Le fils de l’élue bâ­loise Lea Steinle n’a rien re­mar­qué de l’in­ci­dent pro­vo­qué par sa ma­man au par­le­ment: «Il a dor­mi tout le temps»

Les dé­pu­tés de Bâle-ville se sou­vien­dront long­temps de cette se­maine. Mer­cre­di, leur ses­sion est de­ve­nue hou­leuse quand le pré­sident a in­ter­dit d’en­trée une élue qui avait ame­né son en­fant avec elle.

Le Matin Dimanche - - LA UNE - SÉ­BAS­TIEN JUBIN

Lea Steinle, 31 ans, est l’élue Verte dont toute la Suisse a par­lé cette se­maine. La jeune ma­man a été ex­pul­sée d’une séance du par­le­ment de Bâle-ville, parce qu’elle est en­trée dans le cé­nacle pour vo­ter alors qu’elle por­tait son fils sur le ventre. Elle re­vient sur le dé­bat hou­leux qui s’en est sui­vi pour «Le Ma­tin Di­manche»: «Mon fils dor­mait, il ne fai­sait pas un bruit. Al­ler vo­ter m’est ap­pa­ru comme to­ta­le­ment na­tu­rel.» Pour la Bâ­loise,

«Il faut que ça entre dans les moeurs».

«Mon fils dor­mait, il ne fai­sait pas de bruit. Al­ler vo­ter m’est ap­pa­ru comme na­tu­rel»

Lea Steinle, élue au Grand Con­seil (Les Verts/bs)

La séance du par­le­ment de Bâle-ville a pris une drôle de tour­nure lors de son ras­sem­ble­ment men­suel de no­vembre. Une jeune ma­man a été ex­pul­sée de la salle des dé­bats. Le pré­texte in­vo­qué par le pre­mier ci­toyen du can­ton? Elle est en­trée dans le cé­nacle pour vo­ter alors qu’elle por­tait son fils sur le ventre. Un dé­bat hou­leux s’en est sui­vi.

À 31 ans, Lea Steinle, l’élue Verte bâ­loise dont toute la Suisse a par­lé cette se­maine, n’a rien per­du de son sou­rire lors­qu’elle nous sa­lue avec son en­fant sur le ventre. «Ce­la vous choque, vous?» ques­tionne-t-elle d’en­trée. Lors de l’en­tre­tien ac­cor­dé au «Ma­tin Di­manche», elle avoue tout de même que les der­niers jours ont été usants. Est-elle dé­goû­tée? «C’est dif­fi­cile à vivre mais c’est im­por­tant de se battre pour que la so­cié­té change. Je ne suis pas dé­cou­ra­gée. Mon fils m’aide à gar­der le cap.» Po­sé sur la table, son té­lé­phone ne cesse de son­ner. «Je ne connais pas les nu­mé­ros. Il s’agit sans doute de jour­na­listes. Je n’ai pas en­vie de ré­pondre. Toutes ces ré­per­cus­sions mé­dia­tiques, je trouve ça fou. Cette af­faire m’épuise beau­coup plus que de m’oc­cu­per de mon bé­bé.»

In­ter­dite d’en­trée

Mais que s’est-il pas­sé en réa­li­té lors de cette séance du mer­cre­di 21 no­vembre 2018 au par­le­ment de Bâle-ville? La ses­sion avait pour­tant dé­bu­té de la plus pro­to­co­laire des ma­nières. Lea Steinle s’est ins­tal­lée hors de l’hé­mi­cycle, dans le hall, avec son pe­tit gar­çon, âgé de deux mois et de­mi. Elle at­tend que sa ma­man vienne le ré­cu­pé­rer. L’at­tente ne doit du­rer qu’une ving­taine de mi­nutes. Du­rant ce laps de temps, un vote im­por­tant est an­non­cé. Elle pé­nètre dans la salle pour pres­ser le bou­ton et ac­cep­ter une mo­tion pour l’in­ter­dic­tion du plas­tique, un su­jet cher à sa frac­tion po­li­tique.

Elle res­sort de la salle tran­quille­ment, mais son pas­sage n’est pas pas­sé in­aper­çu. À l’ex­té­rieur, son chef de groupe vient lui si­gni­fier qu’elle n’a plus le droit d’en­trer. C’est le pré­sident du par­le­ment, le dé­mo­crate-chré­tien Re­mo Gal­la­chi, qui re­fuse ca­té­go­ri­que­ment. Pour­quoi? Main­te­nir l’ordre? «C’est le rôle d’un pré­sident, mais il a créé plus de désordre qu’autre chose. Mon fils dor­mait, il ne fai­sait pas un bruit. Al­ler vo­ter m’est ap­pa­ru comme to­ta­le­ment na­tu­rel. Je n’ai même pas pen­sé que ce­la pou­vait dé­ran­ger de quelque fa­çon que ce soit.»

Un dé­bat hou­leux

Il est un fait: la dé­ci­sion du pré­sident a créé l’émoi et en­rage une bonne par­tie des par­le­men­taires qui siègent ce mer­cre­di-là. Les membres du lé­gis­la­tif ont des ré­ac­tions cour­rou­cées. «Honte à vous», scande une so­cia­liste. Une autre, très contra­riée, dé­pose une mo­tion d’ordre et une vive dis­cus­sion s’en­gage. Le pré­sident Gal­la­chi se dé­fend tant bien que mal: «C’est ma dé­ci­sion. Où de­vons-nous pla­cer la li­mite? Après un mois, deux mois? Avec ou sans pous­sette?» de­mande-t-il au plé­num. C’est ce mo­ment-là que choi­sit un par­le­men­taire UDC, Joël Thü­ring, pour in­ter­ve­nir vi­ve­ment. Il exige de cla­ri­fier la si­tua­tion surle-champ.

Au fi­nal, Re­mo Gal­la­chi, le pre­mier ci­toyen de Bâle-ville, ac­cepte de re­ve­nir en ar­rière et re­tire sa dé­ci­sion. Il au­to­rise donc Lea Steinle à re­ve­nir dans la salle avec son en­fant. Tou­te­fois, il pré­vient que le bu­reau du par­le­ment va se pen­cher pro­chai­ne­ment sur les fon­de­ments ju­ri­diques de cette ques­tion. Quelques ins­tants plus tard, la jeune ma­man re­vient dans la salle, tout sou­rire. Elle pose même pour les mé­dias lo­caux. «Mes droits de par­le­men­taire n’ont pas été ba­foués. Je n’ai fi­na­le­ment rien ra­té de la ses­sion, si ce n’est le dé­bat à mon pro­pos. J’ai à nou­veau pu vo­ter sur un su­jet qui me te­nait à coeur, une mo­tion des Verts sou­te­nant un tun­nel qui pas­se­rait sous la ville de Bâle.»

Les ré­seaux se dé­chaînent

Après la ses­sion par­le­men­taire et le re­lais mé­dia­tique, Lea Steinle a re­çu quan­ti­té de ré­ac­tions, po­si­tives ou né­ga­tives, tant de la part d’hommes que de femmes. Par cour­riel, sur son compte Fa­ce­book. De­puis mer­cre­di, les ré­seaux so­ciaux hel­vé­tiques se sont em­pa­rés de l’his­toire et des cen­taines de com­men­taires, par­fois vio­lents, ont fu­sé. Preuve que le su­jet est loin d’être clos. La so­cia­liste bâ­loise Si­bylle Benz rap­pelle que «de­puis les an­nées 1990, nous fai­sons cam­pagne pour que les mères aient une place au parle- ment. Et main­te­nant, ça!» s’agace-t-elle.

Lea Steinle avoue s’être épar­gnée la lec­ture de ces cen­taines de com­men­taires. «Cer­tains mé­langent tout et ont même dé­cla­ré que j’étais sor­tie al­lai­ter mon fils. C’est ab­so­lu­ment faux. Le vrai su­jet, c’est que nous de­vrions par­ler de la meilleure ma­nière de conci­lier les dif­fé­rentes vies d’une femme: fa­mi­liale, pro­fes­sion­nelle et po­li­tique. La Suisse est très en re­tard.» Que pré­co­nise Lea Steinle, cher­cheuse en mi­cro­bio­lo­gie ma­rine à l’uni­ver­si­té de Bâle? «Nous de­vrions, dans un monde idéal, avoir des crèches à dis­po­si­tion à proxi­mi­té de nos par­le­ments, car sou­vent, les ses­sions s’éter­nisent. Tout ce­la est dis­cri­mi­nant pour les par­tis qui ont des re­pré­sen­tantes jeunes et pour les élec­teurs qui nous choi­sissent.»

Que res­te­ra-t-il de cette his­toire? «Même si ce genre d’in­ci­dent s’est dé­jà pro­duit, à Bâle, sous la Cou­pole fé­dé­rale, dans d’autres pays, ce­la peut don­ner un si­gnal fort.» L’élue bâ­loise en ap­pelle à la nor­ma­li­sa­tion. «Il faut que ça entre dans les moeurs. Je rêve d’en­droits où les femmes en­ceintes, po­li­ti­ciennes ou non, puissent se re­po­ser, d’en­droits pour al­lai­ter. En Suisse, j’ai comme l’im­pres­sion que le su­jet n’est pas pris au sé­rieux.

C’est la culture qui doit chan­ger et de­ve­nir plus bien­veillante en­vers les fa­milles.» Est-elle fâ­chée contre ce­lui qui a dé­clen­ché l’in­ci­dent? «Le pré­sident s’est ex­cu­sé, donc pour moi, l’his­toire est der­rière.» Elle ter­mine sur un air nar­quois: «En plus, mon fils n’y a rien vu. Il a dor­mi tout le temps.»

Yvain Ge­ne­vay

La dé­pu­tée Verte Lea Steinle in­ter­dite d’en­trée au par­le­ment bâ­lois avec son bé­bé es­père que sa mésa­ven­ture fe­ra avan­cer la cause des mères en­ga­gées en po­li­tique.

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