À l’aban­don

Le Matin Dimanche - - LA PLANÈTE SPORTIVE -

Dimanche 15 avril 2018, Chiasso, Suisse.

À deux pas du stade Ri­va IV, Bou­ba­car Trao­ré se pré­sente sur le pas de la porte. Le ren­dez-vous a été conve­nu la veille. L’ap­par­te­ment qu’il par­tage avec un co­équi­pier est nu. Le sa­lon se com­pose d’un ca­na­pé, d’une té­lé et d’une Plays­ta­tion. Bou­ba­car Trao­ré pro­pose un verre d’eau. Lui ne prend rien. Il s’as­sied à la table et se tient la tête, comme pour l’em­pê­cher d’ex­plo­ser. De­puis des jours, il est ma­lade. Son co­lo­ca­taire ex­plique qu’il a per­du six ki­los. Le jeune joueur est à bout. Il veut ra­con­ter son cal­vaire.

Le jeune Ma­lien dé­barque à Chiasso le 30 jan­vier 2018. Un vé­ri­table choc de vie et de cli­mat, d’au­tant qu’il vient de pas­ser quatre mois en Égypte. «J’ai vu la neige pour la pre­mière fois», se sou­vient-il. Un contrat es­tam­pillé Swiss Foot­ball League (SFL) est si­gné. Le FC Chiasso pré­pa­rait son coup de­puis deux mois avec l’agent Yous­sef M. Pour le FC Chiasso, Bou­ba­car Trao­ré est une au­baine, la pers­pec­tive d’une belle re­vente. Le contrat est ré­di­gé en an­glais. Le joueur n’y com­prend que les chiffres, soit un sa­laire brut de 4100 francs, 2000 francs net. De quoi sou­te­nir sa grande soeur et son pe­tit frère au pays.

Le reste de l’ac­cord? Son agent lui as­sure que tout est en ordre. Mais il ne lui parle pas des clauses de l’ar­ticle 9. La pre­mière sti­pule que le contrat ne se­ra va­lable que si la SFL re­con­naît à Bou­ba­car Trao­ré le sta­tut de joueur pro­fes­sion­nel. La se­conde dit que la va­li­di­té du contrat dé­pend de l’ob­ten­tion d’un per­mis de tra­vail. Au moindre pro­blème ad­mi­nis­tra­tif, le club pour­ra ren­voyer le joueur sans lui ver­ser un cen­time de sa­laire. Et ce n’est pas tout. Dans le même ar­ticle, le FC Chiasso pose les condi­tions d’en­cais­se­ment d’un fu­tur pac­tole. En cas de trans­fert, le club per­ce­vra 75% de l’in­dem­ni­té, les 25% res­tant étant ré­ser­vés, non pas au club de la Jeanne d’arc comme ini­tia­le­ment pré­vu, mais au joueur.

Bou­ba­car Trao­ré es­pé­rait jouer. Il va se perdre dans un la­by­rinthe ad­mi­nis­tra­tif. Pour ses pa­piers, il se dé­mène, ap­pelle à l’aide à l’am­bas­sade du Ma­li. Il sup­plie le pré­sident de son club à Ba­ma­ko de trans­mettre son cer­ti­fi­cat de trans­fert in­ter­na­tio­nal pour que son in­té­gra­tion au FC Chiasso soit va­li­dée. En vain. Le di­ri­geant exige de l’argent. Pour­quoi? Contac­té par e-mail, Sa­la­ha Ba­by a d’abord as­su­ré qu’il ré­pon­drait à nos ques­tions, avant de se mu­rer dans le si­lence.

Le joueur est dans une l’im­passe. Mi-mars, les di­ri­geants tes­si­nois com­prennent que la si­tua­tion dé­gé­nère. Le joueur n’a pas le droit de tra­vailler en Suisse. Pour le club, il s’agit de le ren­voyer au plus vite. Le 27, ra­conte Trao­ré, le se­cré­taire du club l’ap­pelle dans son bu­reau et lui lance: «Bou­ba­car, tu dois par­tir», en lui ten­dant une conven­tion de fin de col­la­bo­ra­tion, un billet d’avion pour Ba­ma­ko, ain­si que 1500 eu­ros. Le joueur se confie alors à Ki­lam Noa Ber­ry, agente de joueurs à Bruxelles, qu’il connaît de longue date. Elle lui conseille de re­fu­ser. Le len­de­main, Bou­ba­car se rend à l’en­traî­ne­ment. Mais on lui in­ter­dit l’ac­cès au ter­rain. Bou­ba­car Trao­ré est en si­tua­tion de sur­vie. De­puis son ar­ri­vée, il n’a re­çu au­cun sa­laire. Cer­tains co­équi­piers lui donnent 20 ou 50 francs. «Mais je ne les ai pas uti­li­sés pour moi. Je n’avais pas dit à ma grande soeur ce qui se pas­sait. J’ai en­voyé cet argent pour payer l’école de mon pe­tit frère.»

La pres­sion monte en­core d’un cran. Les di­ri­geants me­nacent d’ap­pe­ler la po­lice. Mia­vril, le se­cré­taire gé­né­ral veut lui im­po­ser une nou­velle conven­tion, 1500 eu­ros en cash, ain­si qu’un billet d’avion pour Al­ger. Le do­cu­ment en ita­lien pré­cise que le joueur part de son plein gré et lui in­ter­dit toute ac­tion en jus­tice, ain­si que de par­ler de son pas­sage à Chiasso. À Al­ger, Bou­ba­car Trao­ré est cen­sé se rendre à l’am­bas­sade d’ukraine pour ob­te­nir un vi­sa, di­rec­tion le Shak­tar Do­netsk. Tout du plan foi­reux.

Son «agent» re­fait aus­si sur­face, mais pour le me­na­cer: s’il ne signe pas la conven­tion, il fe­ra un «rap­port avec une pho­to qui se­ra dif­fu­sé par­tout sur in­ter­net et, plus ja­mais, il ne pour­ra re­ve­nir en Eu­rope». Le jeune joueur re­fuse en­core. Mais, épui­sé, il n’a plus la force de se battre. Alors Ki­lam Noa Ber­ry, son ange gar­dien, lui trouve une échap­pa­toire en Es­pagne, au FC Mar­bel­la. Le joueur va pré­pa­rer son dé­part en ca­chette. La veille du vol, il dort chez un co­équi­pier pour «ne pas ris­quer que le club vienne le cher­cher dans la nuit». À l’aube, c’est un autre joueur qui l’em­mène à l’aé­ro­port de Mi­lan. Une fuite avec l’es­poir de «re­cons­truire sa tête». Et s’ac­cro­cher.

S’ac­cro­cher. Bou­ba­car Trao­ré ne fait que ce­la de­puis deux ans, écar­te­lé entre un des­tin qui s’an­non­çait fa­bu­leux et la ga­lère de la réa­li­té. Comme si le pire fai­sait un une­deux avec le pro­di­gieux dé­but de son his­toire. Il y a en ef­fet du conte dans l’his­toire de ce ga­min de 16 ans qui, fin 2014, aligne les buts pour la Jeanne d’arc. Il se fait re­mar­quer lors d’un match ami­cal contre la sé­lec­tion na­tio­nale U17 qui en­tame sa pré­pa­ra­tion pour la Coupe d’afrique des na­tions (CAN). Le sé­lec­tion­neur lui pro­pose de re­joindre le groupe. Au Ni­ger, le Ma­li réa­lise un ex­ploit en rem­por­tant la com­pé­ti­tion. Bou­ba­car ter­mine meilleur bu­teur du tour­noi.

Trois jours après la fi­nale, un agent to­go­lais, Hu­ghes Rhodes, en­voie des mes­sages en Eu­rope. Ce­lui qui est ar­ri­vé dans la boîte mail de Vir­gi­lio Lopes, di­rec­teur de l’aca­dé­mie du Spor­ting Lis­bonne, fi­gure dans les Foot­ball Leaks. Il dit ce­ci: «Je vou­drais vous pré­sen­ter per­son­nel­le­ment le ré­sul­tat de notre dé­pis­tage du XI tour­noi afri­cain des moins de 17 ans (…) C’est l’oc­ca­sion pour vous de vous rap­pro­cher de Sa­muel Eto’o, de Di­dier Drog­ba ou de Sey­dou Kei­ta. Les meilleurs joueurs sont: Sam Dial­lo – Gui­née, Ke­le­chi Nwa­ka­li – Ni­ge­ria, Aly Malle – Ma­li et Bou­ba­car Trao­ré – Ma­li. Cer­tains joueurs sont sous contrat avec nous et vous ont dé­jà été pré­sen­tés. Ce sont des mi­neurs de 17 ans.» La foire a dé­bu­té.

Bou­ba­car Trao­ré ne sait rien de la dé­marche. Et peu im­porte d’ailleurs, car les sol­li­ci­ta­tions sont nom­breuses. Comme celle de SPOCS, l’agence de consul­ting spor­tif qui s’oc­cupe no­tam­ment de la star Mo­ha­med Sa­lah. Les tests se mul­ti­plient et les pro­po­si­tions af­fluent. Mais à chaque fois, Sa­la­ha Ba­by met son ve­to. Le di­ri­geant a flai­ré le bon coup et se montre trop gour­mand.

Le joueur se rend à l’évi­dence. Il ne s’ap­par­tient pas. Tou­te­fois, le temps presse. À 18 ans, il doit par­tir à l’étran­ger pour pro­gres­ser et les pé­riodes de trans­fert sont presque toutes ter­mi­nées. Il ap­prend alors que Sa­la­ha Ba­by a ac­cep­té un prêt en Égypte, contre 55 000 dol­lars. Le joueur est pa­ra­chu­té au Al As­siou­ty Sport. Mais sur place, c’est la mi­sère. Pas de sa­laire, une vie glauque dans une chambre pourrie et un rythme de re­pas aléa­toire. «Sou­vent après l’en­traî­ne­ment, je me cou­chais sans man­ger.»

Re­play.

Après quatre mois, il re­vient au pays où on lui conseille de res­ter une an­née sans jouer pour se li­bé­rer de la tu­telle pré­si­den­tielle. Mais «à Ba­ma­ko, les gens ne com­pre­naient pas pour­quoi j’étais là. J’avais honte. Je vou­lais jouer. Alors quand Yous­sef m’a dit que c’était pos­sible à Chiasso, je l’ai cru.» Fa­tale er­reur qui va pro­lon­ger son cal­vaire.

Lundi 24 sep­tembre 2018, Adana, Tur­quie. Le centre d’en­traî­ne­ment du De­mir­spor, le plus grand club de la ville du sud-est de la Tur­quie, dort en­core. C’est là que Bou­ba­car Trao­ré a po­sé son sac. Sa si­tua­tion est en­fin ré­gu­la­ri­sée. Un avo­cat man­da­té par la so­cié­té de Ki­lam Noa Ber­ry est par­ve­nu à dé­blo­quer son CTI. Bou­ba­car Trao­ré sou­rit. «C’est comme si j’étais libre. J’ai un contrat, je viens de re­ce­voir ma carte de sé­jour et le pro­prié­taire du club m’a ou­vert un compte en banque.»

Le fan­tôme a re­trou­vé un sta­tut. Sur la ter­rasse d’un Star­bucks, Bou­ba­car Trao­ré ac­cepte un ca­fé «long, avec beau­coup de sucre». De­mir­spor, deuxième di­vi­sion turque, n’est pas la des­ti­na­tion qu’il ima­gi­nait. Mais si le che­min qui mène à l’an­gle­terre, son rêve, passe par là, il le sui­vra.

De Chiasso, l’avant-centre n’a rien ou­blié. «J’ai en­voyé une de­mande de paie­ment de mon sa­laire. Le club a ré­pon­du que j’avais été ren­voyé par la po­lice et que j’avais es­sayé de vo­ler 1500 eu­ros. Ils ont es­sayé de me faire pas­ser pour un ban­dit.» L’avant-centre joue avec son go­be­let en car­ton, aga­cé: «Je n’ai ja­mais vo­lé de ma vie. J’ai vé­cu dans la dif­fi­cul­té, mais je n’ai ja­mais vo­lé.»

De­puis fin avril, nous avons contac­té à plu­sieurs re­prises par e-mail les di­ri­geants du FC Chiasso. Ils n’ont pas ré­pon­du à nos sol­li­ci­ta­tions. Mais dans la ré­ponse en­voyée le 27 avril 2018 à Bou­ba­car Trao­ré, le club dé­nonce une lettre «in­ten­tion­nel­le­ment trom­peuse et en­tiè­re­ment re­je­tée», rap­pelle les condi­tions de va­li­di­té du contrat et sou­tient que le «contrat n’est ja­mais en­tré en vi­gueur en rai­son de votre comportement né­gligent et de ce­lui de votre club pré­cé­dent. Par consé­quent, votre lettre de ré­si­lia­tion est nulle et sans ef­fet».

Les échanges s’ar­rê­te­ront là. Fin juin, l’aven­ture à Mar­bel­la tourne court. «Mal­gré les pro­messes, j’ai dû ren­trer à Ba­ma­ko. J’ai vrai­ment pen­sé que le foot­ball était ter­mi­né pour moi.»

À 20 ans, Bou­ba­car Trao­ré a per­du ses illu­sions. Seule la vo­lon­té de Dieu le fait avan­cer. La vo­lon­té de Dieu et un se­cret qu’il cache dans le fond de son sac. Il baisse les yeux: «C’est la pho­to de ma ma­man.» Sous la table, ses jambes mus­cu­leuses s’agitent. «Je ne l’ai ja­mais connue, mais je lui parle très sou­vent. Si un jour je réus­sis, je vou­drais m’oc­cu­per des en­fants qui n’ont plus de fa­mille. Comme Sa­muel Eto’o. Parce que, si tu perds ta ma­man, tu perds toute ta vie.»

En Tur­quie, le jeune homme veut re­naître, mais en évi­tant de se brû­ler à nou­veau. Son ar­ri­vée dans le pays a ré­veillé les vieux dé­mons: «Des agents m’ap­pellent pour pro­po­ser mieux. Même Yous­sef m’a ré­cla­mé une com­mis­sion sur mon trans­fert. Il m’a lais­sé tom­ber et se per­met de de­man­der de l’argent!» Avec le re­cul, il met en garde: «Il faut que les jeunes joueurs sachent que les di­ri­geants veulent seule­ment «man­ger». Ils ne pensent qu’à leurs in­té­rêts. Oui, j’ai des re­grets. Et une ques­tion: je me de­mande pour­quoi mon pré­sident a agi ain­si. Je l’ai tou­jours res­pec­té et écou­té. Est-ce qu’il au­rait fait ce­la à son propre en­fant?»

Mar­di 25 sep­tembre 2018, Tur­quie.

Au Stade du 5 Jan­vier, le De­mir­spor af­fronte Ye­ni Or­du­spo­ren­sei­ziè­me­de­fi­na­le­de­la­coupe.pour la pre­mière fois de­puis des mois, Bou­ba­car Trao­ré fi­gure sur une feuille de match. Il entre à la 67e mi­nute, alors que son équipe est me­née 1-0. De­mir­spor fi­nit par ga­gner2-1. Bou­ba­car Trao­ré n’a pas mar­qué. Mais l’es­sen­tiel est ailleurs. Le joueur, bal­lot­té, floué, trom­pé de­puis presque trois ans, ap­pa­raît à nou­veau sur les écrans ra­dar. Le sé­lec­tion­neur du Ma­li U23 l’a ap­pe­lé pour un ras­sem­ble­ment à fin dé­cembre. Peut-être une deuxième chance, que la ma­jo­ri­té des ta­lents pré­coces, broyés par le foot bu­si­ness, ne re­çoit ja­mais. Bou­ba­car Trao­ré veut la sai­sir et re­con­qué­rir les ter­rains. Le 1er no­vembre, il a ins­crit le pre­mier but of­fi­ciel de sa nou­velle vie.

Ya­sin Ak­gul/afp

À Adana, Bou­ba­car Trao­ré veut rat­tra­per le temps per­du. Mais entre deux séances d’en­traî­ne­ment, il conti­nue de gam­ber­ger.

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