À Zu­rich, on com­mence à payer les crois­sants sans cash

CONSOM­MA­TION Des com­merces n’ac­ceptent plus le paie­ment en cash. Les avan­tages se­raient nom­breux, mais les clients par­ta­gés.

Le Matin Dimanche - - LA UNE - GA­BRIEL SAS­SOON

COM­MERCE Ne cher­chez pas de caisse en­re­gis­treuse dans la bou­lan­ge­rie. Dans cer­tains ma­ga­sins, on paie avec sa carte de cré­dit ou son té­lé­phone.

Ne cher­chez pas de caisse en­re­gis­treuse, il n’y en a pas. En mai, la chaîne de bou­lan­ge­rie Buch­mann inau­gu­rait une nou­velle bou­tique près de l’uni­ver­si­té de Zu­rich. L’éta­blis­se­ment res­semble aux neuf autres, avec son as­sor­ti­ment de sand­wichs et de sa­lades. À une dif­fé­rence près: pour ache­ter un crois­sant, il faut sor­tir sa carte ou payer avec une ap­pli­ca­tion mo­bile sur son té­lé­phone por­table. Peu im­porte le mon­tant de la com­mande.

Si cette en­tre­prise cen­te­naire a dé­ci­dé d’y ban­nir l’argent li­quide, c’est que la pra­tique n’au­rait que des avan­tages. Un avan­tage hy­gié­nique, d’abord. Les em­ployés qui ma­ni­pulent toute la jour­née des pro­duits frais n’ont plus à se sou­cier des germes in­fes­tant pièces et billets. La marche quo­ti­dienne des af­faires et le tra­vail des em­ployés bé­né­fi­cie­raient aus­si de la dis­pa­ri­tion du cash: fi­ni les er­reurs de cal­cul, la fas­ti­dieuse obli­ga­tion de comp­ter la caisse chaque soir ou le risque de se faire vo­ler.

La bou­lan­ge­rie n’est pas la seule à être convain­cue. Les com­merces qui ont fran­chi le pas du «no cash» sont en­core rares, mais la ten­dance s’est amor­cée ces der­niers mois à Zu­rich. En fin d’an­née der­nière, le géant de l’ameu­ble­ment sué­dois Ikea dé­ci­dait de ne pas ac­cep­ter pièces et billets dans son ma­ga­sin éphé­mère de la Bahn­hof­strasse. Un moyen de s’épar­gner des coûts ad­mi­nis­tra­tifs et de sé­cu­ri­té dans une bou­tique tem­po­raire. En jan­vier, un res­tau­rant de bur­gers ban­nis­sait à son tour le li­quide. Quant au lu­ne­tier zu­ri­chois Viu, il pri­vi­lé­gie le nu­mé­rique dans ses bou­tiques de­puis 2014 dé­jà, même s’il lui ar­rive de faire de rares ex­cep­tions. Une pra­tique qu’il met aus­si en oeuvre dans ses ma­ga­sins ge­ne­vois et lau­san­nois.

Comment les clients ac­cueillent-ils cette li­mi­ta­tion des moyens de paie­ment? Ikea rap­porte des ré­ac­tions es­sen­tiel­le­ment po­si­tives. Même son de cloche chez Buch­mann: si la clien­tèle s’est mon­trée sur­prise au dé­but, elle s’est vite ha­bi­tuée, re­late le pro­prié­taire Da­niel Wehr­li. Ce der­nier ne fait état que de peu de ré­cla­ma­tions. Il iden­ti­fie trois groupes de mé­con­tents: les per­sonnes qui n’ont pas de carte, celles qui ne veulent pas qu’on leur dicte leur comportement, et celles op­po­sées au prin­cipe même.

At­ta­blé sur la ter­rasse de la bou­lan­ge­rie, Ma­thias fait par­tie des cri­tiques. «D’abord, je n’ai pas tou­jours ma carte sur moi. Et même si c’était le cas, je n’ai pas en­vie d’ache­ter un crois­sant avec celle-ci et de lais­ser au pas­sage des traces de mon paie­ment. Un ave­nir sans cash, je n’en veux pas», peste-t-il en bu­vant une tasse de ca­fé. Une en­quête Com­pa­ris pa­rue au prin­temps der­nier sou­li­gnait que 30% des son­dés croient à un ave­nir sans argent li­quide. Lu­kas, un autre client, fait, lui, par­tie de ces consom­ma­teurs pour qui payer par carte est de­ve­nu presque un au­to­ma­tisme. «Sou­vent, je n’ai pas de li­quide sur moi, dé­clare-t-il une sa­lade à l’em­por­ter dans les mains. Ce qui me dé­range, ce sont les en­droits qui n’ac­ceptent pas la carte.»

L’exemple sué­dois

L’idée de ne plus ac­cep­ter de mon­naie phy­sique est née dans l’es­prit de Da­niel Wehr­li lors de va­cances en Suède. Cet État scan­di­nave fi­gure par­mi les pays où la dis­pa­ri­tion de l’argent li­quide dans l’éco­no­mie est la plus avan­cée, grâce no­tam­ment au suc­cès d’une ap­pli­ca­tion dé­ve­lop­pée par des banques sué­doises et da­noises pour les tran­sac­tions entre par­ti­cu­liers. La part des paie­ments ef­fec­tués en es­pèces s’érode à toute vi­tesse au pro­fit de ceux par carte ou par mo­bile. En pa­ral­lèle, un nombre tou­jours crois­sant de ma­ga­sins et ca­fés ne veut plus en­tendre par­ler de cash. «Même au mar­ché!» af­firme Da­niel Wehr­li.

En Suisse, on est en­core très loin de tom­ber sur un étal re­fu­sant pièces et billets. Certes, les paie­ments nu­mé­riques y gagnent en im­por­tance au dé­tri­ment du nu­mé­raire. «L’évo­lu­tion est lente mais constante», com­mente San­dro Graf, de l’école de sciences ap­pli­quées de Zu­rich et co­au­teur d’une étude sur les moyens de paie­ment pré­fé­rés des Suisses. Pu­bliée en août, celle-ci ar­rive à la conclu­sion que l’argent li­quide conserve sa pre­mière place en termes de nombres de tran­sac­tions dans le com­merce sta­tion­naire, tan­dis que la carte de dé­bit oc­cupe le haut du clas­se­ment en termes de dé­penses to­tales. «Le li­quide est tou­jours très ap­pré­cié pour les achats de moins de 20 francs», rap­pelle le spé­cia­liste.

Se­lon San­dro Graf, la tran­si­tion vers le tout nu­mé­rique dans les com­merces suisses se­ra ce­pen­dant «très, très lente com­pa­ré aux États scan­di­naves, où règne une plus grande confiance en­vers les ins­ti­tu­tions ban­caires». «Par ailleurs, il ne faut pas ou­blier que la mon­naie pré­sente tou­jours des avan­tages aux yeux des consom­ma­teurs. Elle aug­mente no­tam­ment la va­leur de l’ob­jet ache­té. Mais le paie­ment nu­mé­rique aus­si a des atouts, tels que la ra­pi­di­té des tran­sac­tions que per­met la tech­no­lo­gie sans contact.»

«La Suisse n’est pas en­core prête»

Un ma­ga­sin qui n’ac­cepte plus de mon­naie phy­sique? Ro­bin Ey­mann, de la Fé­dé­ra­tion ro­mande des consom­ma­teurs (FRC), trouve la dé­marche cri­ti­quable. «Ce type de com­merce met la char­rue avant les boeufs. La Suisse n’est pas en­core prête à ce­la. Tout le monde n’a pas de carte et en avoir une coûte de l’argent.» Et d’ajou­ter que le paie­ment par carte conduit à une moins bonne ges­tion du bud­get. «On a ten­dance à dé­pen­ser plus.»

«La mon­naie pré­sente tou­jours des avan­tages aux yeux des consom­ma­teurs. Elle aug­mente no­tam­ment la va­leur de l’ob­jet ache­té» San­dro Graf, cher­cheur à l’école de sciences ap­pli­quées de Zu­rich

Re­né Ruis

La nou­velle Bou­lan­ge­rie Buch­mann, près de l’uni­ver­si­té de Zu­rich, a dé­ci­dé de ban­nir l’argent li­quide de son com­merce. Comment ache­ter ses crois­sants? Avec sa carte ou au tra­vers d’une ap­pli­ca­tion mo­bile sur son té­lé­phone por­table.

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