Les «gi­lets jaunes» aux portes de Ge­nève

Le Matin Dimanche - - LA UNE - TEXTE: LU­CIE MONNAT lu­[email protected]­ma­tin­di­manche.ch PHO­TOS: LAURENT GUI­RAUD

Entre slo­gans ef­fi­caces, em­bar­dées et même al­ter­ca­tions, les «gi­lets jaunes» ont dé­fi­lé en France voi­sine. Ils ex­pliquent un ma­laise gé­né­ra­li­sé. Notre re­por­tage.

Comme par­tout dans l’hexa­gone, des ma­ni­fes­tants ont per­tur­bé le tra­fic près de la fron­tière suisse. Plus que la hausse des taxes, le mou­ve­ment dé­nonce un ma­laise gé­né­ra­li­sé. «Les vraies me­sures doivent concer­ner les gros car­gos, l’in­dus­trie, bref les co­pains de Ma­cron. Mais en au­cun cas pé­na­li­ser en­core les classes moyenne et pauvre» Nathalie Ger­ma­no, porte-pa­role du mou­ve­ment en Haute-sa­voie

Réunis de­vant le club Châ­teau Rouge d’an­ne­masse, des cen­taines de gi­lets fluo crèvent la gri­saille de ce 17 no­vembre, jour pro­cla­mé de mo­bi­li­sa­tion na­tio­nale. Du haut de ses 2 ans, Ma­this tape avec convic­tion sur son tam­bou­rin. «Ma­cron, dé­mis­sion, tu nous prends pour des pi­geons!» Au­tour de l’ado­rable mi­ni­fron­deur, ils sont en­vi­ron quatre cents, slo­gans pê­chus et doigts en­gour­dis par le froid, à pro­tes­ter contre la hausse des taxes du car­bu­rant dé­cré­tée par le gou­ver­ne­ment français. Le mou­ve­ment est sui­vi en masse dans tout le pays: plus de 280 000 Français ont blo­qué toute la jour­née de sa­me­di routes et rond­spoints.

À 11 heures, une ma­rée de mo­tards entre en scène, com­pli­quant le pas­sage des voi­tures. Alors que les bi­kers font vrom­bir leurs mo­teurs, un odo­rant – et dé­sor­mais coû­teux – nuage de va­peurs épais­sit l’at­mo­sphère. Dé­but no­vembre, l’as­sem­blée na­tio­nale a ac­cep­té la pro­po­si­tion du Mi­nis­tère de l’éco­lo­gie de haus­ser la fis­ca­li­té sur le ga­zole et l’es­sence. La me­sure est pré­sen­tée comme un geste pour l’en­vi­ron­ne­ment. Nathalie Ger­ma­no, por­te­pa­role du mou­ve­ment en Haute-sa­voie, gonfle les joues. «L’ar­gu­ment éco­lo­gique? C’est de la fou­taise. Les vraies me­sures doivent concer­ner les gros car­gos, l’in­dus­trie, bref les co­pains de Ma­cron. Mais en au­cun cas pé­na­li­ser en­core les classes moyenne et pauvre.»

L’opé­ra­tion es­car­got dé­marre. La foule se di­vise en quatre, di­rec­tion des points d’in­ter­sec­tions im­por­tants du tra­fic de la ré­gion. «Nous sommes des ci­toyens en co­lère, mais une co­lère ci­vique!» tonne dans son porte-voix Nathalie Ger­ma­no, in­ci­tant la foule à évi­ter dé­bor­de­ments et im­pru­dences. La nou­velle de la mort d’une ma­ni­fes­tante en dé­but de ma­ti­née en Sa­voie a dé­jà fait le tour (lire ci-des­sous). «C’est la faute des re­pré­sen­tants du gou­ver­ne­ment, qui ne cessent d’in­vec­ti­ver les «gi­lets jaunes» dans les mé­dias, com­mente un qua­ran­te­naire. Ja­mais ils n’in­citent les au­to­mo­bi­listes à la pa­tience et à la pru­dence.»

Entre blagues et dé­ra­pages

L’un des groupes at­teint le centre com­mer­cial d’étrem­bières au rythme des «Ma­cron dé­mis­sion!» Se­lon plu­sieurs son­dages, trois quarts des Français sou­tiennent la grogne. L’im­pa­tience de cer­tains au­to­mo­bi­listes ra­len­tis re­pré­sente le quart res­tant. Alors que les «gi­lets jaunes» tournent au­tour du rond-point à pas de four­mi, nom­breuses sont les voi­tures qui mettent les gaz à peine la voie li­bé­rée. «Ça, c’est un ma­cro­niste, ça se voit tout de suite!» re­nifle une ma­ni­fes­tante au pas­sage d’une Peu­geot exas­pé­rée. En ce sa­me­di de courses, les Ge­ne­vois se pré­sentent comme les plus ner­veux. L’un d’eux se prend une pluie de quo­li­bets. «Va faire ton shop­ping en Suisse si t’es pas content!» La si­tua­tion dé­gé­nère lorsque l’un des ma­ni­fes­tants, ef­frayé par l’em­bar­dée d’une au­to, donne un coup de pied sur son pare-chocs. Le conduc­teur se rue de­hors, poings je­tés contre le fau­tif. L’in­di­vi­du est maî­tri­sé et ren­voyé aus­si sec vers la fron­tière suisse, mais une nou­velle al­ter­ca­tion éclate à quelque pas. Après un échange d’ama­bi­li­tés, un autre conduc­teur échau­dé re­vient armé d’un cou­teau. Ra­pi­de­ment mis en fuite, il est re­cher­ché par les po­li­ciers pré­sents sur les lieux.

L’am­biance va­rie entre ten­sions et plai­san­te­ries bon en­fant. Beau­coup se montrent com­pré­hen­sifs, of­frant klaxons et mots d’en­cou­ra­ge­ment. «Il est où votre gi­let jaune? ta­quinent deux ma­mies, contrai­gnant la fe­nêtre d’une grosse ber­line en­tra­vée à se bais­ser. On va vous en­le­ver des points au per­mis!»

Le ma­laise semble pro­fond. Au fil des ré­cits cap­tés dans la foule, nom­breux sont ceux qui ra­content leur peine à bou­cler leur fin du mois. La hausse du car­bu­rant n’est qu’un pré­texte, «ce­lui qui a al­lu­mé l’étin­celle», af­firme Va­lé­rie, 54 ans. «C’est Ma­cron l’ar­gu­ment», ré­sume un autre porte-pa­role, Ju­lien Gros­de­mouge. Tous dé­crivent leur ras-le-bol de­vant un pré­sident qui pa­raît hau­tain, in­ca­pable de com­prendre les pré­oc­cu­pa­tions du «peuple». «Il n’a que ce mot à la bouche, le «peuple». Qu’il est vi­lain, ce terme. Il marque la dif­fé­rence entre lui et nous, sou­pire une re­trai­tée. Ma­cron se dit in­vul­né­rable. Mais ce­lui qui n’est pas tou­ché par les autres ne peut res­sen­tir de l’em­pa­thie.»

Le blo­cage s’est pour­sui­vi jus­qu’en dé­but de soi­rée. Une deuxième jour­née de blo­cage pour­rait être or­ga­ni­sée.

Laurent Gui­raud

La jour­née de blo­cage s’est dé­rou­lée entre plai­san­te­ries et ten­sions de­vant le centre com­mer­cial d’étrem­bières, aux portes de Ge­nève.

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