L’homme de Néan­der­tal se te­nait très droit

Le Matin Dimanche - - SCIENCES - GE­NE­VIÈVE COMBY

Une re­cons­ti­tu­tion en trois di­men­sions de la cage tho­ra­cique d’un Néan­der­ta­lien ré­vèle de vé­ri­tables sur­prises, telles que l’ab­sence de cam­brure lom­baire que l’on croyait liée à la bi­pé­die.

Les dé­cou­vertes sur l’homme de Néan­der­tal ne cessent de nous sur­prendre. À la fois proche et dif­fé­rent de nous, cet ho­mi­ni­dé pos­sé­dait, on le sait, des os plus mas­sifs, un crâne plus vo­lu­mi­neux, un front fuyant, des bour­re­lets au­tour des orbites et un torse en forme de ton­neau. Au­tant de ca­rac­té­ris­tiques phy­siques qui lui ont va­lu de traî­ner, jus­qu’à ré­cem­ment, l’image d’un être mal dé­gros­si, pri­mi­tif, sorte d’ébauche peu flat­teuse de ce qu’al­lait de­ve­nir l’homme mo­derne.

Mais, plus on en ap­prend à son su­jet, moins ce por­trait semble col­ler à la réa­li­té. Chasseur-cueilleur no­made, Néan­der­tal était en réa­li­té un ha­bile tailleur d’ou­tils. Do­té d’un cer­veau plus gros que le nôtre, il pos­sé­dait un gène lié au lan­gage ain­si qu’un la­rynx qui lui per­met­tait d’émettre des sons. Cer­tains lui at­tri­buent même la pa­ter­ni­té de pein­tures ru­pestres.

De nou­velles dé­cou­vertes viennent à nou­veau bous­cu­ler notre ima­gi­naire. Grâce à une col­la­bo­ra­tion in­ter­na­tio­nale, des scien­ti­fiques ont, en ef­fet, re­cons­ti­tué en trois di­men­sions le tho­rax – côtes, co­lonne ver­té­brale et bas­sin com­pris – d’un homme de Néan­der­tal. Un tra­vail réa­li­sé à par­tir du fos­sile Ke­ba­ra 2, dé­cou­vert en 1983 en Is­raël. «Moshe», comme il a été sur­nom­mé af­fec­tueu­se­ment de­puis, se trouve au­jourd’hui à l’université de Tel-aviv.

Cet in­di­vi­du de sexe mas­cu­lin a vé­cu il y a en­vi­ron 60 000 ans. Il me­su­rait à peu près 1,70 mètre et pe­sait 75 ki­los. Son sque­lette compte par­mi les plus com­plets ex­hu­més à ce jour. Sa cage tho­ra­cique, no­tam­ment, est ex­cep­tion­nel­le­ment bien conser­vée.

Nu­mé­ri­sa­tion de frag­ments os­seux

Ce n’est bien sûr pas la pre­mière fois qu’une re­cons­ti­tu­tion d’un homme de Néan­der­tal est en­tre­prise. Mais jus­qu’ici, la plu­part avaient été réa­li­sées à l’aide de mou­lages d’os d’ori­gines di­verses pour com­bler les par­ties man­quantes. «La li­mite de ce genre de re­cons­ti­tu­tion, c’est jus­te­ment le re­cours à des in­di­vi­dus dif­fé­rents, avec des pro­por­tions qui peuvent va­rier», rap­pelle le pa­léoan­thro­po­logue français An­toine Bal­zeau, cher­cheur au CNRS et au Mu­sée na­tio­nal d’his­toire na­tu­relle de Pa­ris. On y a, par ailleurs, ajou­té ici et là des os­se­ments d’ho­mo sa­piens pour com­bler les «trous». Le tout conçu à par­tir d’un seul ré­fé­rent: le corps de l’homme, «à la fois mo­dèle et idée pré­con­çue», ré­sume An­toine Bal­zeau.

La re­cons­ti­tu­tion vir­tuelle en trois di­men­sions du tho­rax de Ke­ba­ra 2, qui fait l’ob­jet d’une pu­bli­ca­tion dans la re­vue «Na­ture Com­mu­ni­ca­tions», est le fruit d’une ap­proche dif­fé­rente. Les scien­ti­fiques ont re­cou­ru à un scan­ner, du type de ceux que l’on uti­lise en mé­de­cine, pour nu­mé­ri­ser tous les frag­ments os­seux re­trou­vés. Ils ont re­cons­ti­tué les par­ties man­quantes, afin de mo­dé­li­ser un pan de sque­lette aus­si proche que pos­sible de la réa­li­té. Ce tra­vail de four­mi a né­ces­si­té de ré­flé­chir à toutes les per­mu­ta­tions pos­sibles, sans avoir toutes les pièces du puzzle sous la main. «Le but n’était pas de réa­li­ser un sque­lette mon­té pour le pré­sen­ter dans un mu­sée. Les os ont été pris in­di­vi­duel­le­ment et po­si­tion­nés les uns par rap­port aux autres sans a prio­ri, pour voir quelles dis­po­si­tions ana­to­miques en ré­sul­taient», ob­serve An­toine Bal­zeau.

Une fois le casse-tête ter­mi­né, sur­prise! La co­lonne ver­té­brale ob­te­nue ne pré­sen­tait pas ce creux lom­baire que l’on croyait propre aux ho­mi­ni­dés et liée à leur bi­pé­die. Non, l’image des ver­tèbres de Ke­ba­ra 2 montre qu’elles s’alignent de ma­nière rec­ti­ligne et se si­tuent à l’in­té­rieur de sa cage tho­ra­cique. Cette par­ti­cu­la­ri­té, ain­si que la ma­nière dont les côtes sont connec­tées – plus horizontalement – à la co­lonne ver­té­brale semble pous­ser la ca­vi­té pec­to­rale de Néan­der­tal vers l’avant. «Ce qui est in­té­res­sant, c’est que Ke­ba­ra 2 n’est pas seule­ment dif­fé­rent de l’homme mo­derne, il se dis­tingue aus­si des autres es­pèces d’ho­mi­ni­dés qui pos­sèdent une cour­bure lom­baire», sou­ligne Pa­tri­cia Kra­mer, pro­fes­seur au dé­par­te­ment d’an­thro­po­lo­gie de l’université de Wa­shing­ton, co­au­teure de l’étude.

Autre ré­vé­la­tion: la forme de son tho­rax ap­pa­raît non seule­ment plus large que la nôtre, mais sur­tout un peu éva­sée vers le bas, alors que notre mor­pho­lo­gie se ré­tré­cit plu­tôt à cet en­droit. Nean­der­tal au­rait été do­té d’un dia­phragme, ce muscle si­tué entre le tho­rax et l’ab­do­men, plus grand. Ce qui sug­gère une ma­nière de res­pi­rer dif­fé­rente, es­sen­tiel­le­ment liée à la contrac­tion et au re­lâ­che­ment du dia­phragme, alors que nous res­pi­rons en com­bi­nant le tra­vail de ce der­nier et des muscles in­ter­cos­taux (qui nous per­mettent d’aug­men­ter le vo­lume de notre cage tho­ra­cique).

Une grande ca­pa­ci­té res­pi­ra­toire

La forme de son tho­rax et de sa co­lonne ver­té­brale sug­gère donc que Néan­der­tal de­vait avoir une plus grande ca­pa­ci­té res­pi­ra­toire et qu’il se te­nait très droit. Deux élé­ments qui pour­raient per­mettre de mieux com­prendre com­ment il se dé­pla­çait dans son en­vi­ron­ne­ment. Mais pour l’heure, Pa­tri­cia Kra­mer se garde de toute conclu­sion hâ­tive: «Nous ve­nons tout juste de dé­cou­vrir ces dif­fé­rences, nous ne sa­vons pas en­core ce que ce­la si­gni­fie en termes de mo­bi­li­té. Nous avons, en fait, sou­le­vé de nou­velles ques­tions.»

Pour An­toine Bal­zeau, on peut dé­jà ti­rer une le­çon de ces ré­sul­tats: «Ils montrent que nous avons ten­dance à sim­pli­fier l’évo­lu­tion, à la per­ce­voir de ma­nière li­néaire, par­ti­cu­liè­re­ment en ce qui concerne l’homme. Nous ima­gi­nons que tous les bi­pèdes se res­semblent et que le plus abou­ti se­rait Ho­mo sa­piens. Or si on se li­bère de nos a prio­ri, on s’aper­çoit qu’ho­mo sa­piens n’est pas plus évo­lué, mais qu’il consti­tue une ré­ponse bio­lo­gique à des contraintes en­vi­ron­ne­men­tales et que les autres es­pèces d’homme, avec leur mor­pho­lo­gie, en sont d’autres.»

Pour le cher­cheur français ces nou­veaux élé­ments ana­to­miques de Néan­der­tal pour­raient, qui sait, nous être utiles un jour: «Cette co­lonne ver­té­brale droite montre une ré­ponse fonc­tion­nelle dif­fé­rente de la nôtre. Peut-être que ce­la pour­rait nous of­frir de nou­velles pistes de com­pré­hen­sion d’ho­mo sa­piens et de ses maux de dos…»

Université de Wa­shing­ton

Re­cons­ti­tu­tion en 3D du tho­rax de Ke­ba­ra 2, fos­siles d’un homme de Néan­der­tal qui a vé­cu il y a 60 000 ans. Bas­sin et co­lonne ver­té­brale en gris, côtes et ster­num en bleu.

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