Sa­gesse

Par Ro­sette Po­let­ti

Le Matin Dimanche - - PSYCHOLOGIE -

«Mon père de 86 ans vit seul. Il n’ar­rive plus à prendre soin de lui de fa­çon sa­tis­fai­sante. Je le vois une fois par se­maine et lui pré­pare un vrai re­pas, mais il re­fuse toute aide ex­té­rieure»

La ques­tion po­sée par notre cor­res­pon­dante est im­por­tante et touche d’in­nom­brables per­sonnes jeunes et âgées. Toute notre cul­ture va­lo­rise l’au­to­no­mie, la ca­pa­ci­té de se dé­brouiller tout seul.

Je me sou­viens d’une pa­tiente très âgée et très seule à l’hô­pi­tal, qui ré­pé­tait sou­vent: «Je me suis tou­jours dé­brouillée sans l’aide de per­sonne!» Par­fois en l’en­ten­dant, je me di­sais: «Quel dom­mage!» Elle s’était pri­vée d’une va­leur qui donne du sel à la vie et qu’on nomme l’en­traide, la so­li­da­ri­té! Pour elle, il s’agis­sait là de ce qui fai­sait sa fier­té: «se dé­brouiller toute seule».

On trouve ce re­fus d’aide chez des jeunes, chez des adultes et, bien sûr, chez des per­sonnes âgées.

Alors, faut-il lais­ser la per­sonne tran­quille et ne pas in­sis­ter? Ce n’est pas pos­sible lorsque ce­la re­pré­sente un dan­ger pour elle-même ou pour son en­tou­rage.

Comment al­ler contre sa vo­lon­té? Par­mi les pistes à ex­plo­rer, l’une consiste à de­man­der l’aide d’un tiers, le mé­de­cin dans cer­tains cas, un autre membre de la fa­mille, voire une per­sonne plus of­fi­cielle, par exemple un re­pré­sen­tant de la jus­tice de paix dans cer­tains cas graves.

Idéa­le­ment, c’est vrai­ment plus fa­cile lors­qu’un ac­cord peut être trou­vé avec la per­sonne concer­née.

For­cer la main en dou­ceur

Une proche ai­dante ra­con­tait comment, pe­tit à pe­tit, elle avait fa­ci­li­té l’en­trée en EMS de sa mère qui re­fu­sait obs­ti­né­ment d’y al­ler. Elle n’en pou­vait plus et avait pris contact avec une uni­té d’ac­cueil tem­po­raire. Un jour que sa mère se plai­gnait de la mo­no­to­nie de la jour­née, elle lui pro­po­sa d’al­ler dans cette uni­té d’ac­cueil deux fois par se­maine, là elle au­rait l’oc­ca­sion de faire de la pein­ture, loi­sir qu’elle ai­mait. La ma­man âgée s’y ren­dit ré­gu­liè­re­ment, deux puis trois, puis quatre jours par se­maine, se lia d’ami­tié avec d’autres per­sonnes et fi­na­le­ment ac­cep­ta vo­lon­tiers d’en­trer dans L’EMS, où elle est très heu­reuse. Bien sûr, ce n’est pas tou­jours aus­si simple!

Pour de nom­breuses per­sonnes, re­ce­voir de l’aide si­gni­fie que l’on est faible ou in­com­pé­tent, c’est ac­cep­ter d’être dé­fi­cient d’une cer­taine fa­çon.

Ac­cep­ter de l’aide équi­vaut, aux yeux de cer­tains, «perdre le contrôle» sur sa vie. Je me sou­viens d’un homme très âgé qui re­fu­sait l’aide des soins à do­mi­cile dont il avait be­soin. Sa ligne de dé­fense était tou­jours la même: «Être com­man­dé par des ga­mines, ja­mais!» La si­tua­tion s’était dé­blo­quée lorsque le ser­vice de À LIRE

«Per­sonnes âgées – Com­prendre et prendre soin», Con­chi­ta

Szy­ba, Do­mi­nique Gran­de­mange et Glaw­dys Ge­rold, De Boeck-es­tem Éd. «Vieillir, le grand ver­tige», Do­mi­nique Boul­bès, PHB Éd.

«Être proche ai­dant», Ro­sette Po­let­ti, Jou­vence. soins lui avait pro­po­sé qu’un ai­de­soi­gnant homme vienne dans les pre­miers temps.

Beau­coup re­fusent de l’aide par crainte de «de­voir» quelque chose, de de­voir «rendre», ou parce qu’ils se mé­fient des ai­dants. Un mé­de­cin fran­çais, le Dr Besse, pos­tule que 40% des cas de re­fus d’aide se­raient dus à une dé­pres­sion pas trai­tée, ou à une peur de de­voir se sou­mettre à des dé­ci­sions prises par d’autres.

Le pro­blème de la culpa­bi­li­té

Lorsque les membres de la fa­mille sont face à un re­fus d’aide, comme le dé­crit notre cor­res­pon­dante, ils éprouvent culpa­bi­li­té et im­puis­sance: «Je fais le mieux pour qu’il re­çoive l’aide dont il a be­soin et il met en échec toutes mes ten­ta­tives, donc je me sens in­ca­pable de l’ai­der! Pour­tant je ne peux pas le lais­ser comme ça!»

Ce qu’il faut com­prendre, c’est que la per­sonne qui re­fuse l’aide n’est pas for­cé­ment en op­po­si­tion, mais qu’elle a adop­té une sorte de po­si­tion de vie qui lui donne un sen­ti­ment de sé­cu­ri­té: «Je n’ai be­soin de rien!» C’est pour­quoi l’in­ter­ven­tion d’un tiers, fa­mi­lial ou pro­fes­sion­nel, per­met de prendre un peu de dis­tance avec la si­tua­tion et de com­prendre de ma­nière plus ob­jec­tive ce qui se passe.

Tout ai­dant a be­soin d’ho­no­rer ses li­mites, de com­prendre et d’ad­mettre que d’autres sont par­fois plus à même de ré­soudre un pro­blème. L’im­por­tant pour l’ai­dant, c’est d’ac­cep­ter qu’il ne peut pas tout ré­soudre. Il est im­por­tant qu’il s’oc­troie à lui-même au­tant de bien­veillance et de com­pas­sion qu’il en ac­corde à ceux qu’il aide.

À vous, chère cor­res­pon­dante, et à tous ceux qui, comme vous, ac­com­pagnent un proche en dif­fi­cul­té, je sou­haite cou­rage et sé­ré­ni­té et une très belle se­maine à tous.

Newspapers in French

Newspapers from Switzerland

© PressReader. All rights reserved.