Le ro­bot «At­las» court et saute comme un ya­ma­ka­si

Ca­pable d’ef­fec­tuer un par­kour, l’an­droïde de Bos­ton Dy­na­mics mul­ti­plie les ex­ploits. Quitte à sus­ci­ter l’an­goisse. Aude Billard, di­rec­trice du LASA à L’EPFL, nous éclaire sur la question.

Le Matin Dimanche - - MULTIMÉDIA - CH­RIS­TOPHE PINOL ch­ris­tophe.pinol @le­ma­tin­di­manche.ch

Dé­ci­dé­ment, Bos­ton Dy­na­mics n’en fi­nit pas de nous im­pres­sion­ner. La firme spé­cia­li­sée en ro­bo­tique donne ré­gu­liè­re­ment des nou­velles de ses bé­bés à tra­vers des vi­déos plus im­pres­sion­nantes les unes que les autres. En mai der­nier, on avait ain­si pu voir leur an­droïde phare, At­las, ef­fec­tuer de belles fou­lées dans la na­ture, comme un cou­reur aguer­ri, quelques se­maines à peine après avoir réa­li­sé son pre­mier sal­to ar­rière (vé­ri­table ex­ploit pour une ma­chine). Au­jourd’hui, la société amé­ri­caine, dé­sor­mais pro­prié­té du géant ja­po­nais Soft­bank, a pu­blié une nou­velle sé­quence mon­trant les pro­grès réa­li­sés par son en­gin. Si, quelques mois au­pa­ra­vant, il lui fal­lait en­core mar­quer un temps d’ar­rêt avant de fran­chir les obs­tacles, il est main­te­nant ca­pable de les en­jam­ber en pleine course. Et même d’en­chaî­ner avec un im­pres­sion­nant par­kour en gra­vis­sant une sé­rie de po­diums, es­pa­cés d’une cin­quan­taine de cen­ti­mètres de haut les uns des autres, en pre­nant à chaque fois ap­pui sur une seule jambe, comme un vé­ri­table ya­ma­ka­si. Un ex­ploit en­core plus im­pres­sion­nant quand on connaît son poids, 82 ki­los, et sa taille, 1,75 m.

«Dans le monde de la ro­bo­tique, on est tous fas­ci­nés par At­las, nous ex­plique Aude Billard, di­rec­trice du La­bo­ra­toire d’al­go­rithmes et sys­tèmes d’ap­pren­tis­sage (LASA) de L’EPFL. Soyons clairs, on l’adore! Il est do­té d’une puis­sance phé­no­mé­nale et la fa­çon dont il ab­sorbe les chocs en re­tom­bant après un saut est pro­reste di­gieuse. L’im­pact est une chose si dif­fi­cile à pré­voir et à me­su­rer… L’en­nui, avec Bos­ton Dy­na­mics, c’est que leur rôle n’est pas clair: ils font de la re­cherche mais ne rendent pas leurs tra­vaux pu­blics et tiennent en fait plu­tôt le rôle d’une com­pa­gnie mais sans com­mer­cia­li­ser leur pro­duit… C’est très étrange.»

«At­las» avec un flingue?

Sans comp­ter que la société se montre très avare en dé­tails tech­niques. Tout au plus sait-on qu’at­las uti­lise la tech­no­lo­gie LIDAR, is­sue du do­maine de la voi­ture au­to­nome, pour me­su­rer les dis­tances. Cette dé­tec­tion par la­ser ren­voie un fais­ceau lu­mi­neux vers un émet­teur si­tué dans sa tête. Il est aus­si do­té d’un lo­gi­ciel cor­ri­geant en temps réel ses mou­ve­ments en com­pen­sant les déséquilibres par de pe­tits gestes des mains, des jambes et des bras. C’est maigre…

Mais la vraie question reste en sus­pens: à quoi At­las est-il des­ti­né? On se de­mande même si Bos­ton Dy­na­mics lui ré­serve un plan de car­rière. La com­pa­gnie ayant chan­gé de main à plu­sieurs re­prises, rien n’est moins sûr. Ini­tia­le­ment dé­ve­lop­pés par la De­fense Ad­van­ced Re­search Pro­jects Agen­cy (DARPA), At­las et ses pe­tits frères (Spot, Big­dog ou en­core Wild­cat) de­vaient à l’ori­gine en­dos­ser le rôle de sol­dats (éclai­reurs, dé­mi­neurs ou li­vreurs en mi­lieu hos­tile) avant que l’ar­mée ne se dés­in­té­resse du pro­jet – of­fi­ciel­le­ment parce que les en­gins s’étaient ré­vé­lés trop bruyants – et ne le re­vende à Al­pha­bet (mai­son mère de Google), qui l’avait en­suite cé­dé à Soft­bank, ne sa­chant elle non plus pas trop quoi en faire.

Mais s’il sus­cite l’admiration de la com­mu­nau­té scien­ti­fique, At­las a aus­si ten­dance à éveiller une pointe d’in­quié­tude au­près du grand pu­blic, ima­gi­nant déjà la bête se re­tour­ner contre ses créa­teurs, à l’ins­tar de «Ter­mi­na­tor». «Ce genre de peur, c’est sou­vent celle de l’in­con­nu et de l’in­com­pré­hen­sion, conti­nue la di­rec­trice. Connais­sant l’en­vers du dé­cor, je ne la par­tage bien évi­dem­ment pas. Et puis même si At­las de­vait un jour être équi­pé d’une arme, sa ca­mé­ra lui per­met­tant d’iden­ti­fier un vi­sage pour as­sas­si­ner quel­qu’un, c’est parce qu’on l’au­rait pro­gram­mé de cette ma­nière… At­ten­tion, donc, à ne pas se trom­per de cible. Un ro­bot a be­soin d’un être hu­main pour le di­ri­ger. Ce­lui-ci reste l’ul­time res­pon­sable dans l’uti­li­sa­tion de ro­bots tueurs.»

Soft­bank (éga­le­ment pro­prié­taire du fran­çais Al­de­ba­ran Ro­bo­tics, créa­teur des an­droïdes Pep­per et Nao) semble heu­reu­se­ment avoir d’autres am­bi­tions pour sa nou­velle ac­qui­si­tion. «Il y a au­jourd’hui de nom­breux pro­blèmes que nous ne pou­vons pas ré­soudre avec nos ca­pa­ci­tés hu­maines, dé­cla­rait Ma­sayo­shi Son, pa­tron de la holding ja­po­naise, au mo­ment du ra­chat en 2017. Avec Bos­ton Dy­na­mics, on es­père main­te­nant ex­plo­rer des ap­pli­ca­tions sus­cep­tibles de rendre la vie plus fa­cile, plus sûre et plus sa­tis­fai­sante.»

Le sens com­mun, pas si com­mun!

Ver­ra-t-on alors bien­tôt ce type de ro­bot équi­per nos foyers, pour la­ver et ran­ger le linge, ou pro­me­ner le chien? «Pas avant trente ou cin­quante ans, pré­dit Aude Billard. Le plus grand dé­fi la ma­ni­pu­la­tion fine des ob­jets. Les ro­bots s’en sortent en­core as­sez mal à ce ni­veau.» Sans comp­ter qu’at­las n’est peut-être pas en­core aus­si per­for­mant que le laissent sup­po­ser les nom­breuses vi­déos pu­bliées par l’en­tre­prise amé­ri­caine. Les ro­bots suivent no­tam­ment des étapes soi­gneu­se­ment pla­ni­fiées et pro­gram­mées pour le tour­nage de ces sé­quences. Loin d’être au­to­nome, At­las se pi­lote en­core à l’aide d’un joys­tick, d’un or­di­na­teur por­table et d’une ra­dio sans fil. Marc Rai­bert, pré­sident de Bos­ton Dy­na­mics, confiait ré­cem­ment dans une confé­rence qu’il avait, par exemple, fal­lu vingt ten­ta­tives pour réa­li­ser la vi­déo du par­kour. Un journaliste de «The Eco­no­mic Times» avait d’ailleurs eu droit à une dé­mons­tra­tion au siège de l’en­tre­prise et re­la­tait le nombre de fois où l’en­gin s’était écra­sé au sol avant de par­ve­nir à s’élan­cer… pour, en fin de compte, ter­mi­ner sa course contre un py­lône.

Créer des ro­bots à notre image reste pour­tant main­te­nant dans la ligne de mire de la plu­part des scien­ti­fiques. «On s’en ins­pire beau­coup parce que l’homme est notre modèle, pour­suit Aude Billard, et qu’en fin de compte, un ro­bot hu­ma­noïde est en­core le mieux pla­cé pour agir dans notre monde. Mais on ne s’y li­mite pas pour au­tant. La ro­bo­tique est as­sez in­tel­li­gente pour conce­voir des en­gins ca­pables de se trans­for­mer en fonc­tion de leur en­vi­ron­ne­ment: en uti­li­sant des roues pour al­ler plus vite sur une sur­face plane, et des jambes pour gra­vir un es­ca­lier.»

Une fois ces étapes fran­chies, il ne res­te­ra alors plus qu’à en­sei­gner à nos ma­chines le sens com­mun, ce qui reste en­core l’une des plus grandes pro­blé­ma­tiques de l’in­tel­li­gence ar­ti­fi­cielle. Ap­prendre, par exemple, que l’on risque de se brû­ler après avoir al­lu­mé une plaque de notre cui­si­nière. Mais ça, c’est une autre his­toire…

«At­las» est do­té d’une puis­sance phé­no­mé­nale» Aude Billard, di­rec­trice du La­bo­ra­toire d’al­go­rithmes et sys­tèmes d’ap­pren­tis­sage de L’EPFL

DR

«At­las» sus­cite admiration et crainte. Mais il est en­core loin d’être au­to­nome.

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