - CHRONIQUES - Béa­trice Guel­pa Chaque se­maine, notre journaliste ra­conte la vie et ses ren­contres dans un ca­bi­net vé­té­ri­naire ro­mand

L’homme ma­ni­pule avec pré­cau­tion un gros lé­zard vert dans une boîte en plas­tique. Un vert lu­mi­neux, ma­gni­fique. La peau a l’air douce. Comme une en­vie de tou­cher. Mais le lé­zard – un iguane des Fid­ji – a un pro­blème au coude. Di­rec­tion la consul­ta­tion. L’homme pro­met de ve­nir ra­con­ter la suite. Dans la salle d’at­tente, sur les sièges gris, un mon­sieur vê­tu d’une veste en Gore-tex jette des coups d’oeil in­quiets vers une cage. «Elle est moi­tié an­go­ra, moi­tié gout­tière. Comme son frère, mon autre chat», dit-il fiè­re­ment. En ajou­tant aus­si­tôt: «Mais elle est pe­tite.» Il a ache­té Lia sur Ani­bis pour 400 francs. Les ven­deurs lui ont as­su­ré qu’elle était née le 1er août. Mais de­puis trois jours, il doute. «Elle me semble très très pe­tite pour deux mois. Je ne sais pas si c’est nor­mal. Je ne sais pas quoi faire… Est-ce que je dois lui don­ner du lait?» Et puis il y a l’his­toire de son chien. Un chi­hua­ha. Le chien ne risque-t-il pas de faire du mal à la mi­nus­cule Lia? Il doute en­core. Alors il a fi­ni par tran­cher pro­vi­soi­re­ment: ils vivent cha­cun dans une pièce. Mais ce n’est pas une vie. Le mon­sieur dis­pa­raît dans un nuage d’in­cer­ti­tudes. L’homme au lé­zard re­vient dans la salle d’at­tente. «Vous vou­lez voir?» Il sort son por­table. Sur l’écran ap­pa­raît le sque­lette de l’iguane des Fid­ji. Ef­fec­ti­ve­ment il y a deux bosses près du coude. On ima­gine déjà un plâtre, une mi­ni-at­telle spé­cial lé­zard, mais l’homme coupe court. «Le vé­té­ri­naire va contac­ter un pro­fes­seur à Zu­rich.» L’homme s’ap­pelle Char­ly, c’est le pré­sident de l’as­so­cia­tion qui gère le vi­va­rium de Mey­rin: Elap­soï­dea, le nom la­tin pour ser­pent. Une poin­ture en rep­tiles, Char­ly. Che­veux blancs, al­lure spor­tive et poi­gnée de main ferme. Il a tou­jours vé­cu avec des ser­pents. Une pas­sion im­pos­sible à ré­su­mer en trois phrases dans une salle d’at­tente. Alors il lâche sim­ple­ment qu’il aime leurs cou­leurs, leurs formes, leurs dif­fé­rences, leur sang froid. Mais son «pe­tit faible» comme il dit, ce sont les gre­nouilles ve­ni­meuses. Des ani­maux de 5 cen­ti­mètres pour les plus grands, un ongle pour les plus pe­tits. Il sort à nou­veau son té­lé­phone, montre cette fois des gre­nouilles aux cou­leurs su­blimes: rouges, bleues, jaune pé­tant. «Les jaunes se­raient l’ani­mal le plus ve­ni­meux du monde. Elles vivent en Co­lom­bie.» Leur nom est déjà un aveu: Phyl­lo­bates ter­ri­bi­lis. Char­ly re­lève des yeux pé­tillants. «Les In­diens frottent le bout de leurs flèches sur leur dos et s’en servent pour chas­ser.» Lé­gère pause dans l’ex­pli­ca­tion. «Mais en cap­ti­vi­té, elles perdent leur ve­nin!» Il doit sa­voir de quoi il parle. Il en a plein à la mai­son.

Ce qui le fas­cine dans les gre­nouilles, c’est leur mode de re­pro­duc­tion. «Elles n’aban­donnent ja­mais leurs tê­tards!» Pas comme nos vul­gaires ba­tra­ciens. Non, elles sont peut-être toxiques les gre­nouilles co­lom­biennes, mais elles sont ma­ter­nelles.

Ses Phyl­lo­bates ter­ri­bi­lis, Char­ly les trouve dans des Bourses spé­cia­li­sées. Des réunions dans les­quelles on s’échange des rep­tiles, comme ailleurs on troque des chiens ou des chats. «Il y en a sur­tout en Al­le­magne. En Suisse, c’est plus rare. Il y en a eu une le week-end der­nier à Bel­faux près de Fri­bourg. La pro­chaine se­ra à Bâle…» Tout un monde qui s’ouvre: la pers­pec­tive de pas­ser son di­manche dans une de ces Bourses à com­pa­rer la cou­leur des gre­nouilles. Mais le vé­té­ri­naire tra­verse la salle d’at­tente. Au fait, qu’est-ce qu’elle a la pe­tite chatte? «Rien du tout! Elle a juste 4 se­maines…» 400 francs pour un ani­mal ven­du comme se­vré. Le mon­sieur s’est fait avoir.

Coup de té­lé­phone. C’est en­core lui. Il a ou­blié de par­ler de la co­ha­bi­ta­tion de ses bêtes. «Oui, oui, vous pou­vez les mettre en­semble… at­ten­tion, le chat peut fa­ci­le­ment bles­ser le chien. Oui, il faut être at­ten­tif aux yeux.» Et pour le mon­sieur, c’est une vi­sion du monde qui s’in­verse. Le chat et le chi­hua­hua. Le lé­zard et les gre­nouilles. Presque une fable. Du la­tin fa­bu­la. Com­ment se las­ser de ces ré­cits?

Il y a deux bosses près du coude. On ima­gine déjà un plâtre, une mi­ni-at­telle spé­cial lé­zard»

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