Ligne 8, 5 h 40, le pre­mier mé­tro du ma­tin…

Le Matin Dimanche - - CHRONIQUES - Alain Re­be­tez

Comment par­ler de Pa­ris sans par­ler du mé­tro? C’est un ter­ri­toire que nous connais­sons tous, tou­ristes ou ré­si­dents, un ter­ri­toire as­sez fon­ciè­re­ment éga­li­taire, où l’élé­gance croise la mi­sère, la jeu­nesse le grand âge, où lai­deur et beau­té portent le même masque d’en­nui abî­mé dans la consul­ta­tion du té­lé­phone por­table. Tout le monde, ici, ha­bi­tué ou éga­ré, est sou­mis à l’in­con­fort com­mun et gui­dé par le sou­ci de ral­lier deux points de la ca­pi­tale de la ma­nière la plus ra­pide pos­sible.

Dans cet uni­vers si éga­li­taire, il y a pour­tant des mo­ments où la bru­ta­li­té des dif­fé­rences so­ciales vous éclate au vi­sage.

Mais d’abord plan­tons le dé­cor. J’ha­bite dans le XIIE ar­ron­dis­se­ment et je par­tage ce naïf en­thou­siasme si propre aux Pa­ri­siens – et peu­têtre en dé­fi­ni­tive à la qua­si-to­ta­li­té des êtres hu­mains – de ché­rir mon quar­tier. Il y a six mois, j’igno­rais tout de ce coin entre Bel Air et la Porte Do­rée, ja­mais je n’y au­rais mis les pieds, au­jourd’hui je pour­rais vous en dé­tailler le charme des bou­lan­ge­ries, des pe­tits com­merces, le confort des achats jus­qu’à 22 h ou en­core le clas­se­ment des bis­trots les plus at­ta­chants. Bref, je pour­rais vous ac­ca­bler d’une li­ta­nie de mes en­thou­siasmes dont vous n’avez rien à faire…

Ras­su­rez-vous, je ne le fe­rai pas. Qu’il suf­fise de sa­voir que le quar­tier est des­ser­vi par deux lignes de mé­tro, la 6 et sur­tout la 8, qui fran­chit le pé­ri­foule phé­rique pour se pro­lon­ger en ban­lieue jus­qu’à Cré­teil et la Pointe du Lac. À plu­sieurs re­prises, pour at­tra­per un train ma­ti­nal, j’ai pris le pre­mier mé­tro de la jour­née en pro­ve­nance de Cré­teil – il cir­cule vers 5 h 40. L’ex­pé­rience est sai­sis­sante.

Comme on peut s’y at­tendre, la rame de mé­tro est aux deux tiers vide, mais tous les voya­geurs, je dis bien tous car il faut vrai­ment cher­cher l’ex­cep­tion, sont des Noirs. Des hommes, des femmes – vieux ou d’un âge moyen, très peu de jeunes – qui viennent de là-bas, de l’au­de­là du pé­ri­phé­rique et qui som­nolent pour ten­ter de ga­gner un pe­tit rab de som­meil.

Ils forment la dis­crète mais nu­mé­reuse ar­mée des nou­nous et des net­toyeurs de la ca­pi­tale, les pe­tites mains… Ce sont eux, les pre­miers le­vés. Ils ap­par­tiennent à un autre monde, même si nous par­ta­geons la rame de mé­tro, et ces mots me viennent à l’es­prit, peut-être ex­ces­sifs, peut-être dé­pla­cés: les dam­nés de la terre.

Pre­nez le mé­tro une de­mi-heure plus tard, la cou­leur des voya­geurs est dé­jà sen­si­ble­ment plus bi­gar­rée. Une heure plus tard, c’est fi­ni, plus rien ne vous frappe car c’est dé­sor­mais la pa­ri­sienne dans son mé­lange ha­bi­tuel. Je ne sais pas quand ils rentrent, ces dam­nés de la terre: le reste de la jour­née ils sont noyés dans la mul­ti­tude, on ne les voit plus.

Quant au der­nier mé­tro, aux pe­tites heures de la nuit, on re­trouve certes les mêmes traits fa­ti­gués et les mêmes pau­pières lourdes, mais l’am­biance est tout autre: les jeunes do­minent, les filles sont jo­lies les gar­çons aus­si, on est en groupes, on se char­rie mol­le­ment, on tire les der­niers feux du ver­sant joyeux de la vie pa­ri­sienne…

Bon, je m’en vou­drais de plom­ber votre sé­ré­ni­té do­mi­ni­cale. Il y a d’autres sur­prises dans le mé­tro, par exemple ces fur­tives at­ten­tions qui percent d’un trait de gé­né­ro­si­té la gri­saille ren­fro­gnée de la foule. Ain­si une jeune per­sonne qui se lève et vous pro­pose sa place avec un sou­rire in­gé­nu. Ça m’est ar­ri­vé plu­sieurs fois. Je re­fuse tou­jours. Al­lez sa­voir pourquoi, à chaque re­prise ça me laisse ir­ri­té…

Cette chro­nique est as­su­rée en al­ter­nance par Lio­nel Baier, Claude-in­ga Bar­bey, Ch­ris­tophe Gal­laz, Alain Re­be­tez et Fran­çois Schal­ler

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