Be­to O’rourke, l’«oba­ma blanc», fait re­naître l’es­poir des dé­mo­crates au Texas

Can­di­dat pour un siège au Sé­nat ce mar­di, le po­li­ti­cien de 46 ans est la nou­velle star de son par­ti. Son dis­cours in­clu­sif, aux an­ti­podes de ses ad­ver­saires ré­pu­bli­cains, élec­tri­fie les foules.

Le Matin Dimanche - - MONDE - JEAN-COSME DELALOYE, SAN AN­TO­NIO (TEXAS)

«La vic­toire de Trump m’a ré­veillée. Je n’aime pas les gens qui mentent et nous di­visent. Be­to a l’air hon­nête et se pré­oc­cupe du peuple» Ali­cia De Leon, an­cienne élec­trice ré­pu­bli­caine

Il est un peu plus de 22 heures lorsque le mi­ni­van fa­mi­lial pé­nètre dans le par­king de Mi Tier­ra (ma terre) à San An­to­nio. Le res­tau­rant mexi­cain est l’un des rares éta­blis­se­ments dont la cui­sine est en­core ou­verte à cette heure-ci dans la ville texane de 1,3 mil­lion d’ha­bi­tants. Le conduc­teur qui sort de la voi­ture en cette fraîche soi­rée de mi-oc­tobre est grand et mince. Il est vê­tu d’un cos­tume sombre bien cou­pé et d’une che­mise blanche.

Il prend la main de son épouse qui l’ac­com­pagne. Quand le couple pé­nètre dans le res­tau­rant, il at­tire aus­si­tôt les re­gards ap­puyés des em­ployées ins­tal- lées der­rière l’éta­lage de pan dulce, des pains au sucre mul­ti­co­lores. Un ser­veur, vê­tu d’un ta­blier rouge à l’ef­fi­gie du ré­vo­lu­tion­naire mexi­cain Emi­lia­no Za­pa­ta, s’ap­proche de l’homme sou­riant. «Hel­lo Be­to, est-ce que je pour­rais avoir une photo avec vous?» de­mande-t-il. «Avec plai­sir!» lui ré­pond Be­to O’rourke.

Le can­di­dat dé­mo­crate au Sé­nat prend la pose avec le ser­veur et une de ses col­lègues. La photo est la pre­mière d’une longue sé­rie avec les em­ployés et les clients. «Mer­ci d’être ve­nu me dire bon­jour», ré­pète Be­to O’rourke aux per­sonnes qui s’ap­prochent de lui. Le po­li­ti­cien âgé de 46 ans est dé­ten­du et cha­leu­reux. Rien ne per­met d’ima­gi­ner qu’il a af­fron­té ce soir-là son ad­ver­saire ré­pu­bli­cain, le sé­na­teur ul­tra­con­ser­va­teur Ted Cruz, lors d’un un dé­bat à cou­teaux ti­rés.

Be­to O’rourke, élu à la Chambre des re­pré­sen­tants, ori­gi­naire de la ville fron­ta­lière texane d’el Pa­so, est la nou­velle star du par­ti dé­mo­crate. En quelques mois, il a don­né à l’op­po­si­tion l’es­poir de ga­gner un siège au Sé­nat, alors que le Texas est l’un des États les plus con­ser­va­teurs du pays. Les dé­mo­crates y en­chaînent les dé­faites de­puis qu’ils y ont per­du leur siège au Sé­nat en 1993 et le poste de gou­ver­neur en 1994. Et au­cun can­di­dat dé­mo­crate à la Mai­son-blanche n’a rem­por­té l’état de­puis Jim­my Car­ter en 1976.

En di­rect de son mi­ni­van

Un nou­veau son­dage réa­li­sé par l’uni­ver­si­té du Texas ré­vèle que l’avance de Ted Cruz sur Be­to O’rourke ne cesse de fondre. Le sé­na­teur ré­pu­bli­cain, hu­mi­lié en 2016 par Do­nald Trump qui l’avait sur­nom­mé «Ted le men­teur», n’a plus que 3,6 points d’avance sur son ri­val dé­mo­crate à quelques jours du scru­tin du 6 novembre. Et Be­to O’rourke semble in­fa­ti­gable. Ce père de trois en­fants sillonne le Texas de long en large et dif­fuse en di­rect sur les mé­dias so­ciaux ses longs pé­riples au vo­lant de son mi­ni­van.

Le po­li­ti­cien pro­gres­siste, qui a fait par­tie d’un groupe de punk rock dans sa jeu­nesse, ar­rive à cer­tains de ses mee­tings en skate board et n’hé­site pas à sor­tir sa gui­tare. Il bat des re­cords de le­vée de fonds et draine des mil­liers de per­sonnes à ses mee­tings avec un mes­sage in­clu­sif aux an­ti­podes de ce­lui de Ted Cruz et, sur­tout, de Do­nald Trump. Alors que le pré­sident des États-unis tente de mo­bi­li­ser ses sup­por­ters en agi­tant la me­nace d’une sup­po­sée «in­va­sion» de mi­grants et en trai­tant les dé­mo­crates de «meute», Be­to O’rourke ins­pire les siens avec un op­ti­misme qui rap­pelle ce­lui de Ba­rack Oba­ma. Il af­fiche sa dé­ter­mi­na­tion à em­pê­cher que les États-unis se trans­forment en une «na­tion de murs et de dé­crets an­ti­mu­sul­mans». Il pro­met aus­si de réunir les fa­milles de mi­grants sé­pa­rées par la Mai­son-blanche. Et bonne nou­velle pour Be­to O’rourke, qui a construit sa cam­pagne pour les jeunes: le vote an­ti­ci­pé chez les Texans âgés de 18 à 29 ans est en hausse de 508% cette an­née par rap­port à 2014.

Deux jours après la séance pho­tos im­pro­vi­sée dans le res­tau­rant Mi Tier­ra, plu­sieurs mil­liers de per­sonnes se sont mas­sées pour le voir dans le stade cou­vert d’edin­burg, une ville à la fron­tière avec le Mexique. Par­mi elles, Ali­cia De Leon, une an­cienne ré­pu­bli­caine, a ins­crit «Be­to» en lettres noires sur son cha­peau te­ja­no, le cha­peau des cow-boys texans d’ori­gine mexi­caine. «J’ai honte de le dire, mais je n’ai pas vo­té pour Ba­rack Oba­ma à l’époque car j’étais ré­pu­bli­caine, je vi­vais bien et je ne l’ai ja­mais vrai­ment écou­té, ex­plique-t-elle. La vic­toire de Do­nald Trump m’a ré­veillée. Je n’aime pas les gens qui mentent et nous di­visent. Be­to a l’air hon­nête et se pré­oc­cupe du peuple. Je suis dé­ter­mi­née à l’ai­der à ga­gner.»

«La meilleure gueule de bois»

Be­to O’rourke dé­barque sur la scène au pas de course. Il dé­crit avec fougue sa vi­sion d’un Texas so­li­daire et hu­ma­niste. Et im­plore, de sa voix usée par les mee­tings à ré­pé­ti­tion, ses sup­por­ters à se mo­bi­li­ser sans re­lâche jus­qu’au 6 novembre. «Cha­cun d’entre nous veut avoir la meilleure gueule de bois le 7 novembre après avoir cé­lé­bré la plus grande vic­toire que cet État, cette génération et les gé­né­ra­tions futures aient ja­mais vue», lance-t-il sous les ac­cla­ma­tions de la foule.

Le len­de­main du mee­ting d’edin­burg, nou­velle ren­contre for­tuite avec Be­to O’rourke, sur une aire d’au­to­route cette fois-ci. Un conduc­teur lui de­mande une photo. «Mer­ci d’être ve­nu me dire bon­jour», lui glisse le can­di­dat dé­mo­crate peu avant de re­prendre le vo­lant de son mi­ni­van. Il lui reste en­core plus de 600 ki­lo­mètres sur les routes texanes pour se rendre à Dal­las, la pro­chaine halte de sa tour­née pour le Sé­nat.

Dans le quar­tier his­to­rique de Se­cond Ward à Hous­ton, une pein­ture mu­rale ap­pelle à vo­ter pour le can­di­dat O’rourke.

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