«L’agent orange va em­poi­son­ner nos vies pour long­temps»

Le Matin Dimanche - - ACTEURS -

pas. Ses cris sont des cris de conten­te­ment, as­sure son oncle. Il est heu­reux d’avoir de la vi­site.

La fa­mille de Tâm et Jung, de mo­destes pay­sans, vivent dans la pro­vince de Da Nang, dans le sud du Viet­nam, l’une des ré­gions les plus ex­po­sées aux ra­vages du dé­fo­liant. De­puis la fin de la guerre, les cas d’en­fants nais­sant avec des mal­for­ma­tions et de lourds han­di­caps men­taux y ont ex­plo­sé. La so­cié­té viet­na­mienne s’est or­ga­ni­sée pour faire face à ce dé­sastre sa­ni­taire. Dans le cas de Tâm et de Jung, le vil­lage s’est co­ti­sé pour ins­tal­ler toute la fa­mille dans une mai­son en dur cons­truite en orée de fo­rêt, au som­met d’une pe­tite col­line. Les membres de la fa­mille se re­laient au che­vet des deux ma­lades qui ont be­soin d’une as­sis­tance 24 heures sur 24 pour per­mettre à leurs pa­rents de tra­vailler. «Ce pro­duit est en­tré dans nos sols et dans nos chairs. Il va em­poi­son­ner nos vies pour long­temps», ex­plique l’oncle des deux jeunes hommes.

L’aide étran­gère est en baisse

L’as­so­cia­tion des vic­times de l’agent orange de la ré­gion de Da Nang, que di­rige Tra Thanh Lanh, a re­cen­sé 5000 ma­lades. Elle aus­si four­nit un sou­tien aux vic­times par le biais d’une as­sis­tance fi­nan­cière ou de la prise en charge de soins. 60% du bud­get de l’as­so­cia­tion est consti­tué de dons ver­sés par des en­tre­prises et des col­lec­ti­vi­tés de la ré­gion. La part de l’aide étran­gère est l’ordre de 40%, mais tend à bais­ser, confie To Nam, qui di­rige le Centre de ré­adap­ta­tion des vic­times de l’agent orange de la ville de Da Nang.

Son éta­blis­se­ment ac­cueille les en­fants – une cen­taine – les plus lé­gè­re­ment at­teints pour les for­mer à la cou­ture ou à la confec­tion d’en­cens tout en leur dis­pen­sant des soins de ré­édu­ca­tion fonc­tion­nelle. Un pro­jet qui a re­çu le sou­tien de l’uni­cef, ain­si que D’ONG amé­ri­caines et sin­ga­pou­riennes. Ac­tuel­le­ment, le centre, l’un des deux de la ré­gion, s’agran­dit pour re­ce­voir davantage d’en­fants. Mal­heu­reu­se­ment, le mon­tant des aides di­mi­nuant, il ne peut plus gé­rer les cas les plus lourds. «Ce­la de­mande trop de per­son­nel et mo­bi­lise beau­coup trop de moyens», ex­plique To Nam.

Le Viet­nam sait au­jourd’hui iden­ti­fier les cas de mal­for­ma­tion et de dé­fi­cience men­tale qui re­lèvent d’une conta­mi­na­tion l’agent orange. «Les études cli­niques nous ont per­mis de re­cen­ser cer­taines pa­tho­lo­gies», ex­plique Tra Thanh Lanh. La dé­clas­si­fi­ca­tion des do­cu­ments re­la­tifs aux cam­pagnes de bom­bar­de­ment amé­ri­caines a aus­si per­mis de dres­ser une car­to­gra­phie pré­cise des zones conta­mi­nées et donc d’iden­ti­fier les po­pu­la­tions vivre des Viet­na­miens. «C’est un pays qui a tel­le­ment souf­fert de la guerre que les gens ont ap­pris à pro­fi­ter de l’ins­tant pré­sent et de chaque bon mo­ment, ex­plique le jour­na­liste viet­na­mien Vo Trung Dung. Et puis ce n’est pas dans notre culture de nous la­men­ter. C’est une consé­quence de la guerre. Voi­là. Il faut faire avec.»

Plainte contre Mon­san­to

L’agent orange ronge les corps mais ne vien­dra pas à bout de ce qui nour­rit l’âme d’un pays qui a su te­nir tête aux ar­mées les plus puis­santes du monde. La VAVA, qui fé­dère plus d’une cin­quan­taine d’as­so­cia­tions dont celle de Da Nang, vient de dé­po­ser une nou­velle plainte contre le groupe Mon­san­to, qui four­nis­sait l’ar­mée amé­ri­caine en agent orange. En 2004, elle avait, en vain, es­sayé d’ob­te­nir des ré­pa­ra­tions. Mais le fait que la firme a été condam­née à dé­dom­ma­ger un jar­di­nier amé­ri­cain at­teint d’un can­cer après avoir uti­li­sé ses pro­duits ouvre une brèche dans la­quelle les vic­times viet­na­miennes veulent es­sayer de s’en­gouf­frer. Un com­bat pour la di­gni­té. Mais pas seule­ment. Le Viet­nam se sent in­ves­ti d’une mis­sion: «Dire au monde com­bien les armes chi­miques sont dan­ge­reuses et com­bien il est né­ces­saire d’en in­ter­dire dé­fi­ni­ti­ve­ment l’usage», ré­sume Vo Trung Dung.

Plus de qua­rante ans après la fin de la guerre au Viet­nam, les mil­liers de litres de dé­fo­liant dé­ver­sés par l’avia­tion amé­ri­caine conti­nuent à em­poi­son­ner la vie des ha­bi­tants. Plu­sieurs vagues de nais­sances d’en­fants mal for­més et lour­de­ment han­di­ca­pés ont pous­sé le pays à faire face avec fa­ta­lisme à ce fléau.

DR

Jung, 18 ans (à g.), veille sur son cou­sin Tâm, qui souffre de­puis la nais­sance de la forme la plus grave de han­di­cap dû à l’agent orange.

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