Droit di­vin

Le Matin Dimanche - - SPORTS -

Ré­dac­teur en chef des sports

La «po­lé­mique» au­tour des pri­vi­lèges du «Maître» n’était au fond pas bien mé­chante, ni to­ta­le­ment es­sen­tielle, mais elle a eu l’avan­tage, comme sou­vent les po­lé­miques, de sou­le­ver des ques­tions dif­fi­ciles et tues. En l’oc­cur­rence, celle des passe-droits. Ro­ger Fe­de­rer jouit-il d’une bien­veillance ex­trême? Bien sûr que oui! Il fau­drait faire montre d’une mau­vaise foi re­pous­sante ou avoir des Lä­cker­li dans les yeux pour ne pas ob­ser­ver, entre autres bonnes grâces, tous ces US Open dis­pu­tés à la tombée de la nuit, après avoir cou­ché les en­fants et bais­sé la clim, tan­dis que des ri­vaux érein­tés pas­saient leurs après­mi­di sous le ca­gnard.

No­vak Djo­ko­vic a beau jeu de dé­fendre ce trai­te­ment de fa­veur, avec lui l’idée néo­li­bé­rale d’une cer­taine no­blesse de courts, mais il n’au­rait pas été dé­loyal de re­le­ver les horaires in­dé­cents que lui-même a en­du­rés aux États-unis – sur­tout – et en Aus­tra­lie.

Il fau­drait faire montre d’une naï­ve­té tou­chante, en­core, pour ré­duire les pri­vi­lèges du «Maître» à une ap­pré­cia­tion pu­re­ment spor­tive, quelle qu’en soit la te­neur artistique. Ro­ger Fe­de­rer a du pou­voir, énor­mé­ment de pou­voir, et connaît l’in­fluence qu’il, in­si­dieu­se­ment, exerce sur ses sem­blables. Son nom ouvre des portes; si­non les fait fer­mer. Son spon­sor phare (Ro­lex) est aus­si ce­lui de tous les grands tour­nois. Sa so­cié­té de ma­na­ge­ment, Team 8, gère les in­té­rêts de Juan Mar­tin del Po­tro et de Gri­gor Di­mi­trov. Sa La­ver Cup réunit dans un ac­tion­na­riat sé­lec­tif plu­sieurs per­son­na­li­tés puis­santes du tennis.

Son car­net d’adresses est un bot­tin mon­dain.

À ce ni­veau d’om­ni­po­tence, un tour­noi (peut-être pas un Grand Che­lem, mais les autres?) ne sau­rait s’op­po­ser à la vo­lon­té du «Maître», fut-elle ex­pri­mée «en pas­sant» et «si pos­sible», sans en­cou­rir quelque contra­rié­té ul­té­rieure. C’est là le prin­cipe ab­so­lu, pa­léo­zoïque et in­dé­mo­dable, du droit di­vin.

Faut-il s’en of­fus­quer, tam­bou­ri­ner, de­man­der ré­pa­ra­tion pour trop de chou­chou­tages? Évi­dem­ment non! Dans tous les tour­nois et les pays du monde, c’est «Lui» que l’on vient voir, d’abord et beau­coup: le pu­blic, les spon­sors, les té­lé­vi­sions – même les mouettes de Mel­bourne se bous­culent aux bal­cons de la Rod La­ver Are­na les soirs de re­pré­sen­ta­tion du «Maître».

Chaque an­née, aux mêmes en­droits de la pla­nète, des pro­ces­sions de spec­ta­teurs émus tri­potent fé­bri­le­ment leur ti­cket d’en­trée dans l’at­tente, in­ter­mi­nable et si­len­cieuse, de «Le» voir en chair et en os. Les au­diences ex­plosent. L’ar­gent af­flue. Pour­quoi donc un tour­noi se met­trait-il en tête, pour des ques­tions va­gue­ment cal­vi­nistes de pri­va­tion et de jus­tice im­ma­nente, de re­fu­ser à tous le plai­sir, la bien­séance, de pro­gram­mer la star aux meilleures heures, dans le meilleur am­phi­théâtre?

Reste la ques­tion par­ti­cu­liè­re­ment contem­po­raine des égards face aux avan­tages in­dus. Est-il anor­mal, est-il amo­ral, qu’après avoir don­né au tennis les plus belles an­nées de son his­toire, Ro­ger Fe­de­rer soit choyé, ai­dé, fê­té, va­lo­ri­sé, fa­vo­ri­sé?

Sauf à dé­fendre une vi­sion éga­li­taire, ce qui se­rait un comble dans un monde de com­pé­ti­tion per­ma­nente, la ré­ponse ne peut être que: non.

Il fau­drait avoir des Lä­cker­li dans les yeux pour ne pas voir les fa­veurs ac­cor­dées à Fe­de­rer

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