Na­tio­na­lisme et in­ter­dé­pen­dance

Le Matin Dimanche - - CHRONIQUES - Jean-pierre Dan­thine

sou­mis­sion ex­clu­sive aux juges étran­gers pour l’autre!

La pre­mière des in­ter­dé­pen­dances tient au com­merce. Nous ne vi­vons pas en au­tar­cie. Nous ne pro­dui­sons qu’une toute pe­tite par­tie des biens et ser­vices que nous consom­mons et nous échan­geons les biens et ser­vices dans la pro­duc­tion des­quels nous nous sommes spé­cia­li­sés contre tous les autres qui entrent dans notre pa­nier de consom­ma­tion. La spé­cia­li­sa­tion in­ter­na­tio­nale est le fon­de­ment de notre ni­veau de vie éle­vé. C’est une grave illu­sion de croire que nous pour­rions nous en passer, sur­tout nous les ré­si­dents d’un tout pe­tit pays. Les règles du com­merce in­ter­na­tio­nal peuvent don­ner lieu à des conflits: de­man­der que ceux-ci ne puissent être ré­glés qu’en fai­sant ap­pel à des juges suisses est comme exi­ger que tous les matches de la Na­ti soient di­ri­gés par des ar­bitres suisses.

Une autre forme d’in­ter­dé­pen­dance tient plus di­rec­te­ment en­core à notre taille. La Suisse mène une po­li­tique mo­né­taire au­to­nome, mais le taux de change du franc avec les grandes mon­naies de ce monde est un élé­ment cen­tral des condi­tions mo­né­taires pré­va­lant en Suisse et un im­por­tant dé­ter­mi­nant de sa san­té éco­no­mique. Or le taux de change est un prix re­la­tif, c’est le prix du franc par rap­port à l’eu­ro ou au dol­lar. Il en res­sort que la po­li­tique mo­né­taire de la Banque cen­trale eu­ro­péenne et ses im­pli­ca­tions pour l’eu­ro dé­ter­minent de ma­nière es­sen­tielle le contexte d’action de la BNS. La Suisse mène une po­li­tique mo­né­taire au­to­nome mais elle est tri­bu­taire de l’en­vi­ron­ne­ment éco­no­mique glo­bal lui-même for­te­ment condi­tion­né par la po­li­tique de notre grand voi­sin et prin­ci­pal par­te­naire. D’éven­tuels dif­fé­rends por­tant sur notre po­li­tique de change ne pour­raient être ar­bi­trés qu’au ni­veau in­ter­na­tio­nal. Les ex­perts suisses au­raient leur mot à dire mais ils ne se­raient évi­dem­ment pas seuls à s’ex­pri­mer et ils n’au­raient pas né­ces­sai­re­ment le der­nier mot.

Une troi­sième source d’in­ter­dé­pen­dance plus dif­fuse peut-être mais plus cri­tique en­core naît de la na­ture même de la re­cherche scien­ti­fique mo­derne. Notre san­té éco­no­mique dé­pend de ma­nière pro­fonde de notre ca­pa­ci­té à nous main­te­nir à la fron­tière de la science et de la tech­no­lo­gie alors même que la re­cherche est un ef­fort col­lec­tif conduit au ni­veau glo­bal. Le cher­cheur iso­lé dans son bu­reau n’existe plus, il est au­jourd’hui membre d’équipes et de ré­seaux qui ignorent les fron­tières na­tio­nales. Et le fi­nan­ce­ment de ces ef­forts de re­cherche est adap­té en consé­quence; con­crè­te­ment un nombre éle­vé de cher­cheurs de nos hautes écoles ne pour­raient plus oeu­vrer dans des condi­tions sa­tis­fai­santes si l’ac­cès aux fonds eu­ro­péens leur était nié.

Vo­ter pour l’au­to­dé­ter­mi­na­tion c’est nier la réa­li­té de ces in­ter­dé­pen­dances et ce fai­sant mettre gra­ve­ment en dan­ger l’in­ser­tion de nos hautes écoles dans les pro­grammes scien­ti­fiques eu­ro­péens ain­si que leur ca­pa­ci­té à main­te­nir le ni­veau d’ex­cel­lence qui est le leur. Ac­cep­ter les réa­li­tés du monde dans le­quel nous vi­vons n’est pas en contra­dic­tion avec le fonc­tion­ne­ment de la dé­mo­cra­tie di­recte; c’est une condi­tion in­dis­pen­sable pour ar­ri­ver à des choix fa­vo­rables à toute la col­lec­ti­vi­té.

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